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Les deux empires
N° 307 - mars 2012
Le portulan de la bohème
Le flux des marées dans la conduite des partys
Jean-Claude Germain
La seule solution pour échapper aux drames, c’est d’être saoul le plus rapidement possible?!?» J’étais tout à fait dans l’état approprié pour apprécier la sagesse pratique de mon compagnon d’escalier de secours. Nous prenions l’air sur le palier pour échapper un instant au vacarme étourdissant d’un party qui faisait rage depuis deux jours.

Le bruit avait couru à la Hutte qu’un artiste célébrait en grande pompe l’obtention d’un gros contrat de sculpture. Je faisais partie du contingent qui s’était retrouvé à son atelier dans le courant de la deuxième soirée. Dans mon souvenir, nous étions invités à partager la bonne fortune de Claude Théberge, mais le maître des lieux n’était plus là pour le confirmer.

En entrant par la sortie – les ateliers ayant la plupart du temps pignon sur ruelle – j’ai été soufflé par une enfilade de panneaux quatre par huit, montés sur tréteaux, remplis de bouteilles d’alcool de toutes les couleurs et de toutes les formes, rondes, carrées, torsadées, effilées, fessues, opaques ou transparentes, vertes ou brunes, des vingt-six onces, des quarante onces, du vin au gallon, du rye, du gin, du rhum, du scotch et des bacs pour la bière, où la glace avait fondu depuis longtemps. Sans oublier le cognac, le cointreau et la crème de menthe pour les filles. C’était démentiel, grandiose et orgiaque ! Un fantasme rabelaisien?! Une extravagance d’hydropathe?! L’abondance faisait un pied de nez à la disette et nous rappelait que dans tout artiste sommeille un prince qui s’ignore.

Après deux jours de bringue, il y avait plus de morts tombés au combat sur les tables que de vivants. Mais pour les palais ouverts à la diversité des fonds de bouteilles, on trouvait encore de quoi boire à satiété. L’ampleur de l’atelier avait permis d’aménager une piste de danse où l’on pouvait mettre à profit la théorie de Jean-Paul Bernier voulant que l’estomac soit un «?shaker à cocktail naturel?».

En se glissant dans un vernissage ou une fête de la bohème, on poursuivait une conversation ininterrompue, qui était une sorte de bulletin perpétuel des mises en ménage, des ruptures, des querelles d’écoles et des conflits de personnalités.

Pour produire une abstraction lyrique aux couleurs tranchées, Rita Letendre travaillait vigoureusement la pâte avec des mouvements amples et saccadés. Elle spatulait encore plus épais que Marcelle Ferron. Ce qui n’était pas sans agacer Guido Molinari qui, avec sa rosserie habituelle, lui avait demandé à son dernier accrochage : «?Tu vends ça combien la livre, Rita ??»

Celui qui me rapportait l’incident, dans le brouhaha des voix, était partagé entre la justesse cruelle du mot d’esprit et la mesquinerie regrettable de son auteur. À mon avis, il n’avait pas à s’inquiéter pour Rita Letendre. Elle avait la carrure de ses toiles et en imposait même à Moli avec ses traits énergiques et son regard perçant.

Si l’on avait demandé à Robert Roussil ce qu’il pensait des critiques, il aurait répondu avec la même verdeur que Brendan Behan?: «?Des eunuques dans un harem?! Ils savent comment ça se fait, ils l’ont vu faire des centaines de fois, mais ils n’ont jamais pu le faire?!?» Dans un bar, une taverne ou un café, partout où l’on se retrouvait avec un contenant de liquide à la main, les mauvais coups de la critique faisaient partie de la discussion. Le sujet était incontournable et inépuisable. Que seraient les critiques si on ne parlait pas d’eux?? «?Des artistes?!?» avait tranché Jean-Paul Bernier dans un moment ­inspiré.

Pour survivre à l’assourdissement dans un charivari, il fallait créer une bulle, comme celle que je partageais temporairement avec trois compères qui cherchaient à s’expliquer une curieuse anomalie. René Chicoine sévissait comme critique d’art au Devoir depuis des années. Son modus operandi était de débuter toutes ses critiques en évoquant ses états d’âme du moment, pour ensuite décrire la saison et la température de la journée, auquel préambule s’ajoutait ce qui avait retenu son attention en chemin vers l’exposition, et – parle parle jase jase?– l’article s’achevait abruptement au moment précis où il avait la main sur la poignée de la porte de la galerie. Un peu comme cet humoriste américain qui avouait préférer écrire la critique d’un livre avant de le lire pour ne pas être influencé.

Deux des compères demandent au troisième ce qu’il a bien pu faire à Chicoine pour avoir décroché le gros lot. Dans son cas, le critique avait non seulement franchi le seuil de la boutique, mais consacré un paragraphe à ses toiles. Prenant soin d’être presque contrit de sa chance, le privilégié se gardait bien d’attribuer la bonne note à son seul talent. «?J’ai passé le test?!?»

René Chicoine enseignait le dessin aux Beaux-Arts depuis des lustres. Lors de leur premier cours, il demandait à tous ses nouveaux élèves de poser une feuille blanche sur leur chevalet, d’y tracer un rond parfait à main levée, et d’apposer leur signature au bas de la feuille. Le test était sans appel. Par la suite, il ne s’intéressait qu’à ceux qui l’avaient réussi. Un exploit dont l’heureux responsable rappelait fièrement le souvenir, en traçant dans l’air un rond un peu moins parfait.

