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Je veux qu’on m’enseigne pas qu’on me saigne
N° 308 - avril 2012
Au Québec, les femmes représentent 49,5 % de la main-d’œuvre
Les femmes sont l’avenir de la social-démocratie
Marc Laviolette, Pierre Dubuc, Hélène Guay et Lucie Tessier*
La Journée internationale des Femmes est une excellente occasion de faire le point sur les perspectives de la social-démocratie, d’autant plus que les femmes se trouvent au cœur de son renouvellement.

À l’origine, la social-démocratie était synonyme d’assurances sociales. L’État-Providence avait pour objectif d’aider les travailleuses et les travailleurs des secteurs industriels, peu qualifiés, mais détenteurs d’emplois stables, à faire face à la maladie, au chômage, à la vieillesse et à l’invalidité.

Aujourd’hui, le marché du travail s’est transformé. Le secteur industriel ne représente plus que 13,7 % des emplois au Québec, alors qu’explose, avec ses emplois atypiques et précaires, celui des services, qui totalise 78,4 % de la main-d’œuvre.

Cependant, le bouleversement le plus important est certes l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Aujourd’hui, au Québec, les femmes constituent 49,5 % de la main-d’œuvre, comparativement à 37,1 % en 1976. Cela transforme de fond en comble le modèle traditionnel de la famille et commande une toute nouvelle approche de la social-démocratie pour assurer l’épanouissement de la femme et du couple, et le bien-être des enfants et des aînés.

La présence active des femmes sur le marché du travail a détruit des mythes tenaces. En Europe, le taux de fécondité de la femme au travail est supérieur à celui de la femme au foyer. En Europe du Nord, où la grande majorité des femmes occupent un emploi, il s’est stabilisé à 1,6 enfant ou plus, alors qu’il n’est que 1,2 ou 1,3 dans les pays d’Europe du Sud, où se trouve le plus grand nombre de femmes au foyer.

En Suède, pays où le taux de natalité est le plus élevé en Europe, les femmes qui ont fait des études universitaires ont le taux de fécondité le plus élevé. La décision des femmes d’avoir ou non des enfants est de moins en moins liée aux revenus de leur conjoint. Elle est essentiellement tributaire de l’obtention d’un emploi stable et de l’accessibilité de services de garde. Cela expliquerait le fait que les femmes préfèrent des emplois dans le secteur public, même si cela implique un salaire moindre, parce que la sécurité d’emploi y est plus grande que dans le secteur privé.

Les services de garde sont également bénéfiques pour les enfants, leurs bases cognitives étant scellées dès la petite enfance. Les services offerts aux enfants de 0 à 3 ans sont donc d’une importance capitale. S’il est accepté que la présence des parents est requise au cours de la première année – d’où la nécessité des congés parentaux – une prise en charge collective précoce des enfants entraîne plus tard des résultats scolaires plus homogènes entre les enfants provenant de différentes classes sociales.

La contribution du père à l’éducation des enfants est décisive, mais également sa participation à l’ensemble des tâches ménagères. Elle est tributaire de la capacité de la mère de convaincre le père de faire sa part et la position de la femme dans cette négociation dépend de son statut économique. Une plus grande égalité dans le partage des tâches diminue les risques de séparation et de divorce.

À défaut de services publics, la responsabilité de la garde des enfants échoue souvent aux grands-parents, avec le risque d’envenimer les relations entre parents et grands-parents. De plus, la fréquence à laquelle les grands-parents gardent leurs petits-enfants est inversement proportionnelle à l’intensité de la prise en charge.

De même, la qualité des relations des grands-parents avec leurs enfants dépend de la prise en charge publique ou familiale des aînés. C’est au Danemark, où l’État assume totalement la prise en charge des aînés, que les enfants visitent le plus régulièrement leurs parents.

