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Les deux empires
N° 307 - mars 2012

Foi de Power ! on ne discute pas affaires à Sagard
Michel Rioux
Auberge : « Maison où on loge et nourrit les voyageurs pour de l’argent. » – Dictionnaire Littré

S’il en est un qui, où que se trouve sa tombe, doit se demander avec une certaine incrédulité comment il se fait que son nom se promène autant ces jours-ci, c’est bien cet humble Récollet, missionnaire de son état, venu dans ce qui fut en son temps la Nouvelle-France porter en 1623 la parole de Dieu en Huronie. Gabriel-Théodat Sagard, tout entier consacré aux œuvres célestes, pouvait-il deviner que 400 ans plus tard, son nom serait associé à de basses œuvres pas mal plus terrestres ?

Encore une fois, force est de constater à quel point les desseins du Très-Haut sont parfois impénétrables...

En effet, ô ironie, la Huronie s’était repliée là même où se trouve aujourd’hui le domaine de l’Oncle Paul, après que les Iroquois l’eurent chassée de la baie Georgienne. Et il faut croire que la tradition de la chasse ne s’est pas perdue. Alors que le Récollet Sagard se consacrait à la chasse aux catéchumènes, on comprend que, de nos jours, c’est une immense pourvoirie qu’on a mise en place à Sagard.

Le seigneur des lieux s’en est ouvert il y a quelques années au magazine français Le Point. « Toutes sortes de poissons dans les lacs. Des faisans que nous introduisons pour la chasse. Mais il y a aussi des orignaux. L’orignal n’est pas un animal facile à chasser. On trouve aussi des chevreuils et des ours qui viennent détériorer notre terrain de golf », expliquait-il au journaliste. Ainsi donc, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en plus d’être une auberge de luxe, les Desmarais y exploitent une pourvoirie fort lucrative.

Au fil des ans, on y a reçu de prestigieux chasseurs… de primes. Les Bush père et fils, Bill Clinton, Nicolas Sarkozy, Paul Martin, Jean Chrétien, Martin Cauchon, John James Charest, Lucien Bouchard, Sheik Yamani, Brian Mulroney et Ingrid Betancourt, avons-nous appris, y ont fait le coup de fusil (addition excessivement élevée). Mais gratuitement, si l’on en croit J.?J.?Charest. Du social mur à mur, a-t-il confié, un peu penaud quand même. On ne parlerait que de chasse dans ce château. Le roi d’Espagne Juan Carlos, atterri sur les lieux, a consacré son caractère espagnol. Pendant que leurs hommes se prennent pour Nemrod, les femmes prennent le thé du matin au soir, faut croire.

Mais quoique tout entier absorbé par les péripéties qui entourent leur chasse, il ne faudrait quand même pas que ce beau monde prenne les enfants du bon dieu que nous sommes pour des canards sauvages, à la fin !

On se souvient du yacht de Tony Accurso et du prix qu’a dû payer le président de la FTQ pour s’y être laissé inviter. On conviendra que, ce faisant, le ci-devant baudet avait peut-être brouté un peu plus que la largeur d’une langue dans un pré interdit. Mais que dire alors de tous ces représentants cravatés du gratin politique et financier qui, revenus exténués de leurs excursions de chasse dans la forêt charlevoisienne, n’ont de cesse de surveiller les ascenseurs du château, des ascenseurs qui montent, qui redescendent, en attendant leur tour.

Ce qu’on appelle couramment dans ces milieux des retours d’ascenseurs.

Car il faudrait vraiment que le président de la Caisse de dépôt, Michael Sabia, soit devenu accro à la chasse, comme d’autres le sont à la coke, pour qu’il ne s’entretienne avec le châtelain que de truites, de faisans, d’orignaux, de chevreuils et d’ours durant toute une fin de semaine. Ou encore que le seul sable auquel on aurait fait allusion aurait été celui qu’on trouve dans ces trappes de sable que les sadiques installent çà et là sur les terrains de golf.

...En passant, puisqu’il est question de sable, comment se portent vos intérêts dans les sables bitumineux de l’Alberta, mon cher Paul ?, aurait pu demander Sabia à Desmarais.

...Beaucoup mieux depuis que la Caisse de dépôt a investi plus de 5 milliards $ dans ce développement, dear Michael, aurait pu répondre le grand patron, sous le regard satisfait du fils André.

Et Oncle Paul de se rappeler, l’œil humide, que le premier geste posé par le nouveau capitaine de la Caisse de dépôt avait été de se rendre dans les bureaux de Power Corp. Pour, en honnête féal, déposer ses hommages à ses pieds. En présence sans doute de son prédécesseur H.-P. Rousseau, entraîné dans le giron de Power Corp. Par un appât de 800 000 stocks options. La valeur de l’action de Power en date du 17 février était de 24,79 $. Faites le calcul.

Les deux complices eurent beau chasser le naturel pendant trois jours, le naturel est revenu au galop. Ils ont parlé d’argent.

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