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Femme et militante
N° 317 - mars 2013
Le portulan de l’histoire
L’homme qui avait serré la main du bon Dieu
Jean-Claude Germain
En 1899, l’École littéraire de Montréal brille de tous ses feux. La poésie est à l’honneur. Quatre soirées pour la seule saison 98-99. Une au Monument national et trois au Château Ramezay. C’est plus que pendant tout le XIXe siècle.

Les poètes ont la ferme intention de sauter dans le train du siècle qui s’annonce. Barbus, chevelus, l’oeil furibond, la cravate nouée lâchement autour du cou, dussent-ils y perdre la santé ou la raison, ils seront rares et précieux à la mode de Paris. Décadents ou rien ! Vive Rollinat ! Auteur déliquescent de Névroses. À bas Hugo ! Tambour-major de la Légende des siècles. Le morbide est leur guide et l’emphase patriotique leur fait l’effet d’un diurétique.

L’École de Montréal, dont on attribue la fondation à Louvigny de Montigny, n’était pas un mouvement littéraire. C’est un regroupement de jeunes littérateurs où l’on retrouve, entre autres, Jean Charbonneau, Germain Beaulieu, Albert Ferland, Arthur de Bussières et Émile Nelligan.

Il a pris corps, cinq ans plus tôt, dans le tintamarre et l’exaltation du Club des six éponges qui se réunissait tous les samedis soir au café Ayotte, rue Sainte-Catherine. Affublées de pseudonymes extravagants qui n’auraient pas déplu aux Hydropathes du Chat noir, les Éponges y tenaient des « saturnales », ponctuées d’un nombre impressionnant de « trous de Babel ». C’est le nom qu’ils avaient donné aux grands verres de bière du père Mariotte.

Languissants et évanescents, dans leurs poèmes, les membres de l’École de Montréal n’en avaient pas moins le sens de la mise en marché de leurs manifestations publiques. Ils n’ont pas hésité à solliciter l’appui d’un président d’honneur prestigieux pour attirer un large auditoire à leur première séance de décembre 1898.

Sans être dupe de la piètre estime des décadents pour son œuvre poétique, Louis Fréchette accepte d’emblée l’invitation du jeune président en titre du regroupement, Jean Charbonneau, lors d’une visite de ce dernier à son domicile rue Sherbrooke. D’un commun accord, l’auteur de La Légende d’un peuple lancera la soirée avec une lecture de Veronica, la pièce qu’il a écrite pour Sarah Bernhardt.

La bienveillance de Fréchette envers la jeunesse est réelle. « Votre génération se manifeste déjà par des oeuvres pleines de promesses et vous dépasserez la vieille école de cent coudées », confie-t-il au futur auteur de Blessures. Le vieux poète se souvenait de l’accolade que Victor Hugo avait donné au jeune Baudelaire. Le célèbre « Vous créez un nouveau frisson ! »

Le bilan général du XIXe siècle, déposé au greffe de l’Histoire par le Canada français, ne fait pas mention de la littérature du cru, sauf dans une annexe au chapitre des morts prématurées. Avant même d’exister, elle avait déjà cessé d’être.

Imaginez qu’à l’occasion d’un accouchement, on fasse appel au service d’un médecin légiste, en lieu et place d’une sage-femme. Le genre de facétie dont on tire au mieux un sketch de revue. C’est pourtant la cruelle plaisanterie que la critique a imposée à répétition aux écrivains québécois pendant tout le siècle.

Personne n’y a vraiment échappé. Tous sont passés sans transition du marbre de l’imprimeur à celui de la morgue littéraire. Chaque fois que le nom d’un nouveau venu apparaissait sur la page couverture d’un livre, la critique passait invariablement des gants noirs pour l’inscrire dans le grand registre des glissettes.

La critique conçoit alors son rôle comme celui d’un coroner dont la fonction est d’établir des actes de décès. Avec une différence de taille toutefois ! La loi n’autorise la dissection d’un cadavre qu’une fois ce dernier refroidi. La critique québécoise s’accorde d’office le droit de pratiquer des autopsies préventives pour le bien de « la » littérature à venir. C’est une faiseuse d’anges.

