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La chorale de la désinformation
N° 195 - décembre 2000

Les procès risquent d’être sans fin
Jacques Pelletier

Au tribunal de l’Histoire



Nous vivons dans une société où les droits individuels et collectifs prolifèrent, où les rapports sociaux sont de plus en plus régis par une charte des droits et des libertés qui protège d’une certaine manière les individus et les groupes, et c’est assurément un progrès, mais qui les encourage également à vouloir régler leurs différends par le mode des tribunaux de préférence à tout autre mode de résolution des conflits. D’où l’actuelle manie des procès qui caractérise aussi bien la vie sociale et politique que la sphère des rapports privés, de telle sorte qu’on peut affirmer que nous connaissons un processus de juridiciarisation accéléré des rapports sociaux dans notre monde moderne.

Sur le terrain proprement politique, la vague des procès a tendance à se répandre, qu’il s’agisse de procès mettant en cause des personnalités singulières (comme Barbie ou Papon en France, jugés pour crimes contre l’humanité, ou comme Pinochet, détenu et accusé pour les atrocités commises durant les années où il était au pouvoir au Chili) ou des régimes politiques tenus responsables de génocide, comme le nazisme en Allemagne ou le stalinisme en U.R.S.S. Dans un cas comme dans l’autre, les acteurs dont on fait le procès, sur lesquels on entend porter jugement, sont soumis au tribunal ultime de l’Histoire.

Qu’est-ce que cela veut dire ? En quoi l’Histoire peut-elle constituer un principe, et un principe supérieur, à partir duquel on pourrait rendre un jugement, une sentence qui serait juste et équitable? C’est à cette complexe et très difficile question que s’attaque Daniel Ben Saïd dans Qui est le juge ? à partir de l’étude de quelques cas particulièrement révélateurs, dont ceux évoqués plus haut.

Peut-on « annuler » un crime contre l’humanité ?

Rappelant les procès Eichmann, Barbie, Papon, il fait remarquer que, même lorsqu’ils sont ardemment désirés, ils se terminent en générant de la déception chez ceux-là même qui en défendaient la nécessité. C’est que la sentence – même sous forme de condamnation à mort dans le cas d’Eichmann, ou de réclusion dans le cas de Papon – apparaît toujours disproportionnée, sans commune mesure avec la gravité des crimes commis. Si bien qu’on a l’impression – justifiée – qu’il n’y a pas eu de véritable réparation. Or, comme le constate Ben Saïd, cela est inévitable 0 comment une telle sentence, s’appliquant à un acteur singulier, longtemps après que la faute a été commise, et au terme d’un procès dont l’instruction même a été problématique par certains aspects, pourrait-elle « annuler » le crime contre l’humanité qu’elle devrait en principe réparer ?

Cette déception tient dans une large mesure à la discordance des temps, entre le temps contemporain du procès et le temps historique de l’événement. L’écart, la distance temporelle, accentue le malaise et limite du coup la portée judiciaire et politique du jugement, du verdict prononcé contre l’accusé. Cela n’implique pas que ces procès soient inutiles. Il faut les instruire mais sans illusions sur leurs vertus possibles 0 les sentences ne réparent pas les fautes commises et ne servent généralement pas non plus d’avertissement pour d’éventuels bourreaux; la condamnation d’Eichmann n’a pas empêché les génocides du Cambodge ou, plus près de nous, du Rwanda. Et s’il faut y tenir, c’est pour leurs vertus pédagogiques 0 ils peuvent servir à l’instruction civique de nos concitoyens, à leur prise de conscience sociale et politique bien au-delà de leur visée immédiate de réparation.

Si la leçon de ces procès est discutable lorsque ceux-ci mettent en cause des personnalités singulières, elle l’est davantage encore lorsqu’il s’agit de la lecture et de l’interprétation des réalités historiques elles-mêmes. À ce titre, les procès du nazisme et du stalinisme sont particulièrement révélateurs.

L’Holocauste et le goulag sont-ils « historicisables » ?

Dans le cas du nazisme, Ben Saïd fait remarquer que si certains historiens allemands récents ont défendu avec raison le principe d’historicisation, c’est-à-dire la nécessité, pour le comprendre, de situer ce phénomène – y compris la « solution finale » qu’il comportait – dans le contexte global des années 1930-1940, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille le justifier. La « révision » en histoire est une nécessité, elle fait partie de la discipline, qui est toujours en reconstruction, mais elle n’autorise pas pour autant n’importe quoi, et elle ne dispense pas du jugement moral et politique. Dans la querelle des historiens allemands à propos de la réinterprétation du nazisme, il n’y a pas qu’un enjeu historiographique, il y a aussi un enjeu politique qui devient très clair, notamment dans la comparaison établie par certains d’entre eux entre l’Holocauste et le Goulag soviétique, comparaison tentant à justifier le premier par le second, comme réponse – condamnable et injustifiable, bien sûr – à la terreur stalinienne, comme si celle-ci avait été d’une certaine manière la cause de l’antisémitisme hitlérien.

Ainsi comparées, et parfois réduites l’une à l’autre, ces deux réalités apparaissent comme les deux visages d’une même perversion totalitaire dont le léninisme, pour les historiens révisionnistes du communisme comme François Furet ou Stéphane Courtois, représenterait la figure annonciatrice. D’où, du coup, la disqualification non seulement du stalinisme et du léninisme, mais au-delà du marxisme et de l’idée même de révolution. Là encore, l’Histoire est convoquée comme témoin à charge d’un procès qui est d’abord politique et qui se drape du manteau de la science historique. La discordance des temps opère de nouveau, confondant dans une même nébuleuse le temps du présent juridique et politique et le temps passé de l’histoire.

Il n’est donc pas facile de juger de manière générale – on sait que les erreurs sont fréquentes, même dans les domaines pourtant bien balisés de la justice civile et criminelle – et encore moins lorsqu’il s’agit d’événements historiques où les procès sont généralement instruits par les « vainqueurs » contre les « vaincus » – qu’il s’agisse d’individus ou de faits collectifs. Le livre de Daniel Ben Saïd a le mérite de mettre en lumière ces limites qui tiennent aux objets du litige et à la nature même de cette singulière opération que constitue toujours un jugement qu’un Péguy avait en horreur au point de préférer comme il l’écrivait dans une formule paradoxale, condamner un homme plutôt que de le juger !

Daniel Ben Saïdsaïd, Qui est le juge ?. Pour en finir avec le tribunal de l’Histoire, Paris, Fayard, 1999.

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