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La chasse aux chômeurs est ouverte !
N° 316 - février 2013
Licenciement de 170 intervenants, en majorité des femmes immigrantes
Discrimination systémique au Centre Lisette-Dupras
Maude Messier
« Si il faut payer les salaires du réseau public, ce ne sera certainement pas vous autres qui aurez les jobs?!?»

Alain Croteau, vice-président du Syndicat des travailleurs et travailleuses du Centre de réadaptation en déficience intellectuelle et en troubles envahissants de développement (CRDITED) de Montréal, affirme avoir entendu ces propos à quelques reprises concernant les 170 employés mis à la rue, en avril 2011, majoritairement des femmes immigrantes.

« Pourtant, ces travailleuses ont parfaitement fait l’affaire pendant de nombreuses années, jusqu’à 25 ans dans certains cas », s’indigne-t-il.

Le 1er avril 2011, les 170 intervenants en milieu de vie et préposés aux résidants du Centre de réadaptation Lisette-Dupras, l’un des établissements fusionnés pour former le CRDITED conformément à la Loi 30 sur les fusions d’accréditations syndicales dans le réseau de la santé, ont été congédiés du jour au lendemain.

Après des mois de relations de travail conflictuelles, le centre a mis fin au contrat de service qui le liait aux deux agences de placement qui lui fournissaient de la main-d’œuvre. La totalité des intervenants provenaient alors des agences, seul le personnel cadre était embauché par le centre, selon Alain Croteau.

Dans un entretien avec l’aut’journal, l’ancien intervenant au Centre Lisette-Dupras et ex-président du syndicat qui représentait les 170 employés congédiés, explique les dessous de cette bataille menée à bout de bras par des travailleurs qui réclament simplement que justice soit rendue.

« Pendant 25 ans, ces agences, qui forment en fait une seule compagnie, n’ont eu qu’un seul client, le Centre Lisette-Dupras. Nous, même si on faisait le même travail que les auxiliaires en santé et services sociaux du réseau public, on n’avait pas le même salaire, pas le RREGOP, pas d’assurances. »

Alain Croteau a déposé une plainte à la Commission des droits de la personne en 2008 pour discrimination systémique. Cette plainte vient tout juste d’être reçue par la Commission et l’enquête suit son cours. Un jugement pourrait être rendu en 2013.

M. Croteau prétend que la relation tripartite entre le centre, les agences et les employés a crée des conditions de travail inégales par rapport au réseau public, puisque l’employeur officiel de ces travailleurs est réputé être l’agence, et non le Centre Lisette-Dupras.

En d’autres mots, le centre bénéficiait d’une main-d’œuvre bon marché, ce qui a généré « un ghetto d’emplois », selon M. Croteau. Des 170 salariés concernés, plus de 85 % sont des femmes, principalement d’origine haïtienne, africaine et maghrébine.

Il indique avoir comparé, à l’époque, le Centre Lisette-Dupras avec deux établissements conventionnés offrant des services comparables, c’est-à-dire dont les employés bénéficient des conditions de travail en vigueur dans le réseau public. Aux centres l’Intégrale et Gabrielle-Major, il n’y avait respectivement que 7 % et 33 % de travailleuses issues de minorités ethniques, contre 90?% à Lisette-Dupras.

Comment expliquer cette disparité ? « Parce que les blancs ne veulent pas travailler pour ces salaires-là. Les salaires pour les titres d’emplois comparables dans le réseau public sont autour de 19 $ de l’heure. Nous, au centre, on était payés 12 $ de l’heure, 9 $ ou 10 $ pour ceux qui travaillaient de nuit. Mais on sait que dans les contrats, l’agence chargeait 22 $ de l’heure au centre. »

Pour mettre fin à ce cercle vicieux de précarité, le syndicat a déposé une plainte à la Commission des relations du travail (CRT) pour faire reconnaître le Centre Lisette-Dupras comme véritable employeur et réparer l’injustice envers les travailleurs des agences.

Sentant la soupe chaude, le centre a mis fin abruptement, le 1er avril 2011, aux contrats avec les agences, lesquelles ont par ailleurs fermé leurs portes.

« Ce matin-là, il y avait du personnel neuf au centre, tout était planifié. » Des 170 employés à la rue, 40 ont été réembauchés par le centre. Reste donc 130 personnes sur le trottoir.

Le jugement déclaratoire de la CRT est tombé le 22 juin 2011, donnant raison au syndicat et reconnaissant le Centre Lisette-Dupras comme employeur. Le syndicat dépose alors des griefs contre le centre pour congédiements illégaux et conteste les nominations pour les 130 postes, alléguant que les travailleurs des agences auraient dû être considérés à l’embauche.

Le centre a répondu par des contestations répétées et les relations, déjà mises à mal, se sont envenimées. « Au final, tout le monde y perd. Les travailleurs mis à pied vivent une injustice profonde et demande d’être réintégrés et compensés. »

M. Croteau s’inquiète du fait que le CRDITED menace régulièrement de fermer les résidences à assistance continue (RAC) et de transférer ces services aux ressources intermédiaires. « Alors pour nous, il est impératif de faire reconnaître la sécurité d’emploi pour ces travailleurs, sinon, au terme de toute cette histoire, ils pourraient se retrouver devant rien. »

Ils réclament une rétroaction au 1er?avril 2011, moment de leur congédiement, et leur réintégration au CRDITED.

Mais certains d’entre eux ont dû se trouver du travail ailleurs ? D’autres doivent être proches de leur retraite ? « Oui, mais les emplois qu’ils occupent en ce moment n’ont rien à voir avec les conditions de travail du public… Pour l’âge, ceux et celles qui ont travaillé pendant 25 ans à 9 $ de l’heure, sans avantages sociaux, bien, ils n’ont pas le choix de travailler, même 65 ans passés. »

M. Croteau explique que l’ironie, c’est que les RAC du CRDITED sont aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre. Ils embauchent des travailleurs d’agences et certaines travailleuses mises à pied travaillent dans l’établissement Lisette-Dupras.

« Alors sur la question de refuser de considérer ces travailleurs sous le prétexte de la spécialisation, on repassera. OK pour la formation continue, mais ce sont toutes des auxiliaires en santé et services sociaux, arrêtez-moi ça. Ces travailleurs-là ont fait l’affaire pendant 25 ans pour pas cher, mais quand il faut les payer, soudainement, ils n’ont pas les qualifications nécessaires ? »

Avec du recul, Alain Croteau constate que l’acharnement du centre n’a fait qu’envenimer les choses. « Si, au moment de mettre fin aux contrats, ils avaient embauché notre monde, du moins en plus grande partie, la plainte pour discrimination serait tombée et on n’en serait pas là. »

L’arbitre au dossier a demandé la médiation. « Il pense que, sinon, le centre va continuer de contester et d’aller en appel. Nous, on veut régler. Il faut trouver un terrain d’entente, mais nous, on ne peut pas perdre. Les salaires et les dommages encourus représentent trop pour ces travailleurs. Ça représente beaucoup d’argent en rétroaction. »

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