Bien entendu, il y a des coûts à ces programmes sociaux. Cependant, il faut tenir compte de leurs retombées positives. Camil Bouchard et l’économiste Pierre Fortin ont calculé que, si on déduit du coût de deux milliards de dollars des services de garde, les impôts et taxes payées par les 70 000 femmes, qui se retrouvent sur le marché du travail à cause de ces services, et les économies réalisées en aide sociale et assurance-chômage, le résultat net est un bénéfice de 500 millions de dollars.

Un exercice similaire pourrait être fait pour les soins aux personnes âgées. Car, en l’absence de services publics, la prise en charge des aînés dépendants échoue aux enfants, la plupart du temps à la femme qui doit quitter le marché du travail, ce qui prive la société de sa contribution au travail social et l’État de revenus fiscaux.

Le développement et le financement des programmes sociaux de la nouvelle social-démocratie sont liés à l’importance de la présence des femmes sur le marché du travail. Cependant, l’écart grandissant que l’on constate actuellement entre les revenus risque de pénaliser les femmes les moins qualifiées.

Encore une fois, la solution nous vient de la Scandinavie. L’écart de salaire y est très modeste parce que les femmes peu qualifiées trouvent un emploi avec des salaires relativement élevés étant donné que l’État-Providence a créé un immense marché du travail féminin avec l’important développement de services publics.

Les pays scandinaves se distinguent du Québec par un taux de syndicalisation beaucoup plus élevé, et le fait d’être des pays indépendants qui contrôlent l’ensemble de leurs politiques sociales.

Au Québec, les gouvernements ont plutôt tenté de soustraire à la syndicalisation les nouveaux emplois dans les services publics. Le gouvernement Charest a adopté les lois 7 et 8 qui privaient du droit à la syndicalisation les responsables de services de garde en milieu familial (RSG), les ressources intermédiaires (RI) et les ressources de type familial (RTF) en leur niant le statut de salarié. Elles ont été jugées illégales et inconstitutionnelles par la Cour supérieure,

Auparavant, lors du Sommet du Déficit zéro de 1996, le gouvernement Bouchard avait choisi de confier à des entreprises d’économie sociale, et à leur personnel non syndiqué et sous-payé, plutôt qu’aux travailleuses syndiquées des CLSC, les soins à domicile promis à une formidable expansion à la faveur du virage ambulatoire.

Heureusement, les travailleuses des entreprises d’économie sociale en aide domestique (EESAD) ont entrepris un processus de syndicalisation, dans le sillon tracé par les éducatrices des Centres de la petite enfance (CPE) et des responsables de services de garde en milieu familial.

La syndicalisation est la voie à suivre pour ces employées du secteur public, mais également pour l’ensemble des travailleuses et des travailleurs, et plus particulièrement pour les quelque 30 % de la main-d’œuvre, en majorité féminine, qui occupe des emplois atypiques, car l’écart de salaire horaire entre les travailleuses non syndiquées et syndiquées au Québec est de 5,70 $.

Historiquement, c’est le mouvement syndical qui a réclamé, revendiqué et arraché les assurances sociales caractéristiques de la période précédente de l’État-Providence. Il a également été à l’avant-garde de la lutte pour l’obtention des services de garde et de l’équité salariale. Cela n’est pas étranger au fait que les femmes constituent aujourd’hui 48,8 % des effectifs syndicaux au Québec.

Que l’arrimage des revendications sociales à la question nationale par les forces progressistes ait permis au Québec de se démarquer en Amérique du Nord, avec un taux de syndicalisation plus élevé, un plus faible écart entre les revenus et un large éventail de programmes sociaux est un fait indéniable. Cette perspective doit demeurer la nôtre, car si les femmes sont l’avenir de la social-démocratie, la social-démocratie n’a pas d’avenir sans un mouvement syndical fort et l’indépendance nationale.

*Membres du conseil d’administration du SPQ Libre

La perspective concernant l’avenir de la social-démocratie et les données sur l’Europe sont tirées du remarquable ouvrage de Gosta Esping-Andersen, Trois leçons sur l’État-Providence, La République des idées, Seuil.

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