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Le non-sens des villes à statut bilingue
N° 318 - avril 2013
Une lutte commune pour l’indépendance nationale et l’émancipation sociale
Une collaboration et une amitié de 25 ans (Paul Rose 1943-2013)
Pierre Dubuc
J’ai rencontré Paul Rose, pour la première fois, au mois d’août 1987, à la sortie d’une assemblée publique célébrant le 10e anniversaire de la loi 101 au théâtre St-Denis. J’avais réussi à me frayer un chemin à travers les dizaines de personnes qui tenaient à lui serrer la main, pour lui remettre un exemplaire de l’aut’journal et nous avions convenu de nous rencontrer pour une entrevue.

À l’époque, les libéraux étaient au pouvoir, le Parti Québécois était à l’heure de « l’affirmation nationale » avec Pierre-Marc Johnson à sa tête, et les indépendantistes, qui avaient quitté le parti lors du « beau risque », attendaient leur heure dans le Rassemblement pour l’indépendance nationale.

Les blessures de la défaite du référendum de 1980 étaient toujours vives. C’était la grande morosité. Le grand découragement. Tout était à reconstruire. C’est du moins la conclusion que Paul Rose tirait de l’analyse de la situation.

Paul a accepté mon invitation à tenir une chronique régulière dans les pages de l’aut’journal et nous avons convenu de faire une tournée du Québec pour rencontrer le plus grand nombre de groupes de militantes et de militants possibles pour leur redonner espoir, les remettre en marche et contribuer, avec nos modestes moyens, à la relance d’un véritable mouvement d’émancipation nationale et sociale.

C’était le début d’une collaboration et d’une amitié de plus de 25 ans. Au cours de ces années, nous avons parcouru plusieurs fois le Québec ensemble, organisé de nombreux spectacles-bénéfices pour l’aut’journal, échafaudé toutes sortes de plans et de théories.

Ainsi, un mois à peine après la publication de l’entrevue dans l’aut’journal, Pierre-Marc Johnson démissionnait de son poste de chef du Parti Québécois et Jacques Parizeau annonçait sa candidature. La conjoncture venait de changer. L’espoir renaissait.

Cependant, à l’époque, dans plusieurs milieux syndicaux et de gauche, Parizeau était persona non grata. On avait encore en mémoire l’affrontement de 1981 entre le Parti Québécois et le Front commun. Nous étions d’avis, Paul et moi, que Parizeau ne réussirait pas à ramener la gauche au PQ.

Germe alors l’idée d’une candidature de gauche contre Parizeau dans la course à la chefferie, une candidature pour rallier la gauche au PQ, une candidature de Paul Rose !

Bien que membre en règle du Parti Québécois, Paul est conscient que la direction du parti mettra tout en œuvre pour juger sa candidature irrecevable. Mais, il veut tirer un trait sur l’expérience du FLQ et inciter la gauche à faire de l’action politique dans le cadre d’un parti politique. Toujours lier le geste à la parole.

L’idée fait son chemin au point où, dans le plus grand secret, nous louons un local, faisons installer des téléphones, concevons une campagne publicitaire à paraître dans le Journal de Montréal, rédigeons le communiqué et la convocation pour les journalistes.

Mais, la veille de la conférence de presse, Paul change d’idée. Pourquoi ? Juge-t-il le projet trop aventuriste ? Trop ambitieux ? Craint-il des conséquences imprévisibles ? Pour toutes ces raisons, sans doute.

Nous décidons plutôt de travailler, au ras des pâquerettes, avec la base militante. Paul lance l’idée d’un « Mouvement progressiste », qui rejoindrait des militantes et des militants du PQ et hors PQ, avec l’objectif de faire la jonction entre les deux pour canaliser leurs efforts dans une même direction. Avec cet objectif en tête, nous entreprenons une tournée du Québec.

Le nom de Paul Rose était un sésame qui ouvrait bien des portes. C’était le résultat, oublié aujourd’hui, de l’extraordinaire mobilisation populaire de la fin des années 1970 pour demander sa libération.

En 1978, le Comité d’information sur les prisonniers politiques (CIPP) avait recueilli plus de 50 000 signatures pour sa remise en liberté et celle des autres prisonniers politiques.

Rappelons que, bien qu’admissible à une libération conditionnelle en 1977, Paul Rose n’a été libéré sous condition qu’en décembre 1982. Dans un rapport secret versé à son dossier, on précise que « pour aucune considération, Paul Rose ne devrait être libéré avant le référendum ».

Donc, partout au Québec, des militantes et des militants, qui avaient été actifs au sein du CIPP, étaient prêts à organiser des réunions de cuisine pour entendre Paul Rose. Nous avons rencontré des syndicalistes de Marine Industries à Sorel, de la Pratt & Whitney à Longueuil, de la Société des Alcools.

Au nombre des conditions de sa libération conditionnelle, il y avait l’obligation de ne pas s’éloigner de plus de 35 km de son lieu de résidence sans autorisation. Astucieusement, Paul s’était déniché un emploi de chargé de cours à l’Université du Québec à Rimouski, ce qui lui permettait d’élargir son rayon d’activités, et il n’hésitait à transgresser le règlement.

