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Je veux qu’on m’enseigne pas qu’on me saigne
N° 308 - avril 2012
La mémoire du théâtre a un nom : Yvan Bienvenue
Dramaturges Éditeurs : une grande petite maison
Maryse Pelletier
Tout a commencé il y a 15 ans, lorsque 38 auteurs ont écrit 38 textes d’une dizaine de minutes, sur une des 38 pièces de Shakespeare. C’était une idée originale du Théâtre Urbi et Orbi, qu’Yvan Bienvenue et Stéphane Jacques avaient fondée. Saisissant cette occasion exceptionnelle, Bienvenue a édité les 38 pièces originales, les a regroupées en cinq volumes et les a mises en vente au Théâtre d’Aujourd’hui. Intitulés 38A, 38E, 38I, 38O, 38U, ces livres, qu’il avait payés de sa poche, ont été le coup d’envoi de la maison d’édition. Depuis, Bienvenue a continué, poursuivi, prolongé ; il a ­survécu.

Autant l’avouer tout de suite, j’ai un préjugé favorable envers cette maison d’édition, cet éditeur, qui, à lui (presque) tout seul, sauve la dramaturgie québécoise contemporaine de l’oubli, lui donne une postérité, une vie après la vie, un corpus, une réalité autre que celle de scènes d’ici qui, comme on le sait, présentent des pièces, mais jamais pour longtemps.

J’ai un parti-pris, mais comment faire autrement ? Ils ne sont pas légion, les éditeurs qui, en notre théâtral Québec, veulent inscrire la dramaturgie dans des livres et essayer de vendre ces livres aux intéressés. La culture du livre étant un peu indigente chez nous, pourquoi fleurirait celle du livre de théâtre ? Il y a des metteurs en scène qui pensent que le théâtre, c’est fait strictement pour être joué, il y a même des auteurs qui ne comprennent pas l’utilité d’être publiés. Imaginez ! Dans un tel désert, essayez donc de planter des choux !

Malgré cela, la maison Dramaturges Éditeurs a réussi à publier 154 titres depuis 15 ans. Et elle en a plusieurs nouveaux prêts à sortir. Autrement dit, cette petite boîte menée par un seul homme (et une administratrice, Violette Bourget) publie, à elle toute seule, plus que bien des maisons d’édition. Si ça ne s’appelle pas un miracle, ça, je me demande comment ça s’appelle. L’effet de ce miracle, qui n’est pas moins remarquable, c’est que Dramaturges Éditeurs réussit à combler, en grande partie, le vide laissé par Leméac, VLB et Lanctôt, entre autres, qui ont touché au théâtre dans les années 70 et 80, mais qui ont abandonné (ou quasi) le bateau depuis.

Dans cet espace presque vide, cette absence de concurrence, née au moment où l’édition théâtrale disparaissait, la maison et son patron, Yvan Bienvenue, peuvent ratisser large. Pas question de se spécialiser, il faut représenter toute la dramaturgie qui se fait au Québec, en donner une vision large, sans préjugés.

Bienvenue publie donc de tout et de tous, des pièces produites (mais pas exclusivement – le texte est un objet en lui-même, et lisible), des œuvres qui lui semblent importantes dans la démarche d’un auteur (les pièces promesse), des coups de cœur, des pièces d’auteurs maison, des découvertes... en faisant attention à ne pas doubler les sujets.

Il peut aller jusqu’à éditer une pièce dont le contenu le laisse froid, dont les idées lui déplaisent, quand elle lui semble un jalon important dans la dramaturgie québécoise. Sa limite, et elle est sévère, c’est son budget, ses ressources, dont la rareté est … dramatique ! Ses choix éditoriaux sont donc aussi marqués par le fait qu’il est constamment en situation d’urgence ; il publie beaucoup quand il le peut mais il ne le peut pas à toutes les années, et jamais autant qu’il le souhaiterait. Impossible de rêver, donc.

Généralement, les éditeurs qui publient des pièces de théâtre les sortent longtemps après la production, Damaturges Éditeurs, lui, les offre en vente le soir de la première, nonobstant les corrections faites durant les répétitions. Ainsi le spectateur peut (enfin) acheter sur place le texte de la pièce qu’il a aimée. Toute la génération des dramaturges de quarante ans, (les Boucher, Archambault, Létourneau et consorts) ainsi que certains auteurs de la francophonie canadienne, des collectifs et des auteurs pour le théâtre jeunesse lui doivent d’exister dans les bibliothèques publiques, d’être sur les listes de nominés aux prix annuels de dramaturgie, d’avoir leurs textes joués par des étudiants et des comédiens amateurs ou professionnels de toutes origines.

Quand on lui demande laquelle, de ses carrières d’auteur dramatique et d’éditeur, il choisirait s’il y était obligé, ce qu’il conserverait s’il devenait trop fatigué, il avoue que, extrêmement conscient de la nécessité de garder la dramaturgie québécoise vivante, il choisirait son boulot d’éditeur. Il est sensible à ceux qui lui disent que sa maison d’éditions est sans doute son œuvre la plus importante. Et pourtant, il a fait sa marque sur nos théâtres, avec cette voie singulière, engagée, dont Les contes urbains, présentés à toutes les saisons, sont sans doute l’élément le plus connu.

Mais il affirme que, tant que la dramaturgie québécoise sera sous-représentée dans les éditions, Dramaturges Éditeurs sera présent ; c’est ce qui s’appelle avoir le sens de l’intérêt collectif. On ne peut que souhaiter qu’Yvan Bienvenue poursuive son œuvre essentielle, à nulle autre pareille.

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