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Intégration ou intégrisme ?
N° 306 - février 2012
Le portulan de la bohème
Comme un rêve new-yorkais, immense avec son chapeau
Jean-Claude Germain
Nous avions franchi la grille d’entrée de l’asile Saint-Jean-de-Dieu et le gardien nous avait remis un laissez-passer, après y avoir inscrit nos noms. Je me souviens qu’il était jaune. John Max s’était débrouillé pour obtenir une rencontre avec la direction de l’institution. Il nourrissait le projet de réaliser, à la manière d’Eugene Smith, un essai photographique sur ce lieu aussi présent que mystérieux dans la vie montréalaise.

Pour ma part, je pénétrais dans un univers qui m’intriguait depuis les tours de machine du dimanche de mon enfance. Invariablement, en revenant du bout de l’île, nous longions la clôture grillagée de l’asile. La gravité inhabituelle des commentaires de mon père sur ceux qui vivaient derrière avait piqué ma curiosité. N’était-ce qu’une différence subtile entre le «?pauvre monde?» et le « monde pauvre?». On devait aider les seconds dans la mesure du possible, mais le sentiment à adopter envers les premiers était plus complexe, mêlé de tristesse, de compassion et d’impuissance résignée.

Rue Fabre, nous avions notre idiot, il habitait en face de chez nous, un peu en biais, au premier étage. Il n’avait pas plus de quinze ans et était complètement obnubilé par les exploits de Tarzan. À l’été, il lui arrivait périodiquement de sauter sur la balustrade du balcon pour y lancer le cri de Johnny Weissmuller, en se frappant la poitrine. À l’occasion, il perdait l’équilibre et se ramassait dans le bosquet du parterre. C’était plutôt divertissant !

Un jour, on le voit grimper dans un poteau de téléphone et y attacher une corde à linge, pour en redescendre aussitôt avec l’agilité d’un singe, et grimper immédiatement les marches de l’escalier jusqu’au deuxième balcon de sa maison. Ensuite, debout sur le garde-fou, après avoir lancé son cri du Roi de la jungle et tendu la corde, comme son héros qui empruntait des lianes pour voyager d’un arbre à l’autre, il s’est envolé sous nos yeux ébahis pour aller s’écraser sur le poteau dans éclat de rire général.

Comme dans un film muet, il s’est relevé indemne. Il était un peu sonné, mais par miracle, il ne s’était pas assommé. Le seul commentaire de sa mère a été?: «?Y a vraiment un Bon Dieu pour les simples?!?» Curieusement, le même adage populaire s’appliquait aux soûlons. Il restait à savoir si Saint-Jean-de-Dieu offrait le même service.

En quittant la guérite du gardien, nous avons d’abord emprunté une allée ombragée bordée de grands arbres, qui débouchait sur un rond-point central, et procédé à une reconnaissance sommaire des lieux. Malgré une présence soutenue de la verdure, l’ambiance lugubre, qui se dégageait d’une agglomération d’édifices en pierres grises, était amplifiée par une symétrie pénitentiaire qui manquait décidément de folie. L’architecture n’était pas la tasse de thé de John Max et à son grand dam, il n’y avait pas un chat à la ronde.

En passant la porte d’entrée du bâtiment principal, je me suis subitement retrouvé en pays de connaissance. Les jésuites aimaient répéter à tout escient la maxime «?Mens sana in corpore sano?». Mais peu d’entre eux la mettaient en pratique. L’idéal des sœurs de la Providence était moins ambitieux et plus atteignable: «?Parquet brillant et boiserie cirée sont le miroir d’une âme pure?». J’en avais fait l’expérience tout jeune au couvent de la Sainte Enfance. Une fois ou deux par mois, nous enfilions des patins de feutre pour polir les planchers du parloir ou de la salle de musique, et redonner tout son luisant à l’âme du couvent.

Les maîtresses de maison du Québec n’avaient pas eu besoin d’une traduction en latin de la devise des religieuses pour astiquer compulsivement leurs prélarts et frotter tout ce qui pouvait reluire, en prévision d’une visite à l’improviste qui aurait pu révéler au grand jour le triste état de leur vie intime.

