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Du pétrole sale au Québec
N° 314 - novembre 2012
Une inquiétante convergence de protestations environnementales
La gauche verte fait le jeu des ONG étrangères
André Maltais
Dans un livre fort intéressant intitulé Géopolitique de l’Amazonie : pouvoir foncier-patrimonial et accumulation capitaliste (notre traduction), le vice-président bolivien, Alvaro García Linera, répond à la gauche environnementale latino-américaine qu’il accuse de se laisser convaincre par les ONG étrangères d’empêcher les gouvernements de gauche de la région d’exploiter les ressources naturelles de leurs propres territoires nationaux.

Dans tous les pays d’Amérique latine où il y a un gouvernement de la « nouvelle gauche », remarque-t-il, les mouvements environnementaux et indigénistes provoquent de sérieuses protestations sociales contre un nombre croissant de projets d’extraction de ressources naturelles (minerais, pétrole, gaz) ou de construction d’infrastructures y donnant accès.

En Argentine, la présidente Cristina Fernandez fait face à des conflits miniers dans douze provinces au moins ; en Équateur, après de violents affrontements, une importante section de la gauche verte a coupé les ponts avec le gouvernement Correa ; au Pérou, beaucoup de militants de gauche ont quitté le cabinet du président Ollanta Humala après la crise provoquée autour du projet minier de Conga, dans l’État du Cajamarca.

En Uruguay, le président José Mujica menace de démanteler le ministère de l’Environnement qui paralyse le projet gouvernemental de changer la structure productive du pays pour y inclure l’exploitation minière.

La gauche environnementale reproche aux gouvernements de gauche leur extractivisme, c’est-à-dire d’exploiter les ressources naturelles au lieu de les préserver, maintenant les pays qu’ils gouvernent dans la dépendance envers l’exportation des matières premières.

Pourtant, nous rappelle Linera, depuis Marx, on sait que, pour survivre, toute société humaine doit nécessairement transformer la nature et que, par conséquent, toutes les sociétés du monde, qu’elles soient pré-capitalistes, capitalistes ou socialistes, sont plus ou moins extractivistes.

Dans le système mondial actuel que domine le capitalisme, certains pays, comme les États-Unis et les pays européens, se concentrent sur la production scientifique et technique, et sur celle des services.

D’autres, comme la Chine, le Brésil, le Mexique et les Philippines, sont à la fois extractivistes et industrialisés.

Quant à la plupart des pays latino-américains et africains, ils restent dans le modèle primaire-exportateur de matières premières.

Mais l’extractivisme, l’industrialisation ou les services ne sont pas des modes de production, explique Linera. Ce sont des systèmes techniques de traitement de la nature par le travail qui existent dans tous les types de sociétés.

La gauche verte confond systèmes techniques et modes de production et, à partir de cette confusion, associe extractivisme et capitalisme. Mais, insiste Linera, l’extractivisme ne se confine pas au capitalisme, pas plus que le non extractivisme ne mène au socialisme. Tout dépend du pouvoir politique qui utilise ce moyen technique.

En Bolivie, la gauche environnementale et indigéniste reproche au président Morales de soumettre ses peuples à la division du travail planétaire qui domine en ce moment.

Cela est absurde, dit Linera, car aucune révolution contemporaine n’a pu rompre avec cette division, que se soit l’URSS, la Chine de Mao, Cuba ou toute autre révolution.

Et aucune ne pourra le faire tant qu’il n’y aura pas une masse sociale politiquement mobilisée qui soit suffisamment étendue en territoires et technologiquement avancée pour modifier l’actuel rapport de forces.

Pour un pays comme la Bolivie, dans le contexte de ce rapport de forces, l’extractivisme est même l’unique moyen technique pour arriver, un jour, à sortir de ce même extractivisme

La transformation révolutionnaire, dit encore Linera, ne consiste pas à cesser d’être extractiviste, mais plutôt à dépasser le mode de production capitaliste, qu’il soit dans sa version extractiviste ou pas.

