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Je veux qu’on m’enseigne pas qu’on me saigne
N° 308 - avril 2012
Le prétexte du libre marché cache un manque de volonté politique
Télé-Québec demeure la seule solution
Martin Lachapelle
Alors que le rapport Payette réclame depuis déjà un an une intervention étatique afin que l’offre d’information et les conditions de pratique du journalisme ne se détériorent pas davantage, dans un univers médiatique ultra concentré et trop déréglementé appartenant à quelques empires, l’élargissement du mandat de Télé-Québec proposé par le PQ apparaît comme la seule solution pour remédier à la situation.

Les inquiétudes face à la concentration de la presse remontent maintenant à plus de 40 ans. Sans faire le résumé exhaustif de toutes les commissions, comités et groupes fédéraux ou provinciaux chargés de résoudre cette importante question, entre 1970 et 2010, il importe de préciser que, si le niveau de concentration de plus de 90 % des secteurs médiatiques québécois et canadiens est aujourd’hui parmi les plus élevés des pays de l’OCDE, c’est simplement en raison du fait que les gouvernements ont toujours refusé d’appliquer les principales recommandations visant justement à la limiter !

Du comité Davey en 1970 à la commission Kent de 1980, jusqu’aux trois autres comités formés entre 2002 et 2006, toutes les recommandations pour limiter la concentration de la presse ont été assouplies ou « tablettées ». Toutes les personnes mandatées ont dû se résigner à assister, impuissantes, aux ravages de la fameuse main invisible du sacro-saint libre marché responsable de la disparition des médias indépendants.

L’absence de volonté gouvernementale explique d’ailleurs pourquoi le dernier comité chargé de se pencher sur l’univers médiatique, le Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information, sous la direction de Dominique Payette, n’a même pas jugé utile de faire des recommandations pour limiter la concentration !

« Ça fait 40 ans que les rapports disent que c’est ça le problème et ça fait 40 ans qu’il ne se passe rien, nous on s’est dit : cherchons un plan B », a affirmé Mme Payette. Au grand dam du président de la Fédération des journalistes du Québec, Brian Myles, qui s’est désolé de voir que le rapport « ait balayé sous le tapis le problème de la concentration de la presse », si on en croit un article publié le 26 janvier 2011 sur le site de l’Observatoire du journalisme de Projet J, est une initiative soutenue par la Fondation pour le journalisme canadien.

À la décharge de Dominique Payette, son rapport comporte 51 recommandations, dont plusieurs fort louables, visant à améliorer les conditions de travail des journalistes et le soutien aux médias indépendants.

Admettons qu’elle n’a pas tort en affirmant que l’absence de recommandation pour limiter la concentration peut « s’expliquer » par le fait que les gouvernements les ont de toute façon toujours ignorées !

Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il existe un plan B et que le problème de la concentration des médias ne devrait pas être réglé. Au contraire ! Le rapport Payette est d’ailleurs très clair en renvoyant la patate chaude dans le camp du gouvernement: « Nous croyons que le temps est venu pour l’État d’intervenir afin d’assurer que l’offre d’information et les conditions de pratique du journalisme ne se détériorent pas davantage ».

Or, les deux sont pratiquement indissociables, puisque la concentration des médias signifie à la fois uniformisation du contenu et réduction des salles de rédaction. Raison de plus pour s’attaquer au problème de la concentration.

Le problème n’est pas banal. En 2012, si plus de 90 % des grandes tribunes sont occupées par des faiseurs d’opinion de droite et d’allégeance fédéraliste, malgré le fait que la population, elle, est nettement plus partagée, c’est que la concentration et la convergence médiatiques peuvent difficilement être davantage synonymes de déficit démocratique !

Le temps est donc venu de procéder à une intervention de l’État pour assurer une certaine pluralité de l’information, essentielle à toute société démocratique. La question est de savoir comment !

