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N° 313 - octobre 2012
Inch’Allah, un film touchant et troublant
Lorsque la neutralité vole en éclats
Ginette Leroux
Des voix d’enfants résonnent, des gens s’affairent. Parmi ce tumulte, quelqu’un joue de l’accordéon. Le générique du film défile. Puis apparaît l’image d’un enfant qui déambule, insouciant. Il s’arrête devant des cages de pigeons qui roucoulent tranquillement. Tout à coup, le regard des oiseaux se fige. Une bombe vient d’éclater, déchirant tout sur son passage.

Ces premières images, saisissantes, donnent la mesure de l’histoire racontée dans le deuxième film de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette « Inch’Allah », après « Le Ring », sorti en 2007.

Chloé (épatante Évelyne Brochu) est une obstétricienne québécoise. Elle pratique dans une clinique de santé plantée au beau milieu d’un camp de réfugiés palestiniens à proximité de Ramallah et elle habite à Jérusalem. Tous les jours, pour se rendre au travail, elle traverse le « checkpoint », une frontière bardée de soldats armés jusqu’aux dents. Chloé travaille d’un côté et vit de l’autre.

Pour l’instant, son petit appartement, côté israélien, lui offre un minimum de confort, suffisant pour lui permettre de garder un lien par Skype avec sa mère. Leurs conversations rassurent la mère et la fille, donnant à toutes deux l’impression d’oublier les milliers de kilomètres qui les séparent.

Sur le palier d’en-dessous, habite Ava (Sivan Levy, artiste multidisciplinaire israélienne), une jeune militaire, qui occupe un poste de contrôleur au « checkpoint ». Les deux filles se voisinent, sortent dans les bars.

À la clinique, l’obstétricienne s’est prise d’affection pour la Palestinienne Rand (excellente Sabrina Ouazani, connue pour ses rôles dans L’Esquive (2002) et La Graine et le Mulet (2007) d’Adbellatif Kechiche), une jeune femme dont le mari est en prison en attente de procès. Elle fréquente toute la famille : Faysal (Yousef Sweid), le frère aîné, sa mère et Safi (Hammoudeh Alkarmi), son petit frère, tous survivants d’un conflit qui les abîme et les dépasse.

Les événements se précipitent. « All sides is no side », lui lance Faysal, le frère de Rand et un farouche résistant palestinien, qui voudrait la voir prendre parti. Ava, son amie israélienne la presse aussi. « Ce n’est pas ta guerre ! lui crache-t-elle au visage, dans un mouvement d’humeur. On souffre, laisse-nous au moins ça. » La neutralité qui servait de bouclier à la femme médecin vole en éclats. Chloé marche en funambule sur une corde raide qui se rompt sous ses pieds. En déséquilibre, elle plonge dans un chaos intérieur : elle ne peut pas choisir, ne va pas choisir. Quitte à se perdre complètement.

Inch’Allah est un film touchant et troublant. Pourquoi avoir créé un personnage qui reste neutre ? ai-je demandé à Anaïs Barbeau-Lavalette, rencontrée lors d’un blitz d’entrevues à L’Enchanteur, resto sympa du quartier Villeray. « Chloé est médecin sans frontières. Elle est là pour faire du bien. Son équilibre est assuré jusqu’au moment où la réalité de la guerre la rattrape. Ce qui m’intéresse, c’est le point de bascule qui fait voler en éclats toutes ses certitudes. Elle se perd complètement », m’explique la cinéaste.

Son personnage est la somme de nombreuses lectures. « Ces femmes étrangères, happées par la guerre, qui, dans les cas les plus tragiques, se sont retrouvées emprisonnées parce qu’elles y avaient été entraînées. Elles avaient un passeport, elles auraient pu s’en tirer, mais, comme Chloé, elles ont quand même été rattrapées par le conflit. »

À l’opposé de Chloé, il y a Safi. Indépendant, imperturbable, le petit ange blond de 8 ans marche droit devant lui. La guerre l’habite sans le détruire de l’intérieur. Costumé en Superman, toujours dans sa bulle, il se promène avec sa petite radio qui capte les ondes provenant de partout dans le monde.

« La présence des enfants dans le film est primordiale pour moi, me confie la maman d’un deuxième enfant qui bouge dans son ventre. Safi existe depuis les premières lignes du scénario parce qu’il offre une ouverture poétique et lumineuse sur cette réalité. Installé dans son enfance, à l’abri des égratignures, il est porté vers l’ailleurs. Dans le film, on le voit, du haut de la mosquée, regarder Jérusalem. Chloé, elle, est beaucoup plus à vif, elle n’a plus ce bouclier naturel que confère l’enfance ».

Dans les pays en guerre, la vie côtoie la mort, le beau, le laid, le tragique, le poétique. Des épisodes plus ludiques parsèment le film. Des enfants courent derrière des cerfs-volants, une maman mange du miel à même le cadre qu’elle vient de retirer de la ruche, on continue à rigoler et à s’aimer, à jouir de la vie, une façon d’offrir, au quotidien, une résistance à la guerre omniprésente.

La feuille de route d’Anaïs Barbeau-Lavalette est impressionnante, chargée de multiples documentaires – rappelez-vous « Se souvenir des cendres » il y a deux ans –, de plusieurs courts-métrages – le plus récent « Ina Litovski » (2012), une coréalisation avec André Turpin – et de deux romans dont le dernier, « Embrasser Yasser Arafat », publié en 2011.

La jeune maman de bientôt deux enfants ne cesse d’étonner par sa détermination, sa gourmande curiosité et son immense talent. À 33 ans, la femme, la cinéaste et la romancière cohabitent avec bonheur.

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