Comme les sous-vêtements qu’on se devait de porter immaculé en tout temps puisqu’on ne savait jamais quand on pourrait être frappé par une auto, un tramway ou un coffre-fort de bande dessinée. La souillure aurait été encore pire que la blessure?! Bref, l’ambiance lustrée et austère de l’accueil de Saint-Jean de Dieu nous rappelait qu’en ce lieu, le bon ordre ne composait pas avec son contraire.

La réunion subséquente dans le bureau de la direction nous a fait l’effet d’un interrogatoire plus que d’une entrevue. Le directeur, flanqué de deux assistants, s’était visiblement accordé une pause-détente pour recevoir des artistes. Réduite à sa plus simple expression, la demande de John Max, qui aurait été plus à l’aise au Royal Vic, se résumait à solliciter un libre accès aux lieux et aux activités de l’institution pendant une période assez longue. J’ai réalisé que nous n’avions pas préparé un plan d’attaque au moment de prendre son relais pour défendre la cause.

Tenter d’expliquer une démarche artistique sous le regard clinique de trois interlocuteurs, qui affichent déjà un sourire narquois, peut se comparer à sauter dans le vide sans parachute. Je me suis rassuré en les rassurant que le projet envisagé n’était pas un reportage comme tel, mais un essai photographique, où l’artiste ne cherchait pas à capter bêtement ce qu’il voyait, mais à vivre une situation de l’intérieur, en se laissant imbiber par son atmosphère, pour en trouver le pouls et se mouler dans le rythme même de la vie de ses acteurs. Ce qui ne donnait pas au final un exposé dans un journal, mais une fresque impressionniste… comme les Nymphéas de Monet, qui n’étaient pas une copie de la nature, mais le reflet de sa lumière.

J’ai bien senti qu’à vouloir trop embrasser, on manquait le train. Les membres de notre jury improvisé n’ont eu qu’à échanger un regard entendu pour que «?l’essai photographique?» prenne le chemin du panier des demandes rejetées. Le directeur a néanmoins senti le besoin de nous servir pour la forme son discours souvent répété sur les impératifs gouvernementaux, administratifs et médicaux qui l’empêchaient de nous accorder la permission sollicitée.

Une fois décodé, le laïus revenait à dire?: quand la société a choisi d’ignorer l’existence des asiles, tout comme les familles et les proches, celle des internés, dont une bonne partie n’arrive même plus à se souvenir qui ils sont, pourquoi réveiller un chat qui dort??

L’audience terminée, nous étions sur notre départ, quand le directeur nous a retenus pour valider nos laissez-passer. Au moment d’apposer sa griffe sur les cartons jaunes, il lève la tête et nous lance sur un ton sarcastique en prenant ses assistants à témoin?: «?Vous seriez mal pris, si on ne vous laissait pas sortir, han???» Max n’avait pas très bien saisi ce qui se passait, mais j’étais atterré par l’éclat de rire sardonique général qui a suivi.

Dommage qu’Eugene Smith n’ait pas été là avec sa caméra pour en faire un tableau avec ses noirs profonds et ses clairs-obscurs lumineux à la Rembrandt. Si de toute évidence, il n’y avait pas de Bon Dieu pour les fous, ils ne manquaient sûrement pas de geôliers.

De temps à autre, Max tentait de placer une suite photographique dans le Weekend Magazine, dont la version française, par la suite autonome, était Perspectives. À Montréal, ces deux tabloïds étaient respectivement insérés dans les éditions de fin de semaine de La Presse ou du Montreal Star. Compte tenu de l’importance des tirages, les cachets étaient respectables. On pourrait même dire enviables.

John avait monté un portfolio de diverses scènes de la vie quotidienne de la rue Saint-Laurent qui mettait en scène une brochette de personnages disparates. Ils sortaient de l’ordinaire par leurs regards qui révélaient ce que l’objectif de Max y trouvait invariablement?: une sourde appréhension ou une tristesse infinie sur un fond de mélancolie. Il m’avait confié la tâche d’écrire le texte qui devait les accompagner. En anglais, il va de soi.

