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Du pétrole sale au Québec
N° 314 - novembre 2012
Tout ce que tu possèdes, le plus beau des films de Bernard Émond
Dans le clair-obscur mélancolique de Québec
Ginette Leroux
Tout ce que tu possèdes », du réalisateur Bernard Émond, prend l’affiche sur les écrans québécois, après une tournée internationale des festivals, avec des arrêts à Toronto, Rio, Namur et, plus près de nous, en Abitibi, où il a fait le délice des spectateurs en ouverture du Festival du cinéma international de la région, le 29 octobre, l’avant-veille de sa première montréalaise.

« Il n’y a pas d’amour heureux », chante le poète Edward Stachura en ouverture du film. D’une voix chaude et mélancolique, le poète, vénéré par la jeunesse polonaise, est la porte d’entrée d’un univers où les mots font office de renoncement au monde actuel intolérable, immoral. Cette incompatibilité avec le monde dans lequel il vit, l’écrivain polonais l’a réaffirmée au moment de son suicide le 4 avril 1979, à l’âge de 42 ans.

À 39 ans, Pierre Leduc (Patrick Drolet) s’identifie à l’univers de cet homme dont l’écriture traduit sa pensée. Le chargé de cours est un passionné de littérature de l’Europe de l’Est. Mais l’enseignement ne le fait plus vibrer. « Pus capable, des étudiants qui ne savent ni lire ni écrire. Pus capable d’un département d’université qui ressemble à un bureau de comptables. Pus capable… », lance-t-il à sa collègue et amie Anne Thibault (Isabelle Vincent).

L’enseignant quitte son poste. Au même moment, son père (Gilles Renaud) lui annonce qu’il est atteint d’un cancer qui ne lui laisse que 3 mois à vivre. Les biens que son père veut lui léguer, il les sait acquis frauduleusement. C’est non, il ne veut rien accepter de ce « crosseur » sans pitié ! Sa mère a noyé ses désillusions dans l’alcool. Elle est maintenant enfermée chez les fous. Pierre est seul. Il n’attend plus rien de la vie.

Ce qu’il perd en biens matériels, il le reprend en valeurs humaines. Pierre préfère vivre modestement, dans son petit appartement dépouillé du Vieux-Québec où le seul luxe est une bibliothèque bien garnie et un ordinateur. Désormais libre de toutes contraintes, il se consacre à la traduction de l’œuvre de Stachura, quand une jeune fille l’interpelle : « Monsieur ! J’veux just’ savoir si vous êtes mon père ». Au moment où le jeune étudiant allait partir en Pologne pour compléter ses études, il avait abandonné sa blonde enceinte. La paternité vient de le rattraper. Il essaie à nouveau de repousser la réalité qui s’impose. Mais, sa fille Adèle, maintenant âgée de 13 ans, aussi entêtée que son père, se faufile dans sa vie. Sa persévérance est récompensée. Les liens père-fille se nouent.

Tout ce que tu possèdes est le plus beau film de Bernard Émond, le plus poétique, le plus achevé. L’écriture du scénario laisse une grande place au symbolisme. La découverte de l’œuvre poétique d’Edward Stachura et de sa fin tragique a, non seulement bouleversé le cinéaste, mais la lecture de poèmes a façonné la structure du film.

« Lettre à ceux qui restent » illustre de façon poignante la fin tragique du poète polonais, mais il exprime surtout les abandons successifs subis par Pierre, le vide affectif dont il s’entoure, le dépouillement qu’il s’impose.

« Je meurs/pour mes fautes et pour mon innocence/pour le manque ressenti dans chaque parcelle de mon corps et de mon âme/pour le manque qui me déchire en lambeaux/tel un journal souillé des mots criards/muets de sens/pour la possibilité de s’unir/à Ceux qui n’ont pas de noms, au Sens dissimulé des mots, à l’Inconnu/pour une merveilleuse journée/pour un merveilleux égarement/pour des paysages sublimes/pour une illusion réelle/pour un point au-dessus de l’Upsilon/pour le mystère de la mort… »

Bernard Émond écrit, dans Scénario et regards croisés, que le poème lu par Pierre Leduc à sa fille intitulé Tout ce que tu possèdes, tu le perdras un jour, chant du dépouillement consenti et joyeux « marque l’aboutissement d’un retournement dans le film, qui passe de la logique de la renonciation à celle du don ». Selon lui, « il ne s’agit plus du mauvais héritage qu’on rejette, mais de la dette qu’on reconnaît et de la succession qu’on accepte ».

« Tout ce que tu possèdes et tout ce que tu posséderas / Tu le perdras un jour/ On peut posséder uniquement le malheur/ Même s’il n’est pas réel/Seulement le bonheur est réel / Et nous n’avons pas à le posséder…/ Puisque nous sommes le bonheur ! », la seule véritable richesse, selon Edward Stachura.

La perte et le lien se conjuguent. Le personnage principal, condamné à l’exil intérieur dans la première moitié du film, reprend espoir lorsqu’il entrevoit la possibilité de transmettre à sa fille ses valeurs ancestrales.

Patrick Drolet, dans le rôle principal, est présent dans presque toutes les scènes du film. Son jeu est remarquable, sensible, inspiré et merveilleusement authentique. Willia Ferland-Tanguay incarne le rôle d’Adèle avec brio. On sent chez l’adolescente de 14 ans, dont c’est la première expérience au grand écran, un caractère bien trempé, une détermination peu commune, une aisance naturelle que la caméra ne réussit en aucun moment à déstabiliser. Une grande révélation pour Bernard Émond, cinéaste heureux et comblé.

Complètent la distribution, l’excellent Gilles Renaud dans le rôle du père, Isabelle Vincent, la collègue de travail de Pierre, Sara Simard (la mère d’Adèle) et Geneviève St-Louis (la libraire).

Sara Mishara, la directrice photo, familière du cinéaste depuis La Donation (2009) film pour lequel elle avait été mise en nomination aux Jutra 2010, a posé sa caméra dans les petites rues du quartier Saint-Jean-Baptiste, à deux pas du Vieux-Québec, l’escalier Lépine et la terrasse Dufferin, rendant tous les tons de la mélancolie du personnage principal qu’elle a traduits dans le clair-obscur de son visage. Son œil bienveillant et attentif complète le tableau, saisissant avec grandeur et force et autant de justesse la parole comme le silence.

Tout ce que tu possèdes a pris l’affiche sur les écrans québécois le 2 novembre.

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