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Les deux empires
N° 307 - mars 2012
Bestiaire de Denis Côté : soixante-douze minutes de pur plaisir
Un zoo l’hiver, contemplatif et immuable
Ginette Leroux
En ouverture aux 30e Rendez-vous du cinéma québécois, Bestiaire, le nouveau film de Denis Côté, s’annonce comme un grand crû. Sous la griffe originale du cinéaste, des animaux, confinés dans leur quartier d’hiver, nourris et chouchoutés par leurs soigneurs, défilent sous l’œil d’une caméra tranquille, attentive aux moindres mouvements.

L’habitué des univers bigarrés cogne aux portes du Parc Safari d’Hemmingford pour y observer le comportement des animaux et des humains durant la saison hivernale, en attente de l’été et de sa liberté retrouvée. Après Carcasses, présenté en première mondiale aux Rendez-vous du cinéma québécois en 2009 et Curling, sorti en 2010, Denis Côté, réalise un deuxième essai qui surprend, amuse et captive.

Par ordre d’apparition à l’écran, les bisons, les lamas, les chevaux et les chevreuils, dehors dans leur enclos, se délient les pattes. Des cornes qui dansent annoncent les zébus et les zèbres. Au tour des autruches effarouchées qui semblent dérangées par l’intrus. Puis, des pattes poilues se tendent à travers un double grillage dans une tentative d’attraper un bon gros morceau de pomme, distribué par une jeune gardienne qui assure leur bien-être. L’intrigue se tisse. La curiosité du spectateur est attisée.

Singes, macaques, gorilles s’épouillent avec tendresse tandis qu’un petit orphelin enlace sa maman de peluche. Un échassier, une aigrette mousseuse sur la tête, est mécontent. Peut-être n’aime-t-il pas être épié ? Il partage son impatience avec les lions et les tigres, rois et princes de la jungle, qui se lancent sans retenue sur le grillage de la porte de métal cadenassée. Une hyène est maintenue à l’étroit dans sa cage. Deux soigneurs tentent de lui couper quelques touffes de poils qui devraient assurer la guérison d’une plaie. L’apeurée, résignée, n’affiche pas le sourire.

Au fond, qui observe qui ? L’animal n’est pas dupe. La caméra s’attarde, le fixe, et celui qui la manipule est aussi sur pattes. Que fait cet étranger dans notre univers protégé, semble se demander la bête derrière son grillage. De part et d’autre, on se détaille, on se jauge, on se tolère.

L’homme joue un rôle d’exception dans ce monde de préservation de la nature animale sauvage. Le taxidermiste, par exemple. Dans son atelier, concentré, il travaille, paisible, habile, occupé à insuffler une deuxième vie à un canard sauvage. « Johnny, téléphone ! », crie-t-il à son collègue. Seules paroles audibles dans ce film qui laisse toute la place aux cris des bêtes et aux bruits de l’entretien quotidien.

Patience, l’hiver tire à sa fin. Bientôt, l’été sonnera la liberté retrouvée. Les cerfs gambadent à travers champs, le rhino aime se laisser doucher par l’employé du zoo, les chameaux se goinfrent sans se gêner, la girafe bénéficie de son long cou pour étirer son regard par-dessus les clôtures, chacun son tour, les ours s’amusent à attraper au vol la nourriture, assis comme de gros oursons en peluche, béats et affamés. Le buffle remplit l’écran de sa tête ornée de cornes enroulées, affichant un petit air frondeur. Une dernière image qui rappelle la placidité tranquille et souvent barbeuse du plus inclassable de nos réalisateurs québécois.

Le Bestiaire de Denis Côté est réussi. Dans cette production plus conventionnelle, il peaufine à l’extrême un scénario à la trame lente d’une efficacité redoutable. Les longs plans fixes d’une caméra contemplative captent bêtes et humains dans leur quotidienneté silencieuse et immuable, y saupoudrant un zeste d’émotions qui suffit à retenir le spectateur. Soixante-douze minutes de pur plaisir. Un film à la portée de tous.

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