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Je veux qu’on m’enseigne pas qu’on me saigne
N° 308 - avril 2012

Dans la foulée d’une offensive antisyndicale continentale
Pierre Dubuc
Pour faire sauter blocages et verrous, il faut une force d’une grande puissance politique. Son socle ne peut être que le mouvement syndical, la principale force organisée de notre société, à la condition, toutefois, de son irruption sur la scène politique.

C’est d’ailleurs pour la prévenir que les gouvernements Harper et Charest cherchent à museler, ligoter et paralyser les organisations syndicales.

Après l’adoption de lois spéciales à Postes Canada et à Air Canada, le gouvernement Harper avalise la liquidation d’Aveos et la mise à pied d’au moins 2400 ouvriers. Le message est clair : les employés dont l’emploi relève du Code canadien du travail – 1/10 de la main d’œuvre au Québec – n’ont plus de droit de grève et le gouvernement fédéral va appuyer le démantèlement de leur unité syndicale.

Le gouvernement Charest n’est pas en reste. Le ministre Clément Gignac a publiquement pris position en faveur de Rio Tinto Alcan, qui veut balancer à la sous-traitance tous les emplois « non-stratégiques » – c’est-à-dire ne relevant pas du « core business » – comme le lui permettent les modifications apportées à l’article 45 du Code québécois du travail en 2003.

De plus, avec les modifications récentes au placement syndical dans la construction, le gouvernement libéral se place en position de force pour écarter les organisations syndicales des grands travaux d’infrastructures du Plan Nord.

Le secteur public n’est pas à l’abri. Le prochain budget Flaherty à Ottawa est suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de la fonction publique fédérale. À Québec, l’approche d’un rendez-vous électoral refroidit temporairement les ardeurs du gouvernement, mais il faut souligner que l’article no 1 du programme de la CAQ de Sirois-Legault prône la réouverture des conventions collectives dans le secteur de l’éducation pour introduire la paie au mérite.

Cette offensive antisyndicale planifiée et bien orchestrée s’inscrit dans le cadre d’un redéploiement économique avec la relocalisation en Amérique du Nord de plusieurs entreprises qui avaient déplacé leurs opérations en Asie. Des décisions motivées par des coûts de transport majorés par l’augmentation du prix du carburant et la hausse constante des salaires des travailleurs chinois (13 % par année). On pourrait se réjouir de ce mouvement si les entreprises ne ramenaient pas dans leurs bagages les pratiques salariales et antisyndicales expérimentées en Asie.

Cependant, ce redéploiement ne signifie pas que ces entreprises vont s’installer au Canada ou au Québec. Au contraire, la force du dollar canadien, dopée par les exportations de pétrole de l’Ouest canadien, fait plutôt fuir les entreprises manufacturières vers les États-Unis, comme on l’a vu dans le cas d’Électrolux, Mabe et maintenant Aveos.

Dernièrement, lors de la Conférence des premiers ministres canadiens, Jean Charest se plaignait du fait qu’il y avait deux économies au Canada : celle de l’Ouest basée sur le pétrole, le gaz et la potasse, et celle du reste du pays.

Il aurait pu ajouter que l’économie de l’Ouest est de plus en plus tournée vers l’Asie, et que la priorité du gouvernement Harper est la participation du Canada à la zone de libre-échange Trans-Pacifique. Une éventualité qui ne sera pas sans conséquence pour le Québec, car l’Australie, la Nouvelle-Zélande, mais également les États-Unis, posent comme condition à l’adhésion du Canada l’abandon de la gestion de l’offre des produits laitiers et de la volaille, pilier sur lequel repose l’agriculture du Québec.

Alors que la question est ignorée par les médias francophones, le Fraser Institute et la presse anglophone mènent actuellement campagne pour que le Canada se plie aux exigences de ses futurs partenaires de la zone Pacifique. Dans un récent article, John Ibbitson, journaliste vedette du Globe and Mail et généralement bien informé, écrivait que les vaches et les poulets ne pèseraient pas bien lourd dans la décision de Stephen Harper.

