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N° 312 - septembre 2012
Un bilan des politiques linguistiques du gouvernement Charest
Dix ans de dissimulation et de sabotage néolibéral
Charles Castonguay
Ce serait donc plus simple si tout le monde parlait la même langue ! Celle de la mondialisation sauvage, évidemment. C’est-à-dire l’anglais. Dans cette optique, l’idéal d’un Québec français fait figure d’empêcheur de tourner en rond. Faire du français la langue commune en milieu de travail, par exemple, risque de compliquer le fonctionnement de nombreuses entreprises dans la région de Montréal.

Penser le monde dans une autre langue que l’anglais peut aussi mener jusqu’à remettre en question, par-delà son corollaire tout à l’anglais, le dogme néolibéral du tout à l’économie. Si le printemps érable s’articule d’abord en français, ce n’est pas parce que le français constitue un instrument de communication supérieur à l’anglais. C’est parce qu’une langue est bien plus que cela ; elle incarne une culture, une histoire. En l’occurrence, celles du Québec, pétries de Grande Noirceur et de Révolution tranquille.

L’activisme néolibéral contre le français langue commune n’a pas attendu l’élection d’un gouvernement Charest. Sous la bannière de la liberté de circulation, le coup de force constitutionnel de 1982 a fait sauter la clause Québec de la Charte de la langue française. Sous celle de la liberté d’expression, la Cour suprême et le Comité des droits de l’homme de l’ONU ont délégitimé l’affichage unilingue français, autre disposition clé de la loi 101 originelle.

Ces premières opérations de sabotage prenaient toutefois appui sur des pouvoirs extérieurs au Québec. Ce n’est que par la suite que l’activisme néolibéral contre un Québec français a pris de l’ampleur à l’intérieur même de la société québécoise.

Le retour à l’affichage unilingue et l’extension de la loi 101 aux études collégiales ont eu beau figurer au programme du Parti québécois au cours des années 1990, sous la gouverne de Lucien Bouchard ces mesures furent d’entrée de jeu écartées des options envisageables par la commission Larose. Celle-ci n’a rien recommandé d’aussi concret pour remettre en marche la francisation du Québec, sous prétexte que l’anglais était devenu une « composante majeure » de l’identité québécoise.

Encore là, cependant, il ne s’agissait que de neutraliser, cette fois au nom en outre de la liberté de choix de la langue des études collégiales, des mesures qui auraient favorisé le français. Or, dès son arrivée au pouvoir en 2003, Jean Charest commence à agir carrément contre le français en élargissant la place accordée à l’anglais.

Il fait débuter l’enseignement de l’anglais à partir de la première année dans les écoles françaises et ouvre toutes grandes les vannes d’une immigration qui s’assimile toujours en surnombre à l’anglais – ce qui renforce du même coup sa base électorale.

Il réduit les moyens de franciser les nouveaux arrivants et muselle, par des nominations partisanes à leur présidence, l’Office et le Conseil de la langue française (OQLF et CSLF).

Il légalise l’astuce des écoles passerelles qui permettent d’accéder à une scolarisation gratuite en anglais, fut-ce au prix d’un parcours initial dans une école anglaise privée. Il décrète tout dernièrement que dans les écoles françaises, la seconde moitié de la sixième année sera consacrée, dans sa totalité, à l’enseignement de l’anglais.

Les nominations à l’OQLF et au CSLF font en sorte que ces organismes s’abstiennent de remettre en question le bien-fondé de l’anglais précoce et intensif dans les écoles primaires françaises, discutable, entre autres, du point de vue du maintien de l’usage du français, langue aux abois en Amérique du Nord. Ou de remettre en question le bien-fondé de prétendre réussir à intégrer et franciser un volume annuel d’immigrants comparable à celui qu’accueille le reste du Canada où l’anglicisation se fait toute seule.

L’OQLF et le CSLF ne restent pas seulement cois devant les mesures anglicisantes du gouvernement Charest. Le Conseil lui-même flirte depuis 2005 avec le beau risque d’un Québec bilingue : les réflexions consignées dans son recueil Le français au Québec : les nouveaux défis visent bien davantage à aménager une large place à l’anglais qu’à faire avancer l’usage du français, notamment dans les études universitaires et le monde du ­travail.

Et ces organismes pratiquent tous deux la dissimulation et le trucage de l’information sur la situation linguistique, de façon à dissuader la majorité francophone de songer à relancer la francisation au moyen de nouvelles mesures contraignantes.

