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Femme et militante
N° 317 - mars 2013

Le militant de l’ombre est plus souvent une militante
Pierre Dubuc
Notre Personnalité militante de l’année?est la militante syndicale anonyme qui affronte quotidiennement Alain Bouchard et ses émules au sein du patronat québécois. Ce n’est pas un hasard si nous profitons du 8 mars, Journée internationale de la Femme, pour saluer le militantisme des femmes engagées dans le combat syndical.

Au début de l’année, Alain Bouchard, le pdg des magasins Couche-Tard, a été nommé « personnalité d’affaires 2012 » par le journal Les Affaires au terme d’un sondage mené auprès du patronat québécois. On apprenait également qu’il était le seul Canadien parmi les 30 nouveaux milliardaires du monde à figurer au classement du magazine Forbes.

Ce n’est pas tant ses succès financiers qui en font le « chouchou » de la classe d’affaires québécoise que les efforts qu’il déploie pour contrer la campagne de syndicalisation de la CSN.

Bouchard a bâti sa fortune en exploitant ses employés et en transgressant outrageusement les lois minimales du travail. Il trie ses travailleurs à l’embauche en fonction de leurs opinions syndicales, puis ne se gêne pas pour les intimider ou les mettre à pied s’il les soupçonne d’œuvrer à la syndicalisation.

Il prélève directement sur la paie de ses employés les vols d’essence survenus pendant leurs heures de travail, ferme des dépanneurs Couche-Tard rentables pour se débarrasser d’un syndicat en formation, les rouvre sous la bannière Provi-Soir ou les vend à des franchisés.

Les dernières décennies ont été marquées par une entrée massive des femmes sur le marché du travail. Elles constituent aujourd’hui 47,3 % de la population active, mais leur revenu d’emploi ne représente toujours que 79 % de celui des hommes. Et ça, ce sont pour celles qui occupent un emploi à temps plein toute l’année !

Car les femmes forment le gros du contingent des emplois à statut précaire et à temps partiel et 60 % des travailleurs rémunérés au salaire minimum. On comprend leur motivation à se syndiquer et que les efforts de recrutement syndical aient été dirigés dans leur direction au cours des dernières années. Aujourd’hui, près de 40 % des emplois syndiqués sont occupés par des femmes.

De plus, comme près des trois-quarts de celles qui ont un ou des enfants de moins de trois ans occupent un emploi, les femmes syndiquées ont également été à l’avant-garde du combat pour les congés parentaux, les garderies à bas prix, l’équité salariale, la conciliation travail-famille et le partage des tâches ménagères.

Dans un chapitre d’un livre fort important publié récemment en français (Left, essai sur l’autre gauche aux États-Unis – Édition du Seuil), l’auteur Eli Zarestsky pose un œil critique sur le développement du mouvement des femmes aux États-Unis qui nous permet de mettre en lumière une des particularités essentielles du mouvement des femmes au Québec.

Nous reviendrons dans d’autres écrits sur la thèse centrale de Zarestsky – qui est également riche de leçons pour la gauche québécoise – soit le développement particulier de la gauche américaine dans le contexte des trois grands mouvements qui, selon lui, ont refondé l’identité américaine, soit le mouvement abolitionniste du milieu du XIXe siècle, le New Deal des années 1930 et la Nouvelle Gauche des années 1960 et 1970.

Au cours de cette dernière période, Zarestsky analyse l’influence déterminante de la Nouvelle Gauche sur la politique américaine, par son action militante et radicale dans les trois principaux mouvements de l’époque, soit ceux des droits civiques, de l’opposition à la guerre du Viêt Nam et du mouvement des femmes.

Après avoir démontré l’importance des gains jadis réalisés par ces trois mouvements, il fait le constat de l’effritement de ces mouvements sous l’influence du néolibéralisme.

Le mouvement des droits civiques a été responsable de l’adoption des Civil Right Acts, qui ont mis fin à la ségrégation sociale, et est à l’origine d’importantes législations sociales (création du Medicare et de la « guerre contre la pauvreté » dans le cadre de la « Great Society » de Lyndon B. Johnson). C’était un véritable mouvement de transformation sociale.

Puis, dans le cadre du néolibéralisme, les droits civiques ont été vidés de leur contenu égalitaire et réinterprétés dans un sens méritocratique, soutient l’auteur de Left. Il signale l’ascension sociale spectaculaire de certains représentants des classes moyennes noires, alors même que des millions d’Afro-Américains étaient condamnés pour trafic de drogue, à la violence urbaine et au système ­carcéral.

Le mouvement antiguerre critiquait par des actions directes la politique étrangère des États-Unis. À titre d’exemple, en 1969 et 1970, plus de 2 800 attentats contre des installations militaires ont été répertoriés sur le sol états-unien. Entre 1966 et 1973, le département de la Défense reconnaît 503 926 cas de désertion. Au Viêt Nam même, un climat de défaitisme, voire de mutinerie, prévalait. Des unités refusaient le combat, assassinaient leurs officiers.

Puis, le mouvement antiguerre abandonna la revendication d’un ordre social plus juste pour épouser la cause de la défense universelle des droits de l’homme, qui sert plus souvent qu’autrement à justifier les interventions américaines.

Quant au mouvement féministe, qui remettait en cause toute la logique de la division du travail, salarié et domestique, il en est venu, selon Eli Zarestsky, à promouvoir les droits des femmes d’une façon compatible avec l’idéologie méritocratique marchande et son individualisme compétitif plutôt qu’égalitaire.

Zarestsky identifie plusieurs causes politiques et idéologiques à cet échec de la Nouvelle Gauche et à l’abandon progressif de l’idéal d’égalité. Mais il omet, à notre avis, de mentionner la principale d’entre elles : le déclin du mouvement syndical américain dont les effectifs sont passés de 35 % de la main-d’œuvre au cours des 1970 à de maigres 11 % aujourd’hui.

C’est une des différences essentielles entre les réalités étas-uniennes et québécoise, où près de 40 % de la main-d’œuvre est syndiquée.

Cependant, force est d’admette qu’au Québec, comme aux États-Unis, l’idéologie méritocratique et individualiste a gangrené les mouvements national et féministe.

Il n’y a pas si longtemps Mme Marois a cherché à imposer au Parti Québécois un programme basé sur « l’enrichissement individuel » et, à la veille de ce 8 mars, les médias ne parlent que de la réussite des femmes dans le milieu des affaires et du « plafond de verre » qui les empêche de siéger en plus grand nombre aux conseils d’administration des entreprises.

Seule la présence massive et les interventions des organisations syndicales empêchent le triomphe sans partage de l’idéologie néolibérale dans les mouvements national et féministe et permettent de poursuivre la lutte pour une société plus égalitaire.

Le maintien de cette forte présence syndicale est le résultat d’un combat quotidien mené par des centaines et des centaines de militants de l’ombre. Et comme, avec le déclin des secteurs industriels, les campagnes de syndicalisation visent principalement le secteur des services où se trouvent majoritairement une main-d’œuvre féminine, le militant de l’ombre est le plus souvent une militante.

En lui rendant hommage, en ce jour du 8 mars, c’est à toutes les militantes et militants actifs dans les usines, les bureaux, les magasins, que nous voulons rendre hommage !

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