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Le non-sens des villes à statut bilingue
N° 318 - avril 2013
Extraits d’un portrait de Paul Rose par Ann Charney
L’irréductible révolutionnaire (Paul Rose 1943-2013)
Ann Charney*
Une vocation précoce - La conception du monde et le rôle que Paul Rose était appelé à y jouer ont été forgés au sein de sa famille. Pour leurs voisins, les Rose étaient un monde en soi. On se souvient d’eux comme des gens qui n’hésitaient pas à s’impliquer, toujours prêts à donner un coup de main pour sortir les autres du trouble.

Paul est né en 1943, dans le quartier ouvrier de Saint-Henri, fils aîné de Jean-Paul et de Rose Rose. Son père travaillait comme journalier à la Redpath Sugar et sa mère à l’Imperial Tobacco. Lors d’une visite à son père au travail, il se souvient, tout jeune, que la densité de la poussière de sucre dans l’air l’avait empêché de respirer.

Lorsque la famille a déménagé sur la Rive Sud, Paul avait huit ans. Ville Jacques-Cartier, situé à la frontière de Longueuil, était une sorte de no man’s land, habité par des familles de la classe ouvrière, qui voulaient échapper aux quartiers insalubres de Montréal. Leur maison, achetée au coût de 3 500 $, n’était guère mieux qu’une cambuse de deux pièces, ouverte aux quatre vents, surtout l’hiver, sans eau courante et sans plomberie. Toute la famille a dû mettre l’épaule à la roue pour rendre l’endroit vivable. Les enfants compris, en ajoutant les quelques sous que leur rapportaient les petits boulots qu’ils décrochaient. C’est à l’occasion d’une de ces jobines que Paul a découvert sa vocation.

À l’été 1955, il cueillait des fraises pour la Compagnie Raymond, célèbre pour ses confitures. Il était payé un demi-cent par casseau rempli. Les journées de travail débutaient à sept heures trente le matin et se terminaient à neuf heures trente le soir, six jours par semaine. Il se rappelle que le crochet, attaché au bras du foreman, l’intimidait. Ça ne l’a pas empêché, à l’âge de douze ans, d’organiser une grève pour obtenir une augmentation de salaire.

« Nous étions une cinquantaine ou une soixantaine, des femmes et des enfants pour la plupart. Nous avons occupé la place et refusé de bouger. La grève a attiré l’attention des médias, ce qui a fait toute la différence. Les gens étaient choqués de découvrir que des enfants travaillaient dans de telles conditions. Il y a même eu des demandes pour qu’on fasse une enquête. Les propriétaires nous ont rapidement concédé la pièce d’un cent par casseau qu’on exigeait. Ce fut ma première victoire politique. Ça m’a excité de voir ce que les gens peuvent accomplir lorsqu’ils sont unis. »

Malgré cet épisode des Confitures, Paul Rose n’a pas gardé l’impression que lui, ou sa famille, étaient particulièrement politisés. L’emphase dans la maison, se souvient-il, était mise sur l’éducation et il aimait l’école.

La Maison du pêcheur - En juillet 1969, Paul Rose prend ses épargnes d’enseignant pour louer un entrepôt dans la ville de Percé, en Gaspésie. Son but était de le transformer en un hôtel de jeunesse pour les jeunes travailleurs et les étudiants avec des budgets limités. « Au Québec, Percé est presque un sanctuaire national, explique-t-il. Pourtant, à l’époque, si vous aviez moins de vingt dollars en poche, la police vous chassait de la ville. La municipalité était interdite aux pauvres. Nous voulions la récupérer pour les jeunes et les pêcheurs locaux qui étaient exclus de la prospérité estivale ».