Après avoir constaté l’existence de deux économies, quelle solution envisage Jean Charest pour le Québec ? Nous savons qu’il s’est fait le promoteur d’un traité de libre-échange avec l’Europe, mais les retombées positives pour le Québec sont loin d’être évidentes, d’autant plus que l’abandon de la gestion de l’offre dans l’agriculture serait également objet de négociation.

Le modèle Charest ressemble à un copier-coller du modèle de l’Ouest canadien avec l’exploitation éventuelle du gaz de schiste et du pétrole du golfe Saint-Laurent (Gaspésie, Anticosti et Old Harry) et des ressources minières du Plan Nord, Mais, contrairement à l’Ouest, sans aucun appui du gouvernement fédéral.

Après avoir assisté, avec une absence totale de réaction, à l’abandon par Ottawa du secteur forestier québécois, à l’« oubli » du chantier naval de Lévis lors de l’octroi du fabuleux contrat de 35 milliards $ pour la construction de navires et, aujourd’hui, au début de démantèlement de l’industrie aérospatiale à Montréal, le gouvernement Charest fait la démonstration que le Québec n’a plus aucun rapport de force face au gouvernement fédéral.

Fort d’une majorité obtenue sans l’appui du Québec – et l’ajout d’une trentaine de nouvelles circonscriptions au Canada anglais – les membres du gouvernement Harper peuvent même se permettre de ne pas rappeler les ministres du gouvernement Charest, comme le révélait récemment Le Devoir.

Le budget Bachand confirme l’orientation néolibérale du gouvernement Charest, même si des éditorialistes se sont extasiés devant la timide implication étatique dans le Plan Nord. Ce « virage » n’est aucunement une remise en question du néolibéralisme. Il était en quelque sorte annoncé dans l’édition du 21 janvier 2012 du magazine The Economist, la bible mondiale du néolibéralisme, où on affichait en page frontispice un montage de Lénine tenant un cigare, coiffé du titre : « The Rise of State Capitalism ; The Emerging World New Model ».

L’approche néolibérale du budget Bachand est magnifiquement illustrée par ses politiques aux deux extrémités de la vie, l’éducation et la retraite. La hausse des droits de scolarité est justifiée par la présentation de l’éducation comme un « investissement personnel » extrêmement rentable, alors que le revenu moyen de la majorité des diplômés universitaires ne dépasse guère celui de la classe moyenne.

Le nouveau programme de Régime volontaire d’épargne retraite est de la même eau. Pour répondre aux besoins de 50 % des travailleurs qui n’ont pas de régime privé de retraite et au 75 % qui sont trop pauvres pour cotiser à un REER, le gouvernement aurait dû réclamer le rapatriement à Québec du Programme fédéral de sécurité de la vieillesse, le bonifier et l’articuler avec le Régime des Rentes du Québec, pour apporter un remède collectif plutôt qu’une nouvelle solution individuelle.

Donc, rien pour les jeunes et les retraités, mais des programmes taillés sur mesure pour les banquiers qui seront appelés à les gérer.

Pourtant, on sent, on entend et on voit dans les cercles agissants de la société, émerger un tout autre projet de société, axé sur une intervention robuste de l’État, avec une politique industrielle globale et cohérente, en particulier en faveur des transports collectifs électrifiés. (Le gouvernement Charest prévoit plutôt la construction d’une voie ferrée de 800 km de Sept-Iles à la fosse du Labrador pour les compagnies minières.)

Pour que ce projet se transforme en programme politique suscitant l’adhésion enthousiaste de la population, les militants et les progressistes doivent dissiper le brouillard néolibéral qui recouvre depuis des dizaines d’années le paysage idéologique et politique québécois.

Plus prendra forme ce projet – nécessaire pour assurer la base économique du renouvellement de la social-démocratie – plus apparaîtront les blocages et les verrous du régime fédéral, et plus s’imposera la nécessité de l’indépendance nationale.

Aujourd’hui, le mouvement étudiant québécois nous donne des leçons de détermination, d’imagination et de courage politique. Du côté de l’engagement sur le terrain politique, l’exemple à suivre nous vient des organisations syndicales du Wisconsin et de leur lutte pour le rappel des lois antisyndicales avec la destitution du gouverneur républicain Scott Walker et son remplacement par un gouverneur démocrate favorable au monde du travail. Nous y reviendrons.

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