L'aut'journal
Le jeudi 23 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Charest dégage !
N° 311 - juillet 2012
Pol Pelletier retrouve un souffle qui manque à notre époque
Une révolution fondée sur le féminin et le chaotique
Marie-Paule Grimaldi
Pol Pelletier est revenue avec ferveur sur la scène montréalaise dans le cadre du Festival Transamériques pour y monter La Pérégrin Chérubinique, splendide texte de Jovette Marchessault, auteure à la langue féministe, exigeante et mystique.

Pol Pelletier s’est tout d’abord servie du FTA comme tribune pour présenter une auteure qui ne trouve plus preneur chez les diffuseurs québécois, mais devant la tournure des événements du printemps québécois, elle a décidé de se détacher complètement de l’art et de ses institutions. Pol Pelletier ne veut plus être une artiste, elle veut être une révolutionnaire.

Le Festival a tout de même diffusé son message « Nous n’avons pas besoin d’artistes, nous avons besoin d’héroïsme », également un appel aux critères de vérité et de générosité dans l’acte artistique. Pour accompagner le mouvement des étudiants et que la révolution naissante ne s’arrête pas, pour sortir de l’indifférence et l’égoïsme, pour que l’art soit beaucoup plus qu’un divertissement endormant sur le murmure du conformisme ambiant, il est temps, selon Pol Pelletier, de poser des gestes honnêtes, de faire des choix, d’agir.

« L’art est l’expression la plus haute de la vie, le vrai art fait agir », nous dit-elle en entrevue. « Agir peut être de passer une semaine en silence après une œuvre, à revoir ta vie, à penser à ta mort, à te demander Qui suis-je ? À quoi je sers ? Pourquoi je vis ? L’art t’oblige à te poser les questions les plus fondamentales, parce que l’impact est trop fort. Ça ne fait plus ça depuis longtemps. Ça fait le contraire, ça t’endort et ça t’encourage à continuer à consommer. Maintenant, on va au théâtre parce que ça donne bonne conscience, l’acte est pourri de l’intérieur. »

Elle poursuit sur son désir de ramener l’art à son essence. « Comment faire un art qui, lorsque les gens en sortent, ils veulent changer. Qu’ils disent On veut faire quelque chose. Et c’est ce que j’entends dans mon peuple en ce moment. On veut faire quelque chose. Le vrai art ne fait pas l’idolâtrie de la personne, ça te renvoie à toi, parce que quelque chose a été réveillé. Et ça c’est le sacré, et le sacré est la vie. Tu n’as pas le droit de briser, assassiner, salir le sacré. Un vrai art, par le sacré, crée une faille dans ton monde. »

Les saints sont aussi des héros à ses yeux, bien qu’elle ne s’associe en rien avec un message judéo-chrétien. « Moi je ne crois pas en Dieu, c’est l’univers de Jovette. Je ne suis pas une personne morale. C’est une question de choix, et d’être honnête. Je crois qu’on est un peuple très étrange qui pourrait porter une révolution mondiale. Une révolution fondée sur le féminin, l’invention, le chaotique. Le texte de Jovette Marchessault a cette grandeur. »

La Pérégrin Chérubinique raconte le pèlerinage extatique et très critique d’une pèlerine du quotidien, pas si catholique, malade, souffrante, à la recherche du beau et au-delà. « Je m’adresse aux personnes atteintes d’âme ». Ainsi commence ce texte brûlant, ardu et foisonnant, publié chez Leméac en 2000. Pol Pelletier n’a pas tenté la virtuosité : elle a performé livre en main, ce qui ne l’a aucunement empêchée d’atteindre cet espace de présence et de vérité qu’elle recherche pleinement.

« Quand l’espace de ta vérité à toi s’ouvre, c’est toujours imprévisible, c’est toujours un miracle, ça ne ressemble à rien d’autre. Dans cet espace de vérité, on n’imite plus, on touche à l’indéniable, et c’est ce qui est beau. J’enseigne à se mettre en état de présence. C’est très difficile de rester là, à cause de la peur du jugement et de notre conditionnement. J’enseigne l’état, pas la recette. »

Avec un débit rapide exprimant l’ardeur de la Pérégrin, Pol Pelletier devient peu à peu le texte même, en fait entendre la profondeur, les nuances, qu’on ressent plus qu’on ne saisit par les mots parfois trop nombreux.

Sa voix puissante a su prendre tout l’espace que lui confiait l’Église Sainte-Brigide, à moitié abandonnée, intensifiée par la musique de Jacques Lemêtre qui décorait la puissante acoustique de son paysage sonore. La production dans son ensemble est une petite perle qui semble rescapée de l’époque du Théâtre Expérimental des Femmes, que Pelletier a cofondé.

Redite ? Pas si on préfère l’intégrité, pas si on considère Pol Pelletier comme une créatrice déployant sa propre démarche. Geste artistique dépassé ? Comment une telle force pourrait-elle apparaître dépassée ? On y retrouve au contraire un souffle qui manque à notre époque et qui lui en insuffle.

Nombreux sont ceux qui se plaignent de l’absence des Chartrand, Miron, Ronfard et Godin ; Pol Pelletier est une des leurs, elle est vivante et crée encore de la manière la plus généreuse qui soit. Avec elle, on semble pouvoir faire le pont au-delà de la grande fissure qui sépare le Québec de son passé, tout de même récent.

« Mes moyens sont des moyens d’artiste. Tout ce que je fais, c’est que pour le monde change. » Elle sait que, face à un milieu artistique qu’elle considère au service du pouvoir, elle utilise des mots forts et des stratégies pour susciter une réaction. Donc, si l’art est basé sur l’argent, elle a choisi de faire des cadeaux, dans une mesure raisonnable toutefois, pour quatre soirs, au FTA. Après chaque représentation de la Pérégrin, elle a offert à ses frais un deuxième spectacle, toujours différent, en cadeau et en surprise, et surtout en toute liberté pour les spectateurs de rester ou non ; une traversée vers l’improbable, la générosité, vers le courage aussi.

C’est d’ailleurs sa création Une Contrée Sauvage appelée Courage qu’elle a offert le soir de la première. Performance typique de son travail en un long monologue conté et performé, autre solo mais cette fois écrit par elle et qui va jusqu’au bout de sa vérité à elle.

C’était la première fois qu’elle présentait ce texte à Montréal, ce texte qui la fait irradier de vulnérabilité, qui a fait jaillir l’héroïsme de faire taire son propre silence, qui, la libérant elle, nous libère aussi. Il y a toute sorte de révolution et de cette représentation personne n’est ressorti tout à fait indemne. Et c’est tant mieux.

Une Contrée Sauvage appelée Courage avait été montée au Théâtre du Marais à Val-Morin, où Pol Pelletier retourne en juillet avec La Robe Blanche en primeur mondiale. Évoquant le Che et le maquis, elle désire explorer la création hors des grandes villes, y installer son école pour artistes révolutionnaires de plus en plus ouverte au grand public. Mais elle dit aussi qu’on ne peut pas grandir sans faire des deuils, ce que la conscience grandissante et l’état de présence vont entraîner. « C’est dur. Mais dès qu’on a ouvert la porte, on ne retourne jamais en arrière. On stagne parfois, mais c’est ainsi qu’on arrive à inventer sa vie, et une vie inventée est la seule digne d’être vécue. »

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.