Si vous souhaitez éviter des décisions impopulaires, telles que le démantèlement des empires et l’imposition de taxes spéciales pour mieux financer les médias communautaires et encourager le retour de petits indépendants, quelle autre solution l’État québécois a-t-il à sa disposition, mis à part celle d’ajouter lui-même à l’offre de service via une chaîne d’information publique ? Aucune.

Mais la bonne nouvelle c’est que cette chaîne existe déjà : Télé-Québec. Il suffit juste de lui accorder les ressources nécessaires et d’élargir son mandat. C’est d’ailleurs ce que propose le Parti ­Québécois.

Sans dénaturer Télé-Québec de sa vocation culturelle et éducative, et en conformité avec le programme du PQ, adopté en avril 2011, et prévoyant l’ajout d’une salle de nouvelles et d’antennes régionales dignes d’un vrai réseau national, les délégués au dernier conseil thématique du PQ, tenu en janvier dernier, ont adopté une proposition pour élargir le mandat de la société d’État.

Question de lui permettre de produire du contenu informatif dans tous les types de format. De la télé, à la radio, au web 2.0, jusqu’à la « vénérable » presse écrite qui, malgré les changements technologiques qui ont permis l’arrivée de trois tribunes plus dynamiques, demeure encore certainement le média le plus influent.

Totalement indépendante du gouvernement, sur lequel elle pourrait enquêter sans entrave, et à l’abri de l’influence des médias privés et des pressions extérieures provenant des groupes d’intérêts ou des annonceurs, une Télé-Québec au service exclusif de l’intérêt public québécois pourrait ainsi contribuer à assurer une pluralité de l’information, en présentant une couverture objective de l’actualité et des différents courants d’opinion parmi la population.

Principal obstacle en vue : le CRTC, soit le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, responsable de l’octroi des permis pour les stations de radio et de télé, sous la direction d’Ottawa, qui pourrait bien avoir la « brillante » idée de vouloir empêcher le gouvernement provincial d’élargir le mandat de Télé-Québec, entre l’octroi de deux permis à des empires privés…

Alors que le Québec réclame le rapatriement des pouvoirs en matière de radiodiffusion depuis la fin des années 20, imaginez un gouvernement fédéral, toujours prêt à venir s’immiscer dans les champs de compétence provinciale – et qui dispose de deux sociétés d’État (CBC et Radio-Canada) qu’il rêve actuellement de fermer ou de privatiser – décrétant, via le CRTC, que le secteur médiatique restera une chasse gardée exclusive du fédéral ou de n’importe quel homme d’affaires fortuné !

Disons que si la cour des litiges avec le Canada n’était pas déjà suffisamment pleine, elle le deviendrait !

Après tout, comme le rappelait le rapport, toujours actuel, du comité Davey, publié en 1970, n’est-il pas intolérable que « l’intérêt public, dans un domaine aussi essentiel que l’information, soit à la merci de la cupidité ou du bon vouloir d’un groupe extrêmement privilégié d’hommes d’affaires » ?(2)

Sans vouloir les diaboliser, peut-on croire que les riches hommes d’affaires, propriétaires de conglomérats médiatiques, manifestent aujourd’hui plus de « bon vouloir » face à l’intérêt public que ceux d’il y a 40 ans ? Même si on peut au moins reconnaître que la concentration et la convergence médiatiques produisent maintenant des effets bénéfiques… euh… une seule fois l’an : soit lors de la Grande Guignolée des médias !

En attendant le retour au pouvoir du PQ et l’élargissement du mandat de Télé-Québec, mentionnons que Bell Canada Enterprises (BCE) a avalé tout rond Astral Media lors de son petit déjeuner du 16 mars dernier. Résultat ? Le géant canadien s’est payé, en une seule bouchée, 24 chaînes de télé et 84 de radio, pour un grand total de 108 nouvelles tribunes et autant de licences qu’Ottawa se fera un plaisir de lui accorder par l’entremise du CRTC.

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