Comme je n’avais pas vu Jean-Paul Bernier depuis un certain temps, je profitais de ma navigation dans la joyeuse beuglerie pour prendre de ses nouvelles. Je n’avais obtenu que des signes d’ignorance et des haussements d’épaules jusqu’à ce que je tombe sur un luron passablement cuit qui m’apprend que notre Jean-Paul est maintenant installé pour de bon à Bonaventure. «?Y est à la colle avec une fille de la place qui a étudié la gravure avec Dumouchel?!?» Il était bourré, mais pas assez pour ne pas lire un doute amusé sur mon visage. «?Non?! Non?! c’est parti pour durer?!?» Je n’arrivais pas à le croire. «??Le grand amour???» Il éclate de rire. «?C’est encore mieux?! Elle, c’est une Bujold, pis son frère est le concessionnaire de la Molson pour la Gaspésie?! Le rêve, mon homme, le rêve?! La mer à perte de vue et la bière à volonté?!?»

La conduite des partys était assujettie au flux des marées. À la hausse, tout se syncopait?: le ton devenait plus vif, le débit saccadé, les danses frénétiques, les engueulades véhémentes et les empoignades spontanées. Il suffisait parfois de laisser tomber le seul nom d’un artiste pour mettre le feu aux poudres.

Avec en arrière-plan une sauterie déchaînée, j’étais au milieu d’un tir de barrage entre un barbu au visage rougeaud et un finissant en architecture soudainement désinhibé par l’alcool. Le sculpteur n’aurait pas eu besoin de mentionner favorablement un nom pour déclencher la controverse, il n’aurait eu qu’à rappeler sa profession pour provoquer une engueulade.

Les relations entre l’architecture et la sculpture étaient encore plus tendues que les rapports entre les abstraits et les figuratifs. À fréquenter Roussil, j’avais appris la leçon. «?Quand les architectes ne sont pas les clowns du pouvoir, ils se contentent de faire fonctionner l’industrie de la construction. Et le seul rôle de la sculpture est de leur servir d’abrille-merde !?» Il avait d’ailleurs trouvé une solution géniale pour intégrer les deux arts en créant des sculptures habitables.

Le nom lâché était Zadkine?! Un sculpteur français d’origine russe dont l’œuvre avait fait l’objet d’une exposition au Musée des Beaux-Arts de Montréal. «?Un tailleur d’images de cartes postales surréalistes passées dans le tordeur du cubisme?!?» La riposte enflammée de l’étudiant s’appuyait sur le credo moderniste de la ligne pure et des édifices libres de toute la pâtisserie imagière. Fini le temps de l’anecdote?!

«?Pis tu vas les remplacer par quoi les anecdotes de Rodin ? Un jeu de blocs pour construire des maisons avec les morceaux en trop pour l’ornementation ??» Son adversaire s’est complu d’un sourire condescendant avant d’avancer le nom d’un sculpteur français non-figuratif, également d’origine russe, en guise de réplique. «?Antoine Pevsner !?»

De toute évidence, son attaquant n’était pas de la même obédience.«?On peut reprocher à Zadkine d’être Zadkine, mais y se donne au moins le trouble de composer des images originales, tandis que ton Pevsner se contente de couler des illustrations de livres d’ingénieur?dans le bronze?! » Même si les échanges semblaient assassins, il y avait peu de chance que la bagarre éclate. Il y avait trop de mauvaise foi de part et d’autre. L’alcool aidant, ils quitteraient les lieux en se soutenant mutuellement.

Le reflux descendant n’altérait pas le tonus du pow-wow, mais on le sentait passer comme un silence glacial dans un quatuor champêtre de Schubert ou la mort rouge dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe.

Du coin de l’œil, j’avais aperçu une fille sur la piste qui frisait la crise d’hystérie. D’abord en fredonnant les tounes à plein régime, puis en lâchant des ouacs stridents à contretemps, puis en se mettant à rire comme une défoncée, puis en fondant en larmes, puis en se frayant un chemin parmi le flot des danseurs, en hurlant à tue-tête «?J’veux mourir ! », pour aller s’enfermer dans le haut lieu de toute menace de suicide qui se respecte dans un party?: la toilette.

L’escadron volant de la Reine de la nuit s’était aussitôt mis en branle pour empêcher l’infortunée qui écrivait des poèmes de commettre l’irréparable. Et pendant une bonne demi-heure, les filles et Janou Saint-Denis avaient négocié à travers la porte le retour de la poétesse dans le monde. L’événement était assez récurrent pour que la fête n’en soit pas troublée.

Nous étions accoudés sur le garde-fou à regarder la scène étrange qui se passait trois étages plus bas. L’escadron volant traversait la cour, dans la formation de la tortue des légions romaines, et se dirigeait vers une Volkswagen stationnée le long du trottoir.

De notre perchoir, en comptant la fille au centre, elles étaient six. La même réflexion nous a traversé l’esprit au même moment. C’est pas possible?! Et bouche bée, on les a observés s’engouffrer progressivement l’une après l’autre dans le petit habitacle, se compressant sur la banquette arrière et s’empilant sur les sièges avant.

Mon compagnon m’a dit?: «??Le remède est pire que le mal, y vont l’étouffer?!?» Dans le temps de le dire, les vitres de la Volks s’embuaient. La petite voiture a démarré et le carrosse des vierges folles s’est éloigné dans la lumière de l’aube qui pointait.

Depuis des années, avec une régularité désespérante, le Devoir publiait une enquête qui posait toujours la même question?: «?La littérature canadienne-française existe-t-elle???» Et chaque fois qu’on annonçait cette menace de mort, i’avait tellement de gens à s’agiter à son chevet qu’on pouvait alors s’étonner qu’elle n’ait pas déjà rendu l’âme par manque d’air.

J’ai toujours con­servé cette image déjantée d’une coccinelle blanche, aux vitres em­buées, fonçant à l’aveugle dans la brume du matin pour sauver la poésie du ­sui­cide.

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