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Catalogne, Québec, même combat !
N° 315 - décembre 2012
Le testament d’un cinéaste tel qu’il restera dans notre mémoire
Ma vie réelle, le dernier opus de Magnus Isacsson
Ginette Leroux
Danny, Alex, Mickerson et Michael sont des naufragés du système scolaire. L’école est un champ miné pour ces jeunes, incapables de se concentrer ni mettre de côté leurs problèmes pour faire place aux apprentissages. L’intimidation, le profilage racial, les gangs de rue, tous les dangers les guettent. À la maison, ce n’est pas mieux. Maman se drogue pour oublier qu’elle se prostitue. Papa ne gagne pas assez pour faire vivre sa famille. Les parents ont si peu fréquenté l’école qu’ils n’ont rien d’autre à proposer qu’un « ne fait pas comme moé ti-gars » peu convaincant.

Ma vie réelle, dernier opus de Magnus Isacsson, a remporté le Grand Prix de la Compétition nationale longs métrages des 15e Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).

Le départ prématuré du documentariste québécois d’origine suédoise, à l’âge de 64 ans, en août dernier, laisse en deuil, non seulement les jeunes décrocheurs à qui il a consacré les trois dernières années de sa vie, mais également Montréal-Nord, quartier de résidence des quatre protagonistes et lieu de tournage du film.

Danny Raymond a toujours vogué en eaux troubles. D’un foyer de groupe à l’autre, l’enfant braillard et menteur, « pas r’posant » comme dit sa mère, a vu son adolescence perturbée par l’intimidation, ce qui l’a fait fuir l’école. La musique, plus inspirante, et sa grande passion pour le vélo l’ont remplacée. Maintenant âgé de 18 ans, le jeune adulte, qui a toujours vécu en « gang », doit apprivoiser la solitude de son nouvel appartement en même temps qu’il apprend à gérer son maigre budget.

Pour Alexandre Bryson, surnommé Breezy, le rap l’a trouvé au moment où il allait sombrer. Dans une autre vie, il avait quitté l’école en secondaire 2, consommé et vendu de la drogue. Après de multiples déménagements, sa famille s’est disloquée, éparpillée, perdue. Auteur-compositeur-interprète, il scande sa vie dans des mots crus qui décrivent sa souffrance intérieure. « La musique me garde en vie / Écouré d’la vie et de toute sa fucking crap / Jeunes tannés de s’faire intimider / Écourés de s’faire niaiser », récite-t-il avec émotion. Sa survie, il la doit à sa grand-mère. Présente depuis sa naissance, elle s’est engagée devant Dieu à pallier aux erreurs de sa fille toxicomane.

Les deux autres membres du quatuor sont les frères Stiverne, Michael et son frère cadet Mickerson. Arrivés d’Haïti avec leur père, ce dernier les a vite abandonnés pour retrouver sa femme qui s’était vu refuser le droit d’immigrer au Québec. Michael, à 22 ans, complète une sentence qui l’oblige à passer ses fins de semaine à Bordeaux. Sa jobbine et son petit commerce de drogue l’aident à boucler les fins de mois. Comme il aime à le dire : « J’vis bien. J’apprends de mes erreurs. » Combien de temps tiendra-t-il ? Pour l’instant, il veille sur son jeune frère.

Pour Mickerson, âgé de 18 ans, la musique est une alliée, un bouclier face aux difficultés du quotidien. Rapper lui apporte l’énergie nécessaire pour surmonter la tristesse qui l’habite. Ma vie réelle, qui a servi de titre au film, est sa composition. Il y raconte sa mère, restée au pays, sa douleur, son impuissance.

À leur tour, les parents de Danny et d’Alexandre renvoient la balle à leurs fils. Sans se disculper complètement, ils expliquent qu’il n’est pas facile d’élever des enfants et, qu’en fin de compte, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

La lueur d’espoir vient d’un artiste hip-hop recyclé en travailleur communautaire et professeur de musique à Montréal-Nord. Don Karnage conseille, encadre et accompagne les jeunes dans leur désir de prouver leur capacité de réussir. Au fond, la musique n’est qu’un prétexte. Par ce biais, Don leur apprend la discipline, le sens de la responsabilité et l’ouverture au monde. Son encouragement agit comme un baume sur leurs plaies. La réussite les propulse dans un univers à leur portée.

Ma vie réelle est un film généreux et profondément humain. L’empathie naturelle du cinéaste se reflète dans la place toute grande qu’il donne aux jeunes qui racontent avec sincérité et candeur leur univers plombé, de la délinquance au difficile passage à l’âge adulte. L’œil tendre de la caméra montre l’éclat de la joie autant que le côté sombre de la détresse la plus accablante. Ce film est en quelque sorte le testament de Magnus Isacsson, tel qu’il a toujours été et tel qu’il restera dans notre mémoire.

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