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Comment ça trop de commandites ?
N° 210 - juin 2002

Sortie de Scraire et retour de Chagnon
Pierre Dubuc

En marge du conflit chez Vidéotron



La transaction qui a permis à Quebecor, avec l’aide de la Caisse de dépôt, de prendre le contrôle de Vidéotron et de TVA a fait une première victime dans le monde des affaires. Le président de la Caisse, Jean-Claude Scraire, a remis sa démission. Mais consolons-nous 0 l’ancien propriétaire, André Chagnon, vient d’être élu «personnalité de la semaine » du journal La Presse !

La Caisse de dépôt a dû dévaluer son investissement dans Quebecor de 2,9 à 1,8 milliard, ce qui a retranché 1% à son rendement annuel en 2001. Une telle déconfiture ouvrait toute grande la porte aux forces opposées au rôle que joue la Caisse dans la société québécoise. On a vu Claude Castonguay, associé au Groupe La Laurentienne, et le journal La Presse demander de «profondes transformations » à la gestion de la Caisse pour lui assurer une plus grande indépendance à l’égard du pouvoir politique et par conséquent – bien que cela ne soit pas dit – une plus grande dépendance face au pouvoir économique. Castonguay a même remis en question la participation de représentants des centrales syndicales au conseil d’administration de la Caisse.

La mauvaise performance de la Caisse et le conflit chez Vidéotron ne sont sans doute pas étrangers au départ du président de la Caisse, Jean-Claude Scraire, trois ans avant la fin de son mandat de dix ans. Scraire, dont on chuchote qu’il est parti parce qu’il n’avait pas obtenu une révision à la hausse de sa rémunération, a repris dans son « testament » les suggestions de Castonguay et de La Presse d’une « réforme » de la Caisse. Cela l’aidera sans doute à obtenir du milieu des affaires les «mandats de consultation » qu’il déclare être prêt à accepter !

Monsieur et Miss Personnalité

Au même moment – question de narguer son concurrent Quebecor – le journal La Presse nommait, dans son édition du 19mai, André Chagnon et son épouse Lucie « personnalités de la semaine ». Avec l’argent de la vente de Vidéotron, les Chagnon ont créé en 2001 la Fondation Lucie et André Chagnon en y plaçant 1,4milliard$.

La Fondation se donne comme objectifs la lutte contre la pauvreté chronique, la promotion de la santé et la prévention de la maladie. « La Fondation, nous raconte le plus sérieusement du monde LaPresse, veut ramener à 10 % en 20ans le pourcentage exorbitant actuel de 25% d’enfants vivant ici en dessous du seuil de pauvreté et réduire de 40 à 20 % la proportion des gens qui risquent de souffrir un jour du cancer. Enfin, elle prétend réduire de moitié le nombre de gens souffrant d’obésité ».

« Notre but, déclare André Chagnon au journaliste de La Presse, est d’abord de mettre en évidence le fait que nous voulons remettre à la société la richesse qu’elle nous a permis d’acquérir. » Il ne peut dire plus vrai lorsqu’il affirme qu’il doit sa richesse à la société québécoise.

Faire des milliards avec 100 000 $

Dans une étude publiée il y a une dizaine d’années, le professeur Léo-Paul Lauzon avait décrit l’origine « publique » de la fortune «privée » des Chagnon. Il démontrait comment avec un investissement initial de seulement 100000$, Chagnon s’était retrouvé à contrôler à la fin des années 1980 une entreprise d’une valeur de plus de 100 millions $ avec l’aide de la Caisse de dépôt et de différentes mesures fiscales.

La transaction décisive pour Vidéotron a été l’achat, en 1980, de Cablevision National Ltée, une entreprise quatre fois plus grosse, dont la Caisse de dépôt était le plus gros actionnaire avec 30 % des actions. La Caisse avait investi directement 8 millions dans Vidéotron sur un prix de vente de 14 millions. Un autre 2,6 millions fut financé par un prêt de la Banque Toronto-Dominion garanti par nul autre que la Caisse. Quelques années plus tard, Vidéotron engrangea 76 millions grâce aux Régime d’épargne actions (Rea) de Parizeau. Pendant toute cette période, Vidéotron a réussi à ne pas payer d’impôts !

Léo-Paul Lauzon écrivait dans son étude que la Caisse – qui a financé quasiment à elle seule l’achat de Cablevision par Vidéotron – aurait dû à l’époque prendre le contrôle de l’entreprise et l’associer à Radio-Québec afin de créer une véritable télévision d’État québécoise.

Évidemment, si tel avait été le cours de l’Histoire, nous aurions aujourd’hui une alternative à la propagande fédéraliste de Radio-Canada, mais nous serions privés d’un généreux mécène et le journal La Presse d’une « Personnalité » ! Cela priverait, bien entendu, les enfants pauvres, les cancéreux et les obèses d’un espoir !

Enfin, ce n’est pas que nous voulions à tout prix jouer les trouble-fête, mais nous vous invitons à lire le livre de Linda McQuaig, La part du lion ou comment les riches ont réussi à prendre le contrôle du système fiscal canadien. Elle y explique quels avantages fiscaux et commerciaux considérables les riches tirent de la création d’une fondation privée contrôlée par le donateur et sa famille. Non seulement les dons aux fondations (1,4 milliard dans ce cas-ci) sont déductibles d’impôts, mais celles-ci sont de véritables banques familiales qui permettent aux familles de contrôler des entreprises. Enfin, les montants que les fondations sont tenus de verser à des œuvres de charité sont minimes et le sont à des organismes de leur choix. Des choses dont le journal La Presse s’est bien gardé de nous expliquer.

Défense d’injurier les scabs !

Un injonction de la Cour supérieure obtenue par Vidéotron limite le piquetage à un maximum de douze personnes à chacun des accès de la compagnie et interdit, entre autres choses, aux 2 200 grévistes d’injurier les scabs qui volent leurs jobs. Pierre-Karl Péladeau peut narguer les grévistes du toit de la compagnie – comme en fait foi une photo largement diffusée – mais ces derniers doivent se montrer polis.

Qu’à cela ne tienne, nous informe Yves Lalonde, le président d’un des syndicats qui représentent les employés de Vidéotron (section locale 2815 du SCFP-FTQ), les grévistes ont décidé d’ouvrir un nouveau front en établissant des lignes de piquetage secondaires devant les clubs vidéo Super Club et les magasins Archambault, également propriété de l’empire Quebecor. Ils y distribuent des tracts d’informations sur leur conflit, laissant aux consommateurs la possibilité de leur témoigner leur solidarité en faisant leurs courses ailleurs.

Quand on ajoute l’insulte à l’injure

Les tribunaux ordonnent aux grévistes « de s’abstenir de faire ou de participer à toute forme d’obstruction, d’entrave, de violence, de vandalisme » et « de ne pas injurier, intimider, menacer toute personne se rendant ou sortant des établissements », mais nous avons hâte de voir comment les mêmes tribunaux vont se prononcer sur la décision de Videotron de procéder, en plein conflit, à la vente de 650 de ses techniciens à la firme Entourage Solutions Technologies dans le but avoué de couper leur salaire et leurs avantages sociaux de 30 %.

Rappelons que Vidéotron n’est pas en difficultés financières. Pour le premier trimestre de 2002, son bénéfice d’exploitation a été de 67,3 millions, sur des revenus de 179,9 millions. C’est la compagnie-mère, Quebecor, qui a de sérieux problèmes pour avoir payé le gros prix pour l’achat de Vidéotron à la famille Chagnon.

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