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Les deux empires
N° 307 - mars 2012

George Sand n’a pas allaité ses filles littéraires
Isabelle Doré
La maman moderne doit, à volonté, donner le sein à bébé, l’entraîner à la propreté dès que possible, lui trouver une place libre en garderie. Sans compter que nos pédopsychiatres conseillent de ne jamais laisser pleurer un bébé de moins d’un an puisque c’est durant cette période qu’il construit sa confiance en soi. La Monarchie est tombée, vive l’Enfant-Roi !

Avec ses couches lavables de conception révolutionnaire 100 % coton, munies de doublures à niveau de fuite performant, la mère d’aujourd’hui doit néanmoins débarrasser ces couches des matières solides, avant le lavage et le séchage, afin que les cacas de bébé n’aillent pas polluer son monde futur. Tout ça, maman doit le faire en regardant périmer son CV.

Le premier bébé de George Sand était un garçon. À l’âge adulte, il choisira de s’appeler Maurice Sand, mais on le baptisera du patronyme du père : Dudevant. D’autant que George Sand n’existait pas encore. Née Aurore Dupin, elle est devenue madame Casimir Dudevant, et le petiot est pour elle l’occasion d’adhérer enfin à l’idéologie naturaliste de Jean-Jacques Rousseau, auteur de Émile ou De l’éducation.

Âgée de 19 ans, Aurore était dans le vent, et la mode était au prêchi-prêcha de Rousseau qui prônait l’allaitement maternel tant et aussi longtemps que le bébé l’exigerait ! Heureusement pour Aurore, Maurice délaisse de lui-même le sein maternel vers l’âge de sept mois. Aurore devra le ressortir, ce sein, en 1828, pour nourrir sa fille Solange. Et Jean-Jacques en remettait en disant qu’il incombait à la mère de pourvoir à la première éducation des enfants. Y avait-il meilleur moyen de clouer la femme à la maison ?

Avant l’Émile, la maman française – l’urbaine en tout cas – envoyait ses enfants en province, chez la nourrice?; une mercenaire du sein qui, pour éviter que le bibelot ne se casse, emmaillotait l’enfant, l’accrochait au mur avec un crochet à viande, comme dans Massacre à la tronçonneuse… On comprend que Rousseau se soit senti interpellé, on comprend moins que son blâme ait visé seulement les mères, lui qui a personnellement reconduit ses cinq enfants naturels à la crèche.

Mais la maternité n’est pas la seule ambition d’Aurore, qui rêve aussi d’écrire. Son mari Casimir perçoit la littérature comme un puissant sédatif. Lassée de parler au mur, Aurore le quitte, part pour Paris, met Maurice en pension, garde Solange avec elle. On s’entasse à trois dans un logement : Aurore, Solange et Jules Sandeau, l’amant, surtout le coauteur du roman Rose et Blanche, écrit à quatre mains et signé du pseudonyme J. Sandeau.

L’œuvre rencontre son public tandis qu’Aurore a repris la plume pour pondre seule sa première fille littéraire : Indiana. Jules hésite à signer un ouvrage auquel il n’a pas participé. Aurore ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du bain et se choisit un pseudonyme apparenté à J. Sandeau. C’est ainsi qu’est née George Sand, qui écrira plus de 90 romans, du théâtre, et une correspondance océanique.

Ses autres filles littéraires s’appellent Lélia, Consuelo, Valentine, Edmonde… Solange, la naturelle, ne manquera pas de se comparer à cette dernière en se confiant à sa mère : Edmonde est la plus belle de toutes tes filles. Moi, je suis la plus mal faite. La mère parfaite s’est éclipsée devant l’écrivaine.

Autant Solange est déséquilibrée, autant Edmonde est parfaite de courage, d’intelligence et de chasteté. Et puis elle s’est émancipée en tant que femme. Dure à battre !, comme son auteure, dont Musset disait : Le soir, j’avais fait dix vers, et bu une bouteille d’eau-de-vie; elle avait bu un litre de lait et écrit un demi-volume !

George se sent aussi appelée par la politique. Elle fonde un journal d’inspiration républicaine, L’Éclaireur de l’Indre. Elle participe activement à la révolution de 1848 qui forcera Louis-Philippe à abdiquer. On dit de Lamartine qu’il était « l’éclat fascinateur » de la République comme on dit de George qu’elle était « la muse de la Révolution ».

Les féministes la reconnaissent comme une mère spirituelle. Le journal La Voix des femmes propose sa candidature au gouvernement provisoire. George refuse net. Depuis, on condamne son ambiguïté : vêtue en homme, portant un nom d’homme, fumant le cigare ; elle bouderait malgré tout la cause des femmes ?!

Pourtant, George a toujours clamé : Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au besoin, mais jamais parlement. Surtout, elle a posé une question toute simple : comment une femme qui doit obéissance à son mari peut-elle garantir son indépendance politique ?

On aurait pu croire qu’elle l’avait obtenue au XXe siècle. Mais Jean-Jacques Rousseau a repris du service avec les dix commandements de la Leche League : À la demande, tu donneras le sein, tétines et biberons tu éviteras?! La jeune maman est reclouée à la maison… Rousseau et la Leche League, même combat. Amen ! Avec, en prime, les recettes pour bébés de Louise Lambert-Lagacé à fricoter soi-même, l’honneur est sauf?!

Et s’il se trouve une George Sand parmi nos jeunes mamans d’aujourd’hui, Jean-Jacques peut rire dans sa barbe avant qu’elle ajoute un article pertinent sur son CV.

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