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Faut pas perdre le nord !
N° 305 - décembre 2011
Le portulan de l’histoire
Le Bonhomme Durham et l’ombre de Papineau
Jean-Claude Germain
Au Québec, l’Histoire est née sous la forme d’une riposte au camouflet d’un aristocrate anglais. Lord Durham avait statué en 1839 que nous étions un peuple sans histoire et sans littérature. C’était d’autant plