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Les deux empires
N° 307 - mars 2012

Une guerre médiatique qui brise le silence du pouvoir
Pierre Dubuc
Dans toutes les grandes démocraties, les principales factions de la classe dominante ont leurs propres organes de presse qui soutiennent leurs partis politiques respectifs. Leurs médias fouillent dans les affaires de leurs rivaux pour révéler des scandales et miner leurs ambitions politiques.

En lisant l’ensemble de la presse, on arrive, la plupart du temps, à se faire une idée de ce qui se passe réellement au sein de la classe dirigeante : les luttes de pouvoir, les arnaques, etc.

Au Québec, jusqu’à tout récemment, les journaux ne jouaient ce rôle qu’à moitié. Cela était dû, en partie, à la situation de duopôle de la presse. La propriété, la concentration et la convergence des médias, avec Gesca, filiale de Power Corporation, et l’empire Quebecor, atteignent chez nous un niveau sans doute inégalé dans les pays occidentaux.

Mais cela n’explique qu’à moitié la «?paix médiatique » qui existait entre ces deux empires. Mon explication plus globale était la suivante : la classe dirigeante québécoise est tellement restreinte que ses membres n’avaient pas vraiment besoin des médias pour savoir ce qui se passait dans leur propre camp et se tramait dans le camp adverse.

Pour faire image, disons qu’étant donné qu’ils possèdent presque tous une résidence autour du lac Memphrémagog et qu’ils se fréquentent la fin de semaine, l’information pertinente circulait. En fait, on en apprenait souvent plus sur leurs relations en lisant les articles de Konrad Yakabuski, le chroniqueur du Globe and Mail, qui a couvert pendant plusieurs années les actualités québécoises. Il répondait ainsi au besoin de la classe dirigeante canadienne-anglaise, curieuse de savoir ce qui se passait au Québec.

Aujourd’hui, le Québec ne présentant que peu d’intérêt pour le reste du Canada, le Globe and Mail a muté Konrad Yakabuski à Washington et n’a pas jugé bon de le remplacer !

Cependant, ô surprise, une guerre ouverte s’est maintenant déclarée entre Power Corporation (Gesca/Radio-Canada) et Quebecor. Cela a débuté par des escarmouches, mais, aujourd’hui, on a droit à l’artillerie lourde. Quebecor, surtout, met en lumière les activités économiques et sociales de la famille Desmarais et ne ménage pas ses attaques contre Radio-Canada, dont il demande, à toutes fins utiles, la privatisation.

Pour comprendre les enjeux, un peu d’histoire s’impose. Le conflit a des causes économiques qui tournent autour du rôle de la Caisse de dépôt et placement. Le vieux modèle économique des médias reposait jadis sur l’intégration verticale de la forêt jusqu’au papier. Power Corporation était propriétaire de la papetière Consolidated Bathurst et Quebecor World avait accédé au premier rang mondial de l’imprimerie. Puis, Paul Desmarais a vendu la Consol, a fermé les presses associées à ses journaux et fait aujourd’hui imprimer ses quotidiens par le Groupe Transcontinental.

Quebecor a attendu que ses imprimeries deviennent un fardeau avant de s’en débarrasser. Cependant, l’entreprise a réussi à faire converger télévision (LCN-TVA) et médias écrits, mais surtout à acquérir Vidéotron avec l’aide de la Caisse de dépôt. Avec le contrôle du moyen de transmission de la télévision, de l’Internet et du téléphone, Quebecor est en voie de développer le modèle économique d’intégration verticale de l’avenir.

Son concurrent, Gesca, l’a imité avec son partenariat de convergence avec Radio-Canada, mais se trouve désavantagé, étant absent du domaine des télécommunications. La nomination à la tête de la Caisse de dépôt de Michael Sabia, l’ancien pdg de Bell Canada – concurrent de Quebecor dans le domaine des télécommunications – peut s’interpréter comme la réplique de la famille Desmarais.

On se rappellera que Pierre-Karl Péladeau brillait par son absence lors de la rencontre organisée par les Demarais dans les bureaux de Power Corporation pour faire accepter Michael Sabia aux figures de proue du Québec Inc. et que c’est un journaliste de Quebecor qui, s’étant trouvé « par hasard » sur place, a révélé la tenue du cette rencontre.

Le conflit a aussi des dimensions politiques. C’était inévitable qu’il s’y transporte. Paul Desmarais est connu comme le King Maker de la politique canadienne et québécoise. Au fédéral, le journaliste Peter C. Newman a décrit dans The Canadian Establishment comment la campagne de Trudeau en 1968 a été organisée dans les bureaux de Power Corporation à Montréal.

