L'aut'journal
Le lundi 26 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Minoritaire !
N° 312 - septembre 2012
Lorsque Rio Tinto a acheté Alcan, ce n’était pas pour l’aluminium mais pour l’énergie
L’entrevue : Le Québec doit modifier une entente désavantageuse
Alain Proulx
Les 780 travailleurs de l’usine Rio-Tinto Alcan d’Alma ont entériné le 5 juillet une nouvelle convention collective dans une proportion variant entre 82,8 % et 92,5 % selon les différentes accréditations syndicales. L’aut’journal a rencontré le président de la section locale 9490 des Métallos, Marc Maltais, pour faire le point sur ce long conflit de travail.

Alain Proulx : L’entente de principe acceptée correspond-elle à vos attentes après 6 mois de lock-out ?

Marc Maltais : Oui, sur la question de la sous-traitance, qui était au cœur de notre négociation, et qui le sera pour les années futures. On a limité la sous-traitance, on a obtenu que, jusqu’à la fin du contrat de travail en 2015, la proportion de la sous-traitance ne pourra pas dépasser 10 % des heures travaillées, y incluant le temps supplémentaire. La dernière année, on passera à 15 %. Grosso modo, cela gèle la sous-traitance dans l’état actuel et il n’y aura aucune mise à pied. De plus, avec ce mécanisme, on a protégé les emplois pour les générations futures et on a une prise, qu’on a jamais eue, pour limiter la sous-traitance. C’est un mécanisme unique au sein des entreprises de Rio-Tinto.

On défendait un niveau d’emplois de qualité en contrepartie des énormes avantages consentis à l’entreprise. C’est d’ailleurs là qu’il y a un problème dans les contrats et les ententes secrètes entre le gouvernement, Hydro-Québec et Rio-Tinto. On parle d’un niveau d’emploi lié à un certain tonnage, mais c’est tellement flou. Ça pourrait être tous des emplois de sous-traitance.

Nous avons également protégé les horaires de travail avantageux, dits de relève, que l’employeur voulait éliminer. On a empêché le retour au sein de notre accréditation des nombreux cadres que la compagnie avait engagé en prévision du lock-out pour assurer le maintien de l’exploitation d’une partie de l’usine pendant le conflit. On a aussi réglé un paquet de griefs disciplinaires et prévu la façon de les régler à l’avenir.

A. P. : Quelles ont été les impacts des ententes secrètes concernant l’énergie sur la durée du conflit ?

M. M. : Toute notre stratégie était basée sur une question d’acceptabilité publique de la pertinence de nos revendications. Mais lorsque l’on a entendu, dès les premières semaines du conflit, des rumeurs selon lesquelles Rio-Tinto pourrait vendre l’énergie non utilisée à Hydro-Québec pendant le conflit, là, on s’est dit qu’on avait un sérieux problème. Nos revendications demeuraient légitimes, mais le rapport de force venait de changer.

Ces rumeurs ont été confirmées lorsque Le Devoir a publié l’entente secrète donnant la possibilité à Rio-Tinto de vendre de l’électricité pendant le lock-out. La compagnie l’avait toujours nié, mais Hydro-Québec a confirmé l’achat d’électricité.

Peut-être qu’avoir su cela, on aurait changé nos stratégies. On s’est ramassé en plein cœur d’un conflit de travail où le rapport de force venait de changer en faveur de l’employeur. En plus d’avoir fait perdurer le conflit, je pense même que cela l’a provoqué. Car Rio Tinto savait qu’elle n’en souffrirait à peu près pas et que cela lui donnait l’occasion de casser ce « maudit syndicat » d’Alma où les relations de travail étaient difficiles.

Si on permettait à ces multinationales d’exploiter uniquement l’hydro-électricité, il est clair que les usines fermeraient. L’imprimante à billets de banque, c’est l’énergie. Lorsque Rio-Tinto a acheté Alcan, ce n’était pas pour l’aluminium, mais pour l’énergie. Ce n’est pas son créneau, l’aluminium.

A. P. : Est-ce la raison qui vous a amené à prendre position dans la campagne électorale ?

M. M. : En effet, la compagnie a vendu 300 à 400 MW par semaine à Hydro-Québec. Rio Tinto a empoché 90 M $ pendant la durée d’un conflit de travail qu’elle a elle-même déclenché. Il y a 2000 MW dans la région qui leur appartient et ils sont en train d’apporter des modifications au réseau qui leur permettrait de distribuer cette énergie, entre autres, sur la côte est américaine. C’est pour cela qu’on a pris parti dans la campagne électorale. En 2015, tous les syndicats seront ensemble en négociation et, si Rio-Tinto provoquait à nouveau un lock-out qui durerait 6 mois, cela coûterait à la population du Québec plus de 600 M $.