Cesser d’exploiter les mines et d’extraire le pétrole ou le gaz n’aide en rien à combattre l’injustice, l’exploitation humaine et les inégalités.

Qu’ils en soient conscients ou non, ces critiques de gauche privent les forces et gouvernements révolutionnaires d’Amérique latine des moyens matériels de satisfaire les besoins de la population, de créer de la richesse et de la distribuer avec justice.

Linera se demande que cherche cette gauche. Que l’État bolivien cesse de produire ? Qu’il enfonce encore davantage la population dans la misère pour que, plus tard, la droite revienne au pouvoir ?

Son livre traite abondamment de l’opposition presque surréaliste à la construction de l’autoroute Villa Tunari-San Ignacio de Moxos qui passe par le parc national TIPNIS (Territoire indigène et parc national Isiboro-Secure) et doit relier l’altiplano bolivien à l’Amazonie bolivienne.

Cette route permettra enfin d’unir deux régions du pays séparées depuis des centaines d’années, dit Linera. Elle est un mécanisme gouvernemental légitime de territorialisation et d’établissement de la souveraineté de l’État.

En Amazonie bolivienne, l’isolement et l’absence de l’État ont livré les peuples indigènes non seulement à la domination de pouvoirs fonciers locaux despotiques et illégaux, mais aussi à l’influence de pouvoirs étrangers qui, au nom de la protection de l’Amazonie, du « poumon du monde », exercent un contrôle extraterritorial sur cette région considérée comme la plus grande réserve d’eau douce et de biodiversité de la terre.

C’est le cas de toute l’Amazonie, où pullulent les entreprises biotechnologiques, les instituts de recherche universitaires et les ONG financés par les pays industrialisés du Nord, tandis que les États nationaux sont quasi absents.

Pour Linera, les ONG sont devenues le moyen, pour les pays riches, d’atteindre des territoires et des ressources qui, autrement, devraient être négociés, voire disputés, à d’autres pays souverains.

Négocier directement avec un peuple indigène par l’entremise d’une ONG locale financée par un pays étranger, est beaucoup plus facile que d’établir un rapport d’État à État.

Surtout, dit-il, quand l’État, comme c’est le cas en Bolivie, s’oppose à cette appropriation étrangère et que, du même coup, on peut acheter la loyauté de peuples indigènes isolés et les transformer en ennemis du gouvernement révolutionnaire d’Evo Morales !

Quant à la gauche verte, financièrement très dépendante de cette présence étrangère, elle en défend farouchement les thèses comme celles de l’extractivisme et de l’appartenance de l’Amazonie à toute l’humanité.

L’ancien ministre des hydrocarbures du président Morales, Andres Soliz Rada, croit qu’il est temps que l’État bolivien se réveille. D’autant plus, dit-il, que l’Assemblée constituante de 2008 a accordé une autonomie constitutionnelle à 36 nations indigènes du pays, qui représentent une incroyable aubaine pour les ONG étrangères.

Il donne l’exemple d’un fond d’investissement de 14,8 millions de dollars souscrit, en mars 2011, par l’Assemblée du peuple Guarani d’Itika Guazu, auprès des pétrolières Repsol, British petroleum et Panamerican Energy.

L’ONG Nizkor, liée à George Soros et à l’Exxon-Mobil, a servi d’intermédiaire entre les pétrolières et les Guarani sans la moindre consultation du gouvernement !

On voit par là, affirme Soliz Rada, que l’approbation par l’ONU, en 2007, de la Déclaration des droits des peuples indigènes, obéit aux pires intérêts des banques, paradis fiscaux et pétrolières.

L’ancien ministre propose que les gouvernements progressistes latino-américains cessent de séparer bonnes et mauvaises ONG pour exiger de toutes qu’elles rendent compte de l’origine et de la destination de leurs financements comme cela se fait présentement en Équateur.

Il propose également que l’Amérique latine se dote de sa propre politique indigéniste et environnementale dans le cadre de l’intégration bolivarienne, et non pas selon la mentalité étrangère des ONG européennes et nord-américaines.

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