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N° 194 - novembre 2000

Partage de la Yougoslavie
Michel Chossudovsky

Entre Washington et Berlin



Nous reproduisons la traduction d’une entrevue que le professeur Michel Chossudovsky a accordée à Max Sinclair sur la situation dans les Balkans au lendemain des élections en Yougoslavie.Sinclair0 Certains partisans du nouveau président Kostunica prétendent, ou espèrent, que celui-ci pourra empêcher la mainmise américaine à cause de ses liens avec les pays européens, dans le contexte où l’Europe chercherait à se libérer de la domination américaine et acquérir une certaine indépendance.

Chossudovsky0 Je pense qu’ils sont très naïfs de mettre leurs espoirs en une telle hypothèse. Berlin et Washington interviennent main dans la main en Yougoslavie. Les deux pays coordonnent leurs initiatives en politiques étrangères. Les services secrets allemands ont étroitement collaboré avec la CIA tout au long des 78 jours de bombardement de la Yougoslavie et leur collaboration s’est poursuivie après les bombardements.

Tout indique que leur objectif est de transformer la Yougoslavie en un protectorat allemand avec la présence de troupes allemandes stationnées sur le sol yougoslave et l’imposition du deutschmark comme monnaie. C’est ce qui s’est produit dans les autres républiques yougoslaves, y compris en Macédoine et en Croatie. Au Montenegro et au Kosovo, le deutschmark a cours légal.

Au Kosovo, la Commerzbank allemande contrôle l’ensemble du système bancaire commercial. Au même moment, c’est le Groupe de Washington, une transnationale américaine liée à l’industrie de la défense américaine, qui contrôle les mines de Trepca dans le nord du Kosovo.

Les Américains et leurs alliés britanniques convoitent l’Asie centrale. Le consortium formé des pétrolières BP-Amoco et ARCO, le plus gros consortium anglo-américain au monde, est le principal intervenant dans les champs pétrolifères de la mer Caspienne. L’OTAN, par le biais du GUUAM, l’alliance militaire régionale, protège les routes des pipelines qui vont du Caucase jusqu’aux Balkans.

Comme l’Allemagne n’est pas un joueur important de l’industrie pétrolière, l’entente entre les grandes puissances va comme suit0 les États-Unis et la Grande-Bretagne s’octroient le bassin de la mer caspienne et l’Asie centrale alors que l’Allemagne obtient les Balkans et une partie de l’Europe de l’Est. Telle est ce qui semble être l’entente entre les États-Unis et l’Allemagne sur la répartition des sphères d’influence.

Sinclair0 Les deux pays sont donc complètement unis ?

Chossudovsky0 Unis sur certains rapports, mais divisés sur d’autres. Par exemple, l’industrie de la Défense est l’un des points de divergence majeurs entre les États-Unis et l’Allemagne. Deux conglomérats géants s’affrontent. La puissante firme Deutsche Aerospace, liée au groupe Daimler, a conclu une alliance avec la firme française Aerospatiale Matra. Par contre, l’aérospatiale britannique a des relations étroites avec d’importantes entreprises américaines et est intégrée au complexe militaro-industriel américain.

Autrement dit, l’industrie militaire occidentale est divisée entre l’axe anglo-américain et l’axe franco-germanique. Soulignons également que dans l’industrie pétrolière, les anglo-américains sont en compétition avec le consortium franco-belgo-italien Elf-Aquitaine-Petrofina-ENI, lequel a des liens avec les compagnies pétrolières iraniennes et russes.

Sinclair0 Qu’en est-il de la tentative de Dinkic de prendre le contrôle de la banque centrale yougoslave au profit du FMI ?

Chossudovsky0 En Yougoslavie, on veut imposer le deutschmark, ce qui signifierait que l’Allemagne dominerait le système monétaire. Pour y arriver, il faut contrôler la Banque centrale. Je pense que l’enjeu principal présentement en Yougoslavie est précisément de savoir qui va avoir la main haute sur la Banque centrale. Il semble que M. Mladjan Dinkic du G17, un groupe d’économistes, tient actuellement les rênes de la Banque centrale, au profit du Fonds monétaire international (FMI).

Si la Yougoslavie veut conserver sa souveraineté nationale, il est essentiel qu’elle réaffirme sa souveraineté sur le système bancaire et par le fait même sur sa politique monétaire. Si Kostunica, Dinkic et le G-17 remettent les destinées de la Banque centrale entre les mains du FMI, les banques allemandes vont s’amener comme ce fut le cas au Kosovo et en Bosnie. Le FMI acquiert alors un contrôle de facto et nous nous retrouvons devant une situation coloniale, peu importe ce qui pourrait se produire sur la scène politique. En d’autres mots, si le FMI, par l’intermédiaire des économistes du G-17 et de M. Dinkic, s’empare de la Banque centrale, il s’assure ainsi le contrôle des secteurs clefs du pouvoir du pays. Si, en plus, ils en viennent à détenir le ministère des Finances, ils contrôleront tout ! M. Dinkic semble avoir assumé les fonctions de gouverneur de la Banque centrale sans l’assentiment légal du parlement. Des faits, révélés sur la place publique, démontrent que le FMI a déjà commencé à détruire le système monétaire. Pour que la Yougoslavie conserve sa souveraineté, la politique monétaire doit être sous la juridiction de gens redevables au parlement et non du FMI. Cela signifie en arracher le contrôle à Dinkic et à ses associés.

Sinclair0 J’ai lu dernièrement un article qui laissait entendre que Kostunica avait l’appui de la France, ce qui lui permettait une certaine indépendance de manœuvre.

Chossudovsky0 La France et l’Allemagne agissent de concert. Comme je l’ai mentionné précédemment, leurs systèmes de défense sont complètement intégrés. Leur collaboration est très étroite. On peut même parler d’un nouvel axe. D’un côté, il y a la France, l’Allemagne et l’Italie, et de l’autre, la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Sinclair0 Peut-on en tirer l’espoir que les Serbes trouveront auprès de l’Allemagne et de la France protection contre les États-Unis ?

Chossudovsky0 Non, non, ils n’y trouveront rien de la sorte. Bien entendu, il y a plusieurs désaccords et accrochages entre l’Allemagne et les États-Unis. En Albanie, par exemple, les Allemands soutiennent le parti des démocrates alors que les États-Unis soutiennent le parti des socialistes. Les Allemands ont perdu et le grand consortium minier Preussag s’est vu ravir le droit d’exploiter le sous-sol albanais par une compagnie minière américaine lorsque les socialistes ont pris le pouvoir. Soulignons que l’Albanie est l’un des principaux producteurs de chrome au monde.

Mais en Yougoslavie, Américains et Allemands collaborent. Rappelons-nous que c’est un Allemand qui se trouve à la tête du Fonds monétaire international. Soyons clairs 0 dans les Balkans et en Europe de l’Est, le FMI est autant un instrument de la domination allemande que de la domination américaine.

Il y a également les implications historiques de l’occupation, une nouvelle fois, de la Yougoslavie par l’Allemagne. Cela a toujours été un des objectifs de l’empire allemand, y compris lors de la Deuxième guerre mondiale.

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