Pourtant, les partis politiques nous disent qu’on ne peut pas renier les contrats signés. Ça coûterait bien trop cher en pénalités. On pense qu’on paye déjà, de toute façon. Donc, on a envoyé une lettre à tous les candidats des partis politique pour leur demander de s’engager sur cette question des contrats d’énergie et sur la possibilité pour une entreprise de vendre l’énergie pendant un conflit de travail, avantageant ainsi la partie patronale.

A. P. : Avez-vous reçu des réponses ?

M. M. : La CAQ nous dit qu’ils sont incapables de répondre dans les délais requis. Du côté du Parti libéral, c’est une fin de non-recevoir. Mais on a eu des réponses de Québec Solidaire et du Parti Québécois.

Le PQ s’est engagé à faire une étude approfondie, mais déclare qu’il n’appartient pas à tous les Québécois de payer pour un conflit de travail. Nous, on va continuer à mettre de la pression pour que le prochain gouvernement s’engage à régler ce problème à long terme. C’est pour cela qu’on propose de payer les pénalités afin de pouvoir modifier les ententes car, de toute façon, les Québécois vont payer.

On se dit que, quant à payer, on pourrait payer pour avoir le levier sur les barrages. C’est ce que dit également Québec Solidaire qui propose la nationalisation des barrages. Une proposition très intéressante qui permettrait de conserver le contrôle de notre énergie.

A. P. : Comment votre lutte a-t-elle contribué au déroulement des négociations des travailleurs de Rio-Tinto à Kitimat ?

M. M. : Les travailleurs TCA de Kitimat en Colombie-Britannique ont généreusement contribué financièrement à notre fonds de grève. De plus, ils sont venus deux fois dans la région et notre petite section métallo a été invitée aux deux dernières rencontres pancanadiennes des TCA. C’est un important cheminement historique.

Nous avons eu des échanges réguliers et nous avons partagé avec eux toute l’information sur notre négociation. Cela leur a permis, selon leurs propres dires, d’éviter un conflit comme le nôtre. Ils n’ont pas eu à souffrir comme nous pour réaliser d’importants gains. Quand on dit que la solidarité, ça marche…

Notre lutte a également démontré la nécessité de la lutte, car j’ai vu, en visitant les installations de RioTinto ailleurs dans le monde, comment cette compagnie peut faire des ravages lorsqu’elle décide de faire une job de bras contre une organisation syndicale.

A. P. : Après 6 mois de lock-out et l’acceptation du nouveau contrat de travail par vos membres, quel bilan global faites-vous de ce très long conflit ?

M. M. : D’une part, on a appris à connaître cette compagnie-là. Je ne pensais jamais m’ennuyer de la défunte Alcan, car un des objectifs de Rio Tinto, nonobstant la question de la sous-traitance, était clairement d’écraser le syndicat. On l’a compris lors d’une rencontre avec Jacinthe Côté et Tom Albanese de RTA.

Mme Côté nous disait « On n’a pas de problème à Alma. Pour nous, vous dépassez nos objectifs de production. Notre bilan en santé-sécurité s’améliore tout le temps. » Puis, elle a ajouté : « Le problème est plus profond que ça et on va le régler ».

On ne comprenait pas trop à ce moment-là ce qu’elle voulait dire, mais on l’a compris avec le lock-out et en rencontrant d’autres travailleurs, ailleurs dans le monde, qui ont eu à en découdre avec Rio Tinto, cette multinationale réputée pour ses stratégies visant à écraser les syndicats.

D’autre part, on a appris que, même lorsqu’une multinationale établit des modèles ailleurs, il est possible d’arracher des gains. Pas seulement grâce à notre section locale, mais surtout lorsqu’on se met tous ensemble, grâce à la solidarité, au-delà des querelles syndicales passées. Dans ce conflit, on a dépassé le pluralisme syndical. 90 drapeaux d’organisations ouvrières différentes ont flotté côte à côte. Quelque chose est née ici et on va le conserver.

Mais les combats ne sont pas terminés, le retour au travail est difficile. On a redemandé l’intervention du conciliateur pour clarifier le protocole de retour au travail. On sent que Rio-Tinto cherche à se venger par des mesures disciplinaires et l’augmentation de la charge de travail. La compagnie a même offert des primes de séparation à des travailleurs avec peu d’ancienneté. Ce qu’elle n’avait jamais fait dans aucun conflit auparavant. La solidarité sera toujours nécessaire, comme sera nécessaire la reprise du contrôle de nos ressources naturelles.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.