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Charest dégage !
N° 311 - juillet 2012
Les études universitaires ne sont pas rentables pour 40 % des diplômés
L’investissement individuel se heurte à la réalité
Benoît Laplante*
À première vue, il peut paraître raisonnable de faire payer aux étudiants qui fréquentent l’université des droits élevés parce que, pour reprendre certains arguments qu’on lit souvent, les diplômés de l’université occupent les emplois les mieux rémunérés, leurs revenus sont plus élevés que les revenus de ceux qui détiennent un diplôme collégial professionnel et que la différence entre les revenus des premiers et ceux des seconds, au cours de l’ensemble de la vie de travail, se calcule en centaines de milliers de dollars quand ce n’est pas en ­millions.

Ces affirmations sont convaincantes si on se contente de comparer le revenu moyen, cumulé ou non, des personnes qui ont un diplôme d’études collégiales professionnel et celui des personnes qui détiennent un diplôme de premier cycle universitaire, mais beaucoup moins si on jette un coup d’œil sur la distribution du revenu selon le niveau d’études.

On voit tout d’abord, bien sûr, que le revenu médian augmente avec le niveau d’études : la moitié des personnes qui détiennent un diplôme d’études secondaires générales ont gagné 30 000 $ ou moins en 2006 ; la moitié de celles qui avaient une formation professionnelle de niveau secondaire ont gagné 31 000 $ ou moins ; la moitié de celles qui avaient un DEC professionnel, 40 000 $ ou moins; et la moitié de celles qui détenaient un baccalauréat, 48 000 $ ou moins.

Mais si on regarde la distribution de ces revenus, on voit, par exemple, que 40 % des personnes qui détiennent un baccalauréat ne font pas mieux que le diplômé du cégep professionnel « type », celui qui gagne le revenu médian de son groupe.

En d’autres mots, les études universitaires ne sont vraiment rentables que pour environ 60 % de ceux qui les ­achèvent.

Pour environ 40 %, l’investissement que représentent les droits de scolarité, mais aussi les revenus qui n’ont pas été gagnés pendant les années d’études supplémentaires — le coût d’opportunité des économistes — a été fait à perte.

On peut pousser ce genre d’analyse plus loin et le faire avec des outils plus sophistiqués. On peut le reprendre en ajoutant les diplômés des doctorats de premier cycle des sciences de la santé et les diplômés des deuxième et troisième cycles universitaires. On peut le faire en projetant le revenu cumulé au cours de la vie de travail.

La conclusion ne changera pas : les études universitaires permettent de gagner un revenu plus élevé que les études collégiales « en moyenne », mais il y a pas mal de gens sous la moyenne.

À l’aune de la rentabilité comparée, étudier à l’université est un investissement qui est loin d’être sans risque.

La conclusion peut sembler étonnante, voire paradoxale, puisque les gens qui occupent les emplois vraiment bien rémunérés sont fortement concentrés parmi les diplômés de l’université : pour appartenir au 1 % le mieux rémunéré des diplômés du secondaire professionnel, il suffisait de gagner 100 000 $ par année et 160 000 $ pour appartenir au 1 % le mieux rémunéré des diplômés du collégial professionnel, alors qu’il fallait gagner 336 971 $ pour appartenir au centile le mieux rémunéré des bacheliers.

Malgré cela, bien évidemment, la richesse des diplômés de l’université qui deviennent riches ne change rien à la vie assez ordinaire des 40 % de ces diplômés qui ne vivent probablement pas mieux que s’ils avaient choisi de suivre un programme professionnel au cégep.

Étant donné le risque important de ne pas gagner plus en achevant un programme de baccalauréat qu’en achevant un programme collégial professionnel, est-il vraiment juste, équitable et raisonnable de demander aux étudiants qui fréquentent l’université de payer une part plus élevée de leur formation que la part demandée à ceux qui fréquentent les programmes professionnels du cégep ? J’ai bien du mal à m’en convaincre.

Le financement des universités n’est pas un problème simple. Il dépend beaucoup de ce qu’est devenue l’université. Il n’est pas du tout certain que le modèle actuel de l’université, imaginé en Allemagne à une époque où peu de gens fréquentaient l’université, soit viable quand près de 20 % des jeunes de chaque cohorte la fréquentent.

Il n’est pas évident qu’il y ait du sens d’enseigner à autant de gens dans une institution où, en principe, l’enseignement ne constitue que le quart de la tâche des professeurs.

Il n’est pas du tout évident qu’on ait besoin de chercheurs pour enseigner la plus grande partie ce qui s’enseigne dans les programmes de premier cycle à l’université.

Surtout, il n’est pas du tout évident qu’il soit juste, équitable et raisonnable de vouloir financer la recherche à même les droits de scolarité, comme on semble vouloir le faire aujourd’hui.

Augmenter les droits de scolarité à l’université et surtout flirter avec l’idée de les rapprocher de ceux qui sont perçus dans le reste du Canada – qui ont eux-mêmes tendance à s’approcher de ceux que pratiquent les universités publiques américaines – ressemble à une fuite en avant.

Prétendre que c’est de la justice sociale est un peu fort, quand on sait que les études universitaires ne sont clairement rentables que pour 60 % de ceux qui les terminent et que les dettes d’études accablent plus ceux qui proviennent de milieux modestes.

Si on veut être juste, il vaut probablement mieux continuer à financer l’université principalement à même les impôts et cesser de se raconter qu’on stimule l’économie et qu’on fait œuvre de justice sociale en les rendant moins progressifs.

Les diplômés qui profitent vraiment de leur formation contribueraient en fonction de la richesse qu’elle leur a permis d’acquérir et les diplômés les moins fortunés en seraient quittes pour avoir perdu leur investissement.

Quant aux ouvriers, qui n’ont fréquenté ni le cégep ni l’université, ils contribueraient eux aussi en fonction de leurs revenus, en moyenne moins que les diplômés du cégep et de l’université ; certains contribueraient autant ou plus, notamment les 30 % d’entre eux qui font mieux ou aussi bien que les 40 % des diplômés d’université qui ne font pas mieux que le diplômé du cégep professionnel « type ».

On peut y voir une forme d’iniquité, mais je ne crois pas qu’il y ait, dans l’OCDE, de pays où l’enseignement postsecondaire ne soit pas financé de manière importante par les impôts.

On connaît des pays développés où les études postsecondaires sont à peu près entièrement financées par la collectivité, mais malgré tout le travail idéologique des 30 dernières années, on n’a pas encore réussi à faire fonctionner une société développée où le financement de l’enseignement postsecondaire retomberait entièrement sur les étudiants et leurs parents.

L’éducation peut être vue comme un investissement individuel, mais elle ne se réduit pas à cela, et tenter de l’organiser comme si elle n’était qu’un investissement individuel finit par se heurter à la réalité.

*L’auteur est professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique

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