Ensemble, nous sommes allés, en plus du Bas-du-Fleuve et de la Gaspésie, à Québec, dans Lanaudière, à Valleyfield, à St-Hyacinthe, Drummondville, au Saguenay Lac St-Jean, en Abitibi, dans l’Estrie, etc. Les militants nous hébergeaient. Nous rencontrions des travailleurs, des militants nationalistes, des étudiants, mais également des petits producteurs.

En prison, Paul avait entrepris une maîtrise en développement régional. Il s’était intéressé plus particulièrement aux coopératives de petits producteurs (fermiers, pêcheurs) du Bas-du-Fleuve et de la Gaspésie qui avaient empêché la fermeture de leurs villages dans les années 60 et 70. Plus tard, il défendit avec succès une thèse de doctorat sur le même sujet.

Paul rendait compte dans l’aut’journal de ses rencontres militantes dans une chronique mensuelle, intitulée « En vrac sur la route », et nous profitions de la tournée pour mettre en place un réseau de distribution militant du journal.

Raconter comme cela, tout a l’air planifié, organisé, couler de source. Mais, avec Paul Rose, le principe organisationnel était l’improvisation créatrice !

Je me souviens d’un voyage en Abitibi où la personne qui devait nous recevoir était absente ! Paul avait omis de la contacter ! Un voyage pour rien ! À tout hasard, nous nous arrêtons au local de la FTQ à Rouyn et nous tombons en pleine réunion de tous les représentants de la centrale syndicale de la région. Paul est accueilli en héros. On s’empresse de lui céder la parole. Des arrangements sont pris pour la distribution du journal dans la région. Ce fut une des rencontres les plus productives.

Au mois de décembre 1988, la Cour suprême du Canada invalide les dispositions de la loi 101 sur l’affichage unilingue. La réaction au Québec est virulente. Assemblées, manifestations, dénonciations. Un incendie s’étant déclaré dans les locaux d’Alliance Québec, son directeur, Royal Orr, insinue que Paul Rose et Hans Marotte, qui collaborait également à l’aut’journal à l’époque, portent la responsabilité de cet incendie.

Royal Orr déclare aux médias : « Nous nous adressons à nos concitoyens de langue française : est-ce là le genre de société que vous voulez ? Une société où un nombre inquiétant de gens prennent pour modèles Paul Rose et Hans Marotte. »

Paul veut répliquer, mais sans convoquer directement les journalistes. Il propose un subterfuge. Convoquer les médias sous prétexte de leur présenter le plan d’action de l’aut’journal pour l’année qui vient en soulignant la présence de Paul et Hans.

Les médias accourent et les questions, évidemment, portent uniquement sur les déclarations de Royal Orr. Le lendemain, La Presse titre « Marotte et Rose volent la vedette à l’aut’journal ». Nous avons bien ri ! C’était précisément le but de l’opération !

En novembre 1991, coup de théâtre, Paul Rose annonce qu’il sera candidat du NPD-Québec à l’élection partielle dans la circonscription d’Anjou, prévue pour le 20 janvier 1992. Stupéfaction chez les souverainistes, parce que peu de gens savent que le NPD-Québec a rompu d’avec son grand frère fédéral. Stupeur chez le NPD, qui ne veut surtout pas que son logo soit identifié à Paul Rose !

Paul justifie sa position par la nécessité de développer une formation indépendantiste de gauche, tout en précisant que, lors d’une élection générale, il recommanderait au NPD-Québec de ne pas présenter de candidats si l’élection était référendaire.

Il envoie une lettre aux membres du Mouvement progressiste pour connaître leur avis. Plus de 300 personnes lui répondent qu’ils appuient sa démarche. Finalement, il ne sera pas candidat. La loi électorale du Québec interdit aux personnes ayant écopé d’une sentence à vie de poser leur candidature aux élections québécoises.

Paul continuera à militer au NPD-Québec. Il en deviendra le chef, le transformera en Parti de la Démocratie socialiste, lequel se joindra au Rassemblement pour une alternative politique (RAP) pour former l’Union des forces progressistes, dont la fusion avec Option citoyenne donnera Québec solidaire.

Paul a poursuivi sa collaboration avec l’aut’journal. Avec sa conjointe Andrée Bergeron, ils se chargeaient de l’organisation de nos spectacles-bénéfices. Paul contactait les têtes d’affiche du monde du spectacle, les Vigneault, Yvon Deschamps, Richard et Marie-Claire Séguin, Richard Desjardins, Claude Dubois, Sylvie Legault, Fred Fortin des Colocs, etc. Il imposait un tel respect que tous répondaient : Présent !

Pour les besoins de cet article, je relis les chroniques de Paul. Il commente l’actualité politique, rencontre des personnages qui ont marqué l’histoire du Québec, comme Théo Gagné, le dirigeant de la grande grève de Murdochville en 1957, mais il s’intéresse surtout aux luttes des groupes communautaires, particulièrement dans les régions éloignées de Montréal. Beaucoup d’entrevues également avec de jeunes artistes.

Ses chroniques sont empreintes de sensibilité, de poésie. Commentant l’échec du Lac Meech, il écrit : « Je me sens à la veille de quelque chose d’important. Comme le début de la fin d’un long joug. La même sensation trouble que, dans les derniers vers de ce poème écrit au vieux pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul au milieu des années 70 après l’évasion de deux détenus. »

Le poème Dans l’béton résume bien Paul Rose. Cette résistance, cette révolte, cet espoir, mais surtout cet amour incommensurable pour son peuple de ce grand patriote.

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