Ainsi, l’OQLF use en 2006 de données fausses pour nier le recul du français constaté par le Journal de Montréal dans les commerces du centre-ville de la métropole. En 2007, la présidente de l’OQLF, France Boucher, écarte son Comité de suivi afin d’accoucher, en 2008, d’un dérisoire bilan quinquennal de la situation linguistique, sans synthèse ni conclusion.

Le président du CSLF, Conrad Ouellon, enchaîne avec un avis dénué de mesures astreignantes en faveur du français. La ministre responsable de la loi 101, Christine St-Pierre, couronne le tout avec un love-in incitatif gouvernement-patronal-syndical en guise de francisation de la langue de travail à Montréal. Quatre ans plus tard, elle vient d’annuler la conférence de presse où elle devait faire le point sur les résultats de ses efforts de séduction.

Sur la question du cégep, en particulier, le CSLF trompe effrontément la population deux fois plutôt qu’une. Contre tout bon sens, Ouellon affirme d’abord, fin 2009, que pour les immigrants, fréquenter un cégep anglais ne favorise ni l’usage de l’anglais au travail ni l’adoption de l’anglais à la maison. La mini-étude sur laquelle il s’appuie ne tient pas debout et ses conclusions contredisent toutes deux des études précédentes du Conseil.

À dix jours seulement du congrès du PQ de 2011 où la question du cégep est à l’ordre du jour, Ouellon rapplique. Il sort de son chapeau des données faisant état d’une hausse fulgurante du pourcentage d’allophones qui fréquentent le cégep français. Enfin publiés en juin dernier, les chiffres officiels du ministère de l’Éducation montrent une hausse quatre fois moindre et un nombre record de nouvelles inscriptions, toutes langues maternelles confondues, au cégep anglais.

À son récent départ à la retraite, Ouellon prétend néanmoins que, durant toutes ses années à la présidence du CSLF, il a pu « manœuvrer dans la plus totale indépendance d’esprit ». Sans blague.

Dans la foulée du scandale suscité par le bilan servile de l’OQLF, Charest met aussi sur pied une commission de consultation, coprésidée par Gérald Bouchard et Charles Taylor, dans le but de désamorcer le mouvement de mécontentement envers les « accommodements raisonnables ».

En plus d’aboutir à ce sujet aux conclusions attendues d’eux, Bouchard et Taylor se rangent sans surprise aux côtés de l’OQLF et du CSLF en ce qui concerne l’inquiétude de la majorité francophone devant la chute de son poids au Québec qui, entre 2001 et 2006, a reculé comme jamais face à celui de l’anglais.

Prompts même à culpabiliser la majorité, ils soutiennent qu’il ne faut pas céder à un « état d’alarme », aux « paniques stériles » ou aux « visions catastrophistes » et, surtout, ne pas envisager de « mesures radicales » comme celle d’étendre la loi 101 au cégep. Ils sermonnent les « Québécois d’origine canadienne-française » dont la « mémoire écorchée » par le combat pour le français « risque de se retourner contre l’apprentissage de la langue anglaise […] qui permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples de la terre ».

Ils insistent : « Cette question mérite la plus grande attention : sinon, c’est une génération de jeunes Francophones qui risque d’être injustement pénalisée […] les Francophones québécois […] n’ont guère le choix de s’y engager, sous peine d’un énorme appauvrissement. »

Exposé exemplaire de l’idéologie néolibérale en matière de langue ! Le Québec a beau compter plus de deux millions de francophones qui, au recensement, se déclarent capables de converser en anglais, et plus de la moitié des jeunes adultes francophones de Montréal ont beau se déclarer semblablement bilingues, cela ne suffit pas.

Il faut le plan Charest d’enseignement précoce et intensif de l’anglais dans les écoles primaires françaises. Plan qui, dans le contexte nord-américain, relève moins d’un programme responsable d’apprentissage de l’anglais en tant que langue seconde que d’une tentative de réingénierie identitaire. Risqué, un Québec bilingue ? Obligatoire, au contraire, selon l’évangile néolibéral.

Coup de théâtre ! L’OQLF annonce en juin dernier qu’il interviendra de manière coercitive auprès des entreprises qui s’affichent par une marque de commerce en anglais seulement, sans descriptif en français. Christine St-Pierre approuve. Sauf qu’il ne s’agit aucunement de prédominance du français ni de français langue commune : en matière d’enseignes de marques de commerce, on peut respecter la loi 101, dans sa forme actuelle, en affichant surtout en anglais. Petit divertissement néolibéral, donc. Qui sent à plein nez la manœuvre électorale.

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