Puis, le fils de Paul Desmarais a marié la fille de Jean Chrétien et c’est encore Desmarais qui a fait la fortune de Paul Martin en lui cédant à un « prix d’ami » (financement inclus) la Canadian Steamship Lines. Aujourd’hui, le chef par intérim du Parti Libéral, Bob Rae, est le frère de John Rae, vice-président de Power Corporation.

Dans un documentaire consacré à Claude Ryan, le journaliste Jean-François Lépine expliquait comment Desmarais a obligé Jean Chrétien qui lorgnait la succession de Robert Bourassa après l’élection de 1976 à céder la place à Claude Ryan. Plus tard, Daniel Johnson a quitté son poste de membre du conseil d’administration de Power Corporation pour remplacer Claude Ryan. Enfin, André Pratte raconte dans sa biographie de Jean Charest comment Paul Desmarais a tordu le bras à ce dernier pour le forcer à quitter la direction du Parti progressiste-conservateur fédéral pour celle du Parti libéral du Québec.

Si Power Corp. appuie toujours le Parti libéral, Quebecor fait aujourd’hui la promotion de la Coalition avenir Québec (CAQ) de Sirois-Legault, dont l’objectif avoué est de marginaliser le Parti Québécois et de reléguer aux oubliettes la question de l’indépendance du Québec.

Cela constitue un important virage pour Quebecor, dont les médias ont jadis ouvert leurs pages aux indépendantistes et aux progressistes (René Lévesque, Pierre Bourgault, Bernard Landry et Lise Payette), aujourd’hui remplacés par une série de chroniqueurs de droite, le plus souvent fédéralistes (Éric Duhaime, Nathalie Egralby-Levy, Richard Martineau).

Ce virage, qui n’est sans doute pas étranger à l’acquisition par Quebecor du groupe Sun Media (journaux et télévision) et à l’alliance de Pierre-Karl Péladeau avec Stephen Harper. Lors de la dernière campagne électorale, Sun Media a outrageusement fait campagne pour le Parti conservateur Stephen Harper.

Cette alliance avec Stephen Harper renoue avec une vieille tradition canadienne, celle de l’alliance entre les conservateurs canadiens et les nationalistes québécois. Dans l’histoire récente, nous en avons eu deux moutures : l’alliance Diefenbaker-Duplessis et celle de Mulroney avec le René Lévesque du «?beau risque ». Aussi, il n’est pas étonnant de retrouver Brian Mulroney au conseil d’administration de Quebecor.

La rivalité entre les deux clans est également révélatrice de l’opposition historique entre deux groupes financiers de la classe dominante canadienne, l’un dirigé par la Banque Royale, associé traditionnellement au Parti Libéral, et l’autre, avec la Banque CIBC comme leader, qui a toujours eu des accointances avec le Parti conservateur. Ce n’est donc pas un hasard qu’un des fondateurs de la CAQ, Charles Sirois, préside le conseil d’administration de la CIBC.

Au-delà de cette rivalité, les deux groupes, Gesca et Quebecor, font preuve de la plus totale unité dans leur anti-syndicalisme. Dans l’extrait d’une entrevue accordée à l’hebdomadaire français Le Point, censuré par les gens de Power Corporation, mais qui est parvenu à Robin Philpot qui l’a publié dans Derrière l’État Desmarais : Power, Paul Desmarais déclarait qu’il s’opposait à l’indépendance du Québec parce « que les séparatistes nous conduisent à la dictature des syndicats » (sic). Quant à Pierre-Karl Péladeau, son attitude dans les conflits de travail dans ses entreprises (Journal de Québec et de Montréal, Vidéotron) et l’orientation vicieusement antisyndicale de ses médias parlent d’elles-mêmes.

Aujourd’hui, il n’y a qu’à souhaiter que cette rivalité entre Gesca/Radio-Canada et Quebecor s’intensifie. Elle peut avoir une fonction éducative non négligeable pour ceux et celles qui savent lire, même s’il faut souvent que ce soit entre les lignes.

C’est par ce moyen que les orphelins de la grande presse, c’est-à-dire la classe ouvrière et les indépendantistes, peuvent développer une certaine compréhension du monde dans lequel ils vivent, surtout si leurs propres intellectuels les aident à le déchiffrer.

Cependant, cela ne remplace d’aucune façon la nécessité d’une véritable presse libre et indépendante, représentant les intérêts de la majorité de la population, et permettant d’établir son propre ordre du jour politique et ne plus être dépendant de celui défini par la classe dominante par l’intermédiaire de ses médias.

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