La vie littéraire des auteurs québécois du XIXe siècle ne durait alors que ce que dure la vie des mouches à feu. Un bref éclair de luminosité – on n’ose pas dire de lumière – entre l’inexistence et la non-existence. La composante culturelle de notre destin colonial n’était-elle pas de se mesurer perpétuellement à l’aune d’un préalable étranger ?

Même primé par l’Académie française, Louis-Honoré Fréchette n’a pas cessé d’entretenir un doute sur sa légitimité nationale d’écrivain. Non sans raison ! Plagiaire ou pâle copie pour les uns, authentique Hugo canadien pour les autres, le poète n’avait d’existence, de l’avis critique de son temps, que par comparaison à un « original » français, nécessairement plus « original » par définition.

Dans la même veine, on a pu soutenir par la suite que sa présence dans les dictionnaires n’était pas un acte de reconnaissance littéraire, mais une attestation de notoriété. Le défaut d’une qualité en somme. Tout jeune, il avait déjà contracté la maladie d’écrire, la fièvre de la politique et le goût de la place publique. Barde, orateur, tribun, avocat, journaliste, député, pamphlétaire, conteur et libre-penseur, il a fait profession de ne pas passer inaperçu dans un siècle où tous les combats se livraient du haut d’une chaire ou sur un husting, à grands coups de sermons ou de discours.

Louis Fréchette a vu le jour à Lévis en 1839. « Je suis né deux ans après 1837 ». Tout Fréchette tient dans cette phrase. Deux ans après ! Un fait d’existence qu’il partage avec son maître vénéré, Victor Hugo. « Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte / Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte ! »

C’est un rapprochement que Fréchette a sûrement fait et dont il était fier. Comme il se sentait flatté dans le sens du poil d’être considéré comme le Hugo canadien. Même si c’était souvent par moquerie, puisque ses ennemis l’avaient surnommé Hugo le petit. Pour Fréchette, le format importait peu, ce qui comptait avant tout, c’était d’être Hugo en tout.

Heureusement pour nous, il n’y est pas parvenu. Il lui appartiendra de découvrir que dans « original », il y a d’abord le mot « origine » et que l’originalité ne tient pas uniquement à la singularité originelle historique ou géographique du sujet, mais à une façon de le raconter qui est indissociable de la langue de son vécu.

En 1879 et 1880, Fréchette soumet deux ouvrages de poésie à un concours de l’Académie française, Les Fleurs Boréales et Les Oiseaux de Neige. La réponse est inespérée. Les Immortels lui décernent le prix Montyon, accompagné d’une bourse de 2 500 francs, une somme rondelette qui couvre amplement ses frais de voyage à Paris. Le 5 août 1880, l’heureux récipiendaire assiste à la grande séance publique annuelle de l’Académie, qui se félicite, grâce à Fréchette, d’avoir découvert que la tradition française se perpétue sur les bords du Saint-Laurent.

Quelques jours plus tard, il fait ses débuts dans le grand monde, à l’improviste, chez les frères des Écoles Chrétiennes, à Sainte Clotilde, paroisse du faubourg Saint-Germain. Présent dans la salle, l’académicien Xavier Marmier raconte que le lauréat a immédiatement retenu l’attention du public avec sa lecture captivante de La Découverte du Mississippi.

Dès la première strophe, note-t-il, l’auditoire a été conquis par sa belle grosse voix vibrante d’émotion. « Le grand fleuve couche dans la savane / Dans les lointains brumeux passaient en caravane / De farouches troupeaux d’élans et de bisons / Drapé dans les rayons de l’aube matinale / Le désert déployait sa splendeur virginale / Sur d’insondables ­horizons ».

Sur la dernière envolée du poème, « Les yeux sur l’avenir, ô terre fortunée / J’ai foi dans tes destins nouveaux ! », les applaudissements du public ont éclaté de toute part. Qui est ce jeune homme dont le nom ne figure pas au programme ? se demande-t-on. Tout s’éclaire lorsqu’on apprend que c’est un poète du Canada. Bien sûr, ça va de soi, le Mississippi !