La Maison du pêcheur, de son nom d’hôtel, a rapidement attiré une foule de jeunes gens aux cheveux longs et sans argent. Les marchands locaux ont protesté contre cette présence hippie parmi eux et la police, avec l’aide de renforts locaux, a pris des mesures pour déloger les intrus. Ils ont d’abord tenté sans succès de les expulser en les arrosant avec des boyaux d’incendie. Ensuite, ils ont arrêté Paul Rose pour avoir troublé la paix. Mais, après chaque assaut, Rose et ses partisans se regroupaient et ouvraient l’hôtel à nouveau.

Parallèlement, ils se sont engagés dans une action politique pour appuyer une variété de causes locales, de l’organisation des pêcheurs à une invasion de la station de radio, où ils ont occupé les ondes pendant vingt-deux minutes pour instruire les auditeurs « des différents niveaux d’exploitation en Gaspésie ». La confrontation a été rapportée par la presse québécoise et Paul Rose est devenu une figure familière et controversée.

La dernière cavale - Après la mort de Pierre Laporte, Rose et son groupe sont pourchassés par 15 000 membres des forces policières. Ils rejettent néanmoins une offre des Black Panthers leur permettant de s’échapper en Algérie. « Notre lutte était ici, dit Paul Rose. Nous savions que nous allions être capturés, mais c’était préférable à l’exil. Qu’est-ce qu’on aurait fait en Algérie ? Nous devions demeurer ici pour assurer une sorte de continuité ».

Ils sont parvenus à échapper à leurs poursuivants pendant plus de deux mois et demi, principalement avec l’aide de connaissances qui n’étaient pas pour la plupart membres du FLQ. Rose les décrit comme des « indépendantistes qui trouvaient la Révolution tranquille un peu trop tranquille ».

Après l’arrestation de Bernard Lortie, les frères Rose et Francis Simard trouvèrent refuge dans une maison de ferme du village de Saint-Luc. Elle appartient à un sympathisant. Ils creusent un tunnel pour se cacher, si d’aventure quelqu’un s’approchait des bâtisses. Ils passent leurs derniers jours de liberté dans un état de calme résignation.

Le 28 décembre 1970, la maison est encerclée par une vingtaine de policiers lourdement armés. C’était la troisième visite policière à la ferme. Mais cette fois l’intuition des policiers était confirmée. L’écoute téléphonique, la surveillance et les enquêtes auprès des habitants du village avoisinant, tout pointait dans la même direction. La ferme Viger était la cachette des felquistes en fuite.

Pendant une bonne partie de la nuit, la cellule et les policiers ont discuté les termes de la reddition. Le docteur Jacques Ferron, un médecin respecté et un écrivain, a été appelé à servir d’intermédiaire à la demande de Paul Rose. « Je ne connaissais pas Ferron. Je voulais surtout quelqu’un qu’on ne jetterait pas en prison et qui pourrait témoigner des négociations. Nous demandions un retour à la justice normale pour permettre à ceux qui avaient été arrêtés sous la Loi des mesures de guerre, d’être relâchés sous caution. Nous voulions que notre arrestation coïncide avec un retour aux procédures régulières ».

Aux petites heures du matin, sur les instructions du ministre de la justice Jérôme Choquette, le procureur Jacques Ducros rejoint le docteur Ferron au téléphone pour confirmer l’accord sur les termes de la reddition des frères Rose et de Francis Simard.

Au sortir du tunnel, aux dires de Ferron, ils étaient « complètement calmes et composés, malgré la saleté. Des athlètes à l’entraînement, les muscles gonflés ». Les mains menottées devant eux, la discussion s’est poursuivie dans la maison pendant une heure. « Ils parlaient tellement qu’on se serait cru à une conférence de presse » a dit un policier qui était présent.

Les prisonniers avaient affirmé qu’ils étaient lourdement armés, mais en fouillant le tunnel, la police n’a pu trouver qu’un vieux fusil de chasse encrassé, un pistolet de départ et un clip de balles sans revolver.

