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Je veux qu’on m’enseigne pas qu’on me saigne
N° 308 - avril 2012
Un documentaire de Jean-Claude Coulbois
Robert Gravel, le géant manquant
Marie-Paule Grimaldi
Présenté en première aux Rendez-vous du cinéma québécois, le dernier documentaire de Jean-Claude Coulbois ne fait pas revivre Robert Gravel, comédien et auteur décédé en 1996, cofondateur du Nouveau Théâtre Expérimental et père de la Ligue Nationale d’Improvisation, mais est un pont ô combien essentiel entre lui et nous, son époque et la nôtre, et son théâtre et le nôtre. Le film respecte les conventions, alors que l’homme dont il traite les refusait toutes, mais nous donne un précieux accès à sa démarche et son œuvre artistique, qu’il sait transmettre avec limpidité.

En tant que réalisateur, Coulbois, grand passionné du théâtre d’ici, s’attache surtout à partager cet amour et à faire connaître ses grandes figures – son essai documentaire Un sur mille (2005) portant sur René-Daniel Dubois avait également ce caractère éducatif, voire didactique, ou du moins porteur d’une volonté de mettre l’ombre en lumière et de rectifier certaines croyances populaires.

Robert Gravel, de son vivant, était un sujet tout désigné de par son audace et sa présence imposante, baveuse et difficile à étiqueter. Mais le cinéaste n’a eu que très peu de temps avec lui, alors qu’il fut terrassé par une crise cardiaque, à cinquante-deux ans, après quelque temps de tournage seulement.

Vingt-cinq ans plus tard, en 2011, armé d’archives uniques et de témoignages d’amis et collègues (Jacques L’Heureux, Paul Savoie et Guylaine Tremblay, entre autres), Coulbois termine le documentaire qui sort ce mois-ci sur nos écrans.

Cette mort subite a marqué non seulement une césure dans la production du film mais également dans le milieu théâtral québécois. Qui est là maintenant pour poursuivre ses intentions artistiques ?

Car même pour Jean-Pierre Ronfard, avec qui Robert Gravel et Pol Pelletier ont fondé le Théâtre Expérimental de Montréal, la démarche de Gravel avait quelque chose de si innovateur que Ronfard peinait à le suivre à la fin, sans pour autant vouloir l’arrêter, bien au contraire.

Gravel réfléchit avant tout au travail du comédien : d’une part, il veut agrandir son terrain de jeu par diverses expérimentations (la LNI n’est, à son dire, qu’une expérience de plus et non une fin en soi – ce qui est intéressant à considérer connaissant la popularité et la pérennité de ladite expérience), de l’autre il voudrait que la scène devienne l’espace de la vie même, de l’hyperréalisme, et il pousse ce qu’il appelle le non-jeu.

« Pourquoi les acteurs ont toujours besoin de crier ? » hurle-t-il dans Tête-à-Tête avec Ronfard, ou encore « Ne te place pas comme ça, ça fait trop théâtre » lors des répétitions de Thérèse, Tom et Simon, sa dernière pièce dont la version définitive fut montée après son décès.

Ainsi, le film passe d’entrevues-témoignages à des extraits des ses créations telles que Durocher le milliardaire ou ses rôles majeurs comme Richard Premier dans le gargantuesque Vie et Mort d’un roi boiteux de Ronfard (une pièce de douze heures à l’origine), pour nous rappeler le parcours d’un homme indissociable du théâtre, dont seule l’immense présence dépassait l’imposante ­stature.

On entre peu dans son intimité, bien qu’on souligne la tristesse qui l’habitait, côtoyant sa ferveur, et c’est en fait à une époque que le documentaire nous ramène, surtout celle des années soixante-dix et de l’effervescence créative qui animait le Québec.

Diane Dubeau raconte : « On ne faisait pas de promotion, il y avait une pancarte dehors qui annonçait un spectacle et les gens entraient, la salle se remplissait. Peux-tu imaginer un peuple qui vit comme ça ? »

C’est aussi la brisure avec Pol Pelletier, qui l’amène, elle, à fonder le Théâtre Expérimental des Femmes, et qui pousse Gravel et Ronfard vers le Nouveau Théâtre Expérimental et la création de L’Espace Libre.

Le film nous fait devenir, à nouveau peut-être, témoin de leur recherche portant largement sur la relation entre le théâtre et le public (d’où l’étrange intimité du premier Zoo) et qui bouscule le statut de l’acteur qui n’est plus là pour n’être qu’admiré (pensons ici aux chouclaques de la LNI).

Et, sans que Coulbois le nomme explicitement, on ne peut que constater l’immense écart qui nous sépare de cette époque et l’absence criante de créateurs comme Gravel, aussi corrosifs que désinvoltes.

Robert Gravel, même comme auteur, travaillait la forme et non le fond (on l’entend, on le voit : « Après Shakespeare...? »), et cherchait un théâtre de la joie et de la tragédie. Et bien que sa disparition nous ait plus laissé la dernière que la première, Mort subite d’un homme-théâtre sait être touchant et très intelligent sans jamais tomber dans le larmoyant.

Si notre aujourd’hui nous laisse trop souvent un sentiment d’impuissance, les spectateurs de ce film ne pourront en ressortir que grandement inspirés.

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