Les cousins français n’ont pas la bosse de la géographie, mais le fleuve fréchettien est assez proche parent de celui de Chateaubriand pour ne pas être trop dépaysé. Ironiquement, ce dernier l’a décrit sans l’avoir vu, alors que Fréchette a vécu un bon moment à la Nouvelle-Orléans. Comme quoi les poètes s’inspirent souvent d’abord de la littérature plutôt que de la nature.

Louis Fréchette a été le premier écrivain du Québec à être adoubé officiellement par le « Vieux pays ». Son accueil parisien, au demeurant fort modeste, fut reçu au pays comme un événement national.

Son séjour dans la Ville-Lumière fut marqué par une rencontre inoubliable. Il est invité chez Victor Hugo, place des Vosges. Il a quarante et un ans et en cheminant vers son rendez-vous, les vers de Jean Richepin, qu’il a déjà lus, lui donnent des ailes. « Il me semble, ce soir, que le boulevard bleu / bordé de becs de gaz est un chemin d’étoiles, / et que celui chez qui je vais, c’est le bon Dieu ! »

Il se rappelle que le bruit de la sonnette a retenti jusqu’au fond de sa poitrine lorsqu’il a tiré le bouton de la porte. « Mille émotions m’assaillaient. J’allais me trouver face à face avec l’homme extraordinaire dont les conceptions grandioses avaient si souvent éveillé mes enthousiasmes juvéniles. J’allais le voir, entendre sa voix, lui parler... Que lui dire ? Le coeur me battait violemment, et j’avais des envies folles de me sauver. »

On le retrouve dans l’antichambre d’une salle à manger bourgeoise, la gorge nouée et les mains moites. Il attend la sortie de table du maître, en compagnie de deux dames en noir. Les doubles portes du fond s’ouvrent et la tête haute, le grand homme fait son entrée d’un pas lourd, accompagné de son amie, Madame Drouet. Il s’arrête d’abord, pour répondre favorablement aux requêtes pécuniaires des deux malheureuses en deuil, et s’avance ensuite vers Louis, le prend paternellement par le bras et lui demande avec componction ce qu’il peut faire pour l’aider dans sa détresse.

Le plancher s’ouvre soudainement sous les pieds de l’infortuné par méprise. Il y a erreur sur la personne ! C’est un quiproquo ! Sauf qu’il ne suffit pas de le souligner au grand homme. Fréchette découvre qu’il doit le crier parce que Hugo est sourd comme un pot. Et on imagine le pauvre, se pointant lui-même du doigt, en articulant pour s’identifier que… l-u-i… L-o-u-i-s… Fré-chet-te… n’est pas un q-uê-teux… mais un ad-mi-ra-teur… c-a-n-a-d-i-e-n !

Peine perdue ! Au lieu d’éclaircir quoi que ce soit, le Canada a eu le don de semer encore plus de confusion, puisque le grand homme semble s’étonner que son interlocuteur ne porte pas un couvre-chef de plumes. De vagues souvenirs des hommes « antiques » de l’Amérique de Chateaubriand lui remontent en mémoire, pour enchaîner à brûle-pourpoint. « Et depuis quand habitez-vous ce pays-là, cher Monsieur ? »

C’est le bouquet ! La réplique fuse de source comme une sonnerie de trompettes. « J’y suis né, maître, comme plus de deux millions de mes compatriotes ! » Cette fois, c’est au tour du grand homme de tomber des nues. « Vraiment ? »

Fréchette aurait vu Hugo tout nu dans son bain, ou debout à son pupitre de travail, qu’il n’aurait pas remarqué sa nudité. De toutes les images enregistrées pendant son audience, il privilégiera celle où le grand homme le met affectueusement à la porte. « Je vois encore sa main blanche et potelée, assez forte, mais aux doigts très effilés, soulever pour moi la portière en satin rouge ».

Quelques minutes après, une fois le rideau tombé sur cet enchaînement délirant de quiproquos dignes d’une comédie de Labiche, ce brave Louis arpente les Champs-Élysées, la tête assiégée par mille pensées. En fait, il demeure ambivalent dans ses sentiments avec un œil encore tout embué d’avoir rencontré Dieu en personne et l’autre qui n’a pas perdu son sens canayen du ridicule.

Indifférence bien­veillante à Paris, triomphe inter­na­tional à Montréal ! Le pli culturel avait été donné et le réflexe colonial était appelé à perdurer.

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