L’isolement à Saint-Vincent de Paul - Après sa première condamnation, Paul Rose a été amené à la prison de Bordeaux et placé en isolement dans l’ancienne aile des condamnés à mort. En avril, il est transféré au pénitencier Saint-Vincent de Paul, où, pendant plus de deux ans, il passera 23 heures sur 24 en isolement. Une partie du temps, plume, papier et livres lui étaient interdits, mais la lampe au-dessus de sa tête n’était jamais éteinte.

« Je me souviens que je prétendais être dans la cale d’un navire. Il y avait une fenêtre au plafond pour les gardiens et je m’imaginais que c’était le ciel. Je dois admettre que ça été le moment le plus difficile de ma vie. Sans ma famille, je ne m’en serais jamais sorti. Ils ont beaucoup souffert à cause de moi. Ma sœur Claire avait onze ans lorsqu’on l’a arrêtée et ma mère a été menacée avec un gun sur la tempe. Et malgré tout ça, ma famille a continué de m’apporter son soutien pendant toutes ces années ».

Une autre source de réconfort moral pour Paul Rose a été la sympathie manifeste des autres prisonniers lorsqu’on lui donnait l’occasion de se mêler à eux. « La première fois que j’ai été amené à Saint-Vincent de Paul, l’accueil a été plus que chaleureux. Pendant que je traversais le hall central de la prison, les prisonniers secouaient les portes de leurs cellules en criant : Vive le FLQ ! C’était tout une bienvenue ! »

Lorsqu’il a été transféré à la prison Archambault, une autre institution à sécurité maximum, Rose a été élu pour représenter les détenus de son aile à un comité de prisonniers. Ses talents d’organisateur se sont révélés assez redoutables pour que les autorités sentent un urgent besoin de le remettre en isolement à Saint-Vincent de Paul. 538 prisonniers ont signé une pétition demandant son retour à Archambault. À l’extérieur des murs, un nouveau Comité d’information sur les prisonniers politiques a réuni plus de 50 000 signatures appuyant Paul Rose et les autres membres du FLQ.

Rose n’a jamais sollicité un statut de prisonnier politique pour lui-même ou quelque privilège qui puisse en découler. En fait, il a constamment réclamé un statut similaire à celui des autres détenus. « Nous voulions que les motivations politiques pour ce que nous avions fait soient reconnues, c’est tout ! En nous accordant un statut spécial par l’imposition de privilèges punitifs, c’est le système pénitentiaire qui nous séparait des autres prisonniers ».

La sortie de prison - Même si le repentir n’était pas requis pour obtenir une libération sur parole, il aura fallu plusieurs requêtes et tout le poids de la pression populaire pour que Paul Rose obtienne la sienne en décembre 1982, après douze années d’emprisonnement.

« J’aurais pu sortir plus tôt, mais je n’étais pas intéressé à être seulement relâché physiquement. En même temps, j’étais convaincu que mon travail auprès des prisonniers était aussi important que quoi que ce soit que j’aurais pu faire à l’extérieur. Ce qui importait pour moi était de sortir de prison à mes propres conditions ».

L’obstination de Paul Rose a produit un résultat inespéré durant sa dernière année à Cowansville. Il a fait la connaissance d’une jeune femme, Andrée Bergeron, une étudiante. Elle était venue à la prison avec un groupe de bénévoles. Rapidement, elle est devenue une visiteuse régulière et leur relation a pris du galon dans le cadre du parloir de la prison. Lorsque Paul a été libéré, ils se sont mis en ménage.

*Romancière et journaliste québécoise, Ann Charney rencontre Paul Rose, en 1984, pour ce portrait qui sera publié tout d’abord dans un magazine torontois, Saturday Night. Il va sans dire qu’il suscitera une réaction controversée. Il sera augmenté d’une nouvelle rencontre avec Rose en 1995 et fera partie d’un livre qui s’intitule Defiance in their eyes – true stories from the margins, publié à Montréal par Vehicule Press en 1995. Une traduction Héros inconfortables paraîtra chez Stanké l’année suivante.

Traduction : jcg

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