L'aut'journal
Le mercredi 16 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Du pétrole sale au Québec
N° 314 - novembre 2012
Où sont les syndicats quand on parle de discrimination et de harcèlement ?
La construction : une industrie par et pour les hommes
Maude Messier
Discrimination systémique à l’embauche, intimidation et harcèlement psychologique et sexuel. Le portrait de la situation des femmes dans l’industrie de la construction au Québec semble tout droit sorti d’une autre époque.

Le Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT) dévoilait, le lundi 30 octobre dernier, les résultats d’une étude menée sur trois ans auprès de 35 travailleuses de la construction qui confirment l’existence « d’une discrimination systémique et des cas de harcèlement psychologique et sexuel graves », de même que l’absence de recours adaptés aux réalités de l’industrie.

Les témoignages de ces travailleuses révèlent une problématique grave quant au sort qui leur est réservé, tant sur le plan personnel que professionnel.

L’industrie de la construction, secteur majeur de l’économie du Québec dans lequel sont investis des milliards de dollars issus des fonds publics, a connu un essor fulgurant de 60 % entre 2001 et 2011. Pourtant, la représentativité des femmes ne s’y est pas améliorée. Elles représentent à peine 1,3 % de la main-d’œuvre.

Selon les données de la Commission de la construction du Québec (CCQ), seulement 7 % des employeurs embauchent des femmes. Peu de travailleuses accèdent au statut de compagnon, 19 % seulement, et elles stagnent au statut d’apprenti, ce qui se traduit par un revenu considérablement plus bas que celui des hommes. En bout de ligne, 60 % des travailleuses abandonnent leur métier après cinq ans seulement.

Le Québec fait bien piètre figure considérant que la moyenne canadienne pour la représentativité des femmes dans les métiers et occupations de la construction est de 3 %. En Alberta, où l’industrie connaît une hausse historique, les femmes représentent 5,9 % de la main-d’œuvre.

« Force est de constater que le Programme d’accès à l’égalité, dont les mesures étaient volontaires, est un échec total », de déclarer Jennifer Beeman, sociologue du travail et rédactrice principale de l’étude. Mis en place de 1997 à 2006, ce programme devait hausser la représentativité des femmes dans l’industrie de la construction à 2 % pour l’an 2000.

Devant les constats de l’étude du CIAFT, Mme Beeman est catégorique. « Ça prend des mesures concrètes, contraignantes et durables. Nous ne pouvons pas répondre à des problèmes structuraux graves par de simples projets pilotes ponctuels. » Elle insiste aussi sur l’urgence d’agir parce que « la situation est plus que difficile et que les droits fondamentaux des travailleuses sont bafoués. »

Une majorité de femmes ayant participé à l’étude, soit 26 sur 35, ont affirmé ne pas avoir eu une bonne expérience en milieu de travail. Une majorité a vécu des situations de discrimination ou du harcèlement psychologique ou sexuel.

Il ressort également de l’étude que les recours sont inadaptés et que les femmes victimes de harcèlement ne bénéficient en fait d’aucun soutien et ne connaissent pas leurs droits, lorsque de telles situations surviennent.

S’adressant au gouvernement et, plus spécifiquement, au ministère du Travail, le CIAFT formule trois recommandations. Il réclame une structure de soutien indépendante pour traiter les cas de harcèlement psychologique et sexuel, ainsi qu’un programme de sensibilisation et de prévention destiné aux travailleurs, aux employeurs et aux syndicats.

Le CIAFT recommande aussi une obligation contractuelle pour l’embauche de cohortes de travailleuses pour assurer un minimum de 4 % de femmes sur les chantiers des projets publics majeurs.

Finalement, il souhaite la mise en place d’une structure de formation, de placement et de suivi destinée aux femmes.

« J’ai été barmaid pendant 12 ans, je me pensais immunisée », raconte Karyne Prégent qui a œuvré pendant dix ans comme charpentière-menuisière.

La discrimination systémique à l’embauche est une problématique bien réelle et difficile à prouver. « Je suis déjà allée porter mon cv et l’employeur l’a déchiré devant tous les travailleurs du chantier, en riant et en me disant : oui, oui chérie, je t’appelle ! ».

Plus subtilement, les employeurs répondent fréquemment qu’ils ont déjà embauché des femmes et que « ça n’a pas bien fonctionné » . « Ça veut dire quoi ça ? Avec les hommes, ça va toujours bien ? Le message est clair : ils n’en veulent pas, des femmes. »

Une fois embauchée, les travailleuses ne sont pas au bout de leurs peines, parce que le harcèlement vient également des autres travailleurs, des contremaîtres et des sous-traitants, et est toléré par tous. « Et c’est un éternel recommencement, à chaque nouveau chantier. »

Mme Prégent a donné des exemples à faire friser les oreilles. « On est en 2012, personne ne devrait laisser passer des commentaires comme ça. Les contremaîtres devraient intervenir. C’est aussi la responsabilité de l’employeur de voir à ce qui se passe sur son chantier. »

Aujourd’hui, Karyne Prégent est libérée à temps plein par la CSN-Construction pour s’occuper du dossier de la condition féminine. Elle milite actuellement pour la création d’un réseau de travailleuses de la construction. « Les femmes ont peur des représailles. Elles vont se taire plutôt que de dénoncer une situation d’abus. Même avec 25 000 employeurs, l’industrie de la construction est un petit milieu, surtout si vous êtes une femme. »

Jennifer Beeman a aussi indiqué que 27 travailleuses ont refusé de participer à l’étude par peur de représailles.

Pour Mme Prégent, s’engager syndicalement représente une occasion privilégiée pour venir directement en aide aux travailleuses. « C’est la première ressource vers laquelle elles devraient se tourner en cas de problème. »

Pourtant, ce n’est pas le cas actuellement. C’est aussi l’un des constats de l’étude du CIAFT. Comment expliquer que les organisations syndicales ne soient pas plus sensibles à la réalité de ces travailleuses et à la question des femmes dans l’industrie de la construction de façon générale ?

« Les syndicats de la construction sont aussi des milieux d’hommes. La discrimination systémique traverse toute l’industrie. Les femmes ayant des rapports problématiques avec leur syndicat se retrouvent donc complètement seules », de souligner Jennifer Beeman.

Pour Karyne Prégent, le monde syndical doit impérativement prendre acte de ce qui se passe sur les chantiers et agir. C’est ce qu’elle a choisi de faire.

« Il y a tellement de choses qui n’ont pas de bon sens. On n’accepterait pas ça dans aucun autre milieu de travail, mais, parce que c’est la construction, un monde d’hommes, c’est correct. Ce n’est pas vrai, personne n’a à endurer ça. »

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.