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N° 312 - septembre 2012
Le sort politique du président Lugo a été réglé en 36 heures
Coup d’État express au Paraguay
André Maltais
Le 22 juin dernier, lors d’un simulacre de jugement politique, cinq membres du Congrès paraguayen, improvisés procureurs, jugeaient le président progressiste, Fernando Lugo, coupable de « mauvais exercice de ses fonctions » et le dépouillaient de la présidence du pays.

La procédure a été très expéditive. Trente-six heures se sont écoulées entre l’annonce au président des accusations dont il faisait l’objet, et sa destitution. Lugo n’a eu que quelques heures pour assumer sa défense.

Les « juges » n’ont même pas cherché à prouver des accusations comme celle de « liens avec des organisations paysannes qui envahissent les propriétés privées » car, ont-ils déclaré, ils sont « notoires et connues de tous ».

Facile à croire quand, depuis le début de son mandat, en 2008, Fernando Lugo est constamment calomnié et harcelé par les propriétaires terriens de l’agrobusiness, les partis d’opposition qui dominent largement le Congrès, et les grands médias privés.

Le coup d’État express suivait une opération policière qui a mal tourné et que plusieurs qualifient de piège minutieusement préparé. Des paysans qui occupaient une propriété terrienne auraient mystérieusement ouvert le feu sur des policiers venus les déloger, tuant le chef du Groupe spécial d’interventions de la police nationale, Erven Lovera, de même que cinq de ses agents. La riposte policière causait la mort de onze paysans.

Le prétexte était tout trouvé, dit Carlos Fazio, collaborateur au quotidien mexicain La Jornada, pour créer une version paraguayenne du modèle hondurien de substitution de président légitime qui, en 2009, avait permis à la droite de renverser le président Manuel Zelaya.

L’un des acteurs-clés des événements au Paraguay est Aldo Zucolillo, principal partenaire local de la transnationale agroalimentaire Cargill, directeur et propriétaire du quotidien ABC Color et dirigeant de la Société interaméricaine de presse (SIP), reconnue pour sa défense aveugle de la « liberté de presse » des propriétaires privés de médias.

Dernièrement, explique l’activiste des droits de l’homme paraguayen Martin Almada, les grands éleveurs et producteurs agraires, qui ne paient aucun impôt au Paraguay, s’étaient mobilisés contre une timide taxe à l’exportation de 2 % que Lugo cherchait à imposer. Pendant que les machines agricoles bloquaient les routes à l’échelle nationale, ABC Color préparait le climat social qui a rendu possible la destitution du président.

À peine deux heures après le jugement, le vice-président, Federico Franco, assumait le pouvoir. Membre du Parti libéral radical authentique (PLRA) qui fait partie de la coalition gouvernementale, Franco n’a jamais cessé de magouiller derrière son président dont, en 2009, un câble diplomatique de Wikileaks révélait qu’il était entouré de « requins politiques ».

L’année suivante, rappelle le journaliste québécois établi à Cuba, Jean-Guy Allard, Franco discutait même de l’éventualité d’un jugement politique contre Lugo au cours d’un déjeuner en compagnie de l’ambassadrice états-unienne, Liliana Ayalde, et d’une brochette de généraux du Commandement Sud des États-Unis.

Dans une lettre adressée à l’ambassade états-unienne, le ministre de la Défense d’alors, Luis Bareiro Spaini, avait dénoncé l’intromission de Washington dans les affaires internes de son pays. Mais, au lieu de fustiger la trahison de Franco, le Congrès paraguayen, l’un des plus corrompus du monde, avait voté un blâme contre Bareiro Spaini pour avoir « outrepassé ses fonctions ».

Supervisé et alimenté depuis trois ans par l’ambassade états-unienne et par l’USAID qui, au Paraguay, nous dit Fazio, contrôle le ministère de l’Intérieur, le pouvoir juridique, la police nationale et plusieurs secteurs du Front Guazu – une coalition de gauche qui appuie le président – ce nouveau coup d’État répond parfaitement aux intérêts géopolitiques de la Maison Blanche.

Il survient quelques semaines après une tournée sud-américaine du secrétaire états-unien à la défense, Leon Panetta, en Colombie, au Chili et au Brésil.

À Bogota, Panetta souligne et confirme le rôle de la Colombie en tant qu’exportatrice d’expertise de sécurité vers les pays de la région.

Dès janvier 2011, le Washington Post rapportait que des instructeurs et militaires colombiens entraînent leurs homologues mexicains à combattre les cartels de la drogue et qu’ils sont très présents au Honduras où ils contribuent à la consolidation du régime Lobo, de même que dans d’autres pays d’Amérique centrale comme le Guatemala, le Panama et le Costa-Rica.

Mais le Service paix et justice (SERPAJ) ajoute qu’avant la destitution du président Lugo, les organismes de renseignement et forces spéciales colombiens étaient devenus les principaux conseillers du gouvernement paraguayen.

Pour l’organisme social latino-américain, l’aide colombienne comporte trois volets : vente de fusils Galil, perfectionnement de la force opérationnelle de la police nationale et, surtout, conseil et renseignement auprès des pouvoirs judiciaires, corps spéciaux de police et groupes de pressions économiques telles les associations de producteurs agraires.

Au Chili, Panetta visite en grandes pompes la nouvelle base militaire de Concon, au nord de Valparaiso. Financée par Washington, les nouvelles installations ont été construites en seulement six mois et doivent entraîner les militaires de la région aux « opérations en territoire urbain ».

Mais, c’est au Brésil que Panetta frappe le plus fort. Dans une conférence, tenue le 25 avril, à l’École supérieure de guerre de Rio de Janeiro, la plus prestigieuse institution militaire du pays fréquentée par ses élites économiques et politiques, le secrétaire états-unien propose une alliance militaire entre son pays et le Brésil.

En échange, nous dit le journaliste uruguayen, Raul Zibechi, Panetta brandit l’approbation par la Maison Blanche de plus de 4000 licences d’exportation vers le Brésil en matière de technologies militaires avancées (armes, avions et systèmes intégrés de combat pour navires et sous-marins), mesure, précise-t-il, que les États-Unis réservent exclusivement à leurs plus proches alliés et partenaires.

L’intervention est habile. En leur faisant miroiter la puissance militaire, elle cherche à éloigner les élites brésiliennes du projet d’autonomie stratégique (union sud-américaine, collaboration économique et technologique avec la Chine et programme nucléaire indépendant) entrepris par le gouvernement Lula, il y a maintenant dix ans.

En même temps, dit Zibechi, l’ensemble de la tournée de Panetta laisse planer une menace. Si le Brésil ne soumet pas sa puissance aux intérêts des États-Unis, les bases militaires comme celle de Concon se multiplieront autour de son territoire et le projet d’union régionale continuera d’être saboté par des alliés régionaux de Washington, comme la Colombie.

Avec le renversement du président Lugo, Washington montre maintenant qu’il peut frapper où bon lui semble, en Amérique latine, y compris, dit Fazio, « dans les narines du Brésil ».

Le Paraguay est non seulement voisin du Brésil et l’un des quatre pays fondateurs du Mercosur mais il exerce, en ce moment, la présidence tournante de l’UNASUR. Le coup d’État frappe ainsi toute la chaîne de gouvernements populaires du bloc régional.

Le Brésil et les autres pays du Mercosur (Argentine et Uruguay) n’ont cependant pas mis de temps à réagir. En suspendant le Paraguay du bloc commercial régional, cela leur a permis, lors du Sommet du Mercosur des 28, 29 et 30 juin, d’enfin y admettre le Venezuela, admission que, depuis plus de six ans, refusait d’avaliser le Congrès paraguayen.

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