Le rédacteur en chef de Weekend n’avait pas été emballé par le traitement hard-edge du sujet. Trop incisif entre le sourire radieux d’une annonce de Pepsodent et une pub romantico-vaporeuse de White Swan?! Quant au texte, il avait laissé savoir à John qu’il y avait déjà un Kerouac et nul besoin d’un deuxième. La comparaison aurait pu être flatteuse, mais j’ai présumé que le premier était déjà de trop pour lui. Rien n’était alors plus opposé à la navrante platitude de la Wouaspitude que la quête échevelée de cette béatitude, qui a donné son nom à la Beat Generation.

Avec sa veste militaire kaki à quatre poches où il pouvait glisser un paquet de cigarettes, un posemètre, des rouleaux de pellicule photographique, vierge dans l’une et utilisée dans l’autre, une ou deux caméras Nikon accrochées au cou, Max était à la fine pointe du nouveau chic beatnik. Ces derniers avaient lancé la mode de s’habiller dans les magasins de surplus d’armée et ils étaient nombreux dans le bas de la ville.

Pour s’éloigner du Rosemont maternel, John s’était rapproché en quelque sorte de New York en s’installant dans un petit appartement, rue du Fort, près du Forum. Surtout un soir en particulier où nous baignions littéralement dans l’ombre du grand Jack. Nous devions bien être une dizaine de ses amis réunis pour pendre la crémaillère, tous assis sur le plancher du salon, parce qu’il n’y avait pas de meubles dans la piaule éclairée à la chandelle, parce que l’éclairage de l’ampoule nue au plafond était sinistre.

John avait également invité une amie de Kerouac rencontrée dans l’après-midi. Emma avait le gabarit et la voix grivoise de Sophie Tucker, chantant «?Some of these days / You’re gonna miss me honey?! » Ses six pieds et deux étaient coiffés d’un chapeau de paille à larges bords assorti à une longue robe en crêpe noire. On ne parlait plus d’une simple princesse, mais d’une impératrice juive, du genre à tenir la tête tranchée d’Holopherne par les cheveux comme la Judith de la Bible.

Emma occupait le centre de la pièce et se balançait sensuellement au rythme ambiant de la musique indienne. Il a suffi d’une seule question pour qu’elle se lance dans une logorrhée débridée avec l’assurance d’une soliste expérimentée. Allen (Ginsberg)?! Greg (Gregory Corso, un poète beat)?! Peter (Orlosky, le compagnon de Ginsberg)?! Les prénoms fusaient nous accordant une connaissance intime du cercle d’amis de Kerouac. Qui, ces temps-ci, avait des problèmes à combler toutes les femmes qui lui tombaient dans les bras après avoir lu On the Road?! Il n’était pas plus doué au lit qu’il pouvait tenir un volant. Mais je sais chauffer une machine à écrire, répliquait-il.

Elle cancanait comme Kerouac avait conçu sa prosodie bop, sans perdre le rythme, en se laissant conduire au gré des mots et de l’association libre des idées. Allen Ginsberg avait emprunté la manière d’écrire inventée par Kerouac pour produire son chef-d’œuvre Howl et lors de la première lecture publique de son poème, avec Jack dans l’auditoire, qui appuyait le rythme des musiciens sur des bongos avec des Ya?! et des Go?! Go?!, Ginsberg s’était métamorphosé en un prophète beat.

Et l’on était emporté par le déferlement?! Allen avait mis un spectateur au défi de montrer qu’il était un homme en se mettant à poil comme lui au lieu de jouer les gros bras. Ginsberg était juif et Kerouac canadien français, mais pour Emma, ils avaient tous deux un point en commun?: une mère qui les avait rendus fou à interner. Ne jamais s’arrêter de bouger?! La grande bougeotte était la réponse à tout dans l’évangile de Kerouac. Bouger?! Libre et sans gêne comme une danseuse du ventre, elle s’abandonnait totalement aux poussées de chaleur alternées du tabla et du sarod. Je la revois encore dans l’éclairage des chandelles, immense avec son chapeau. Comme un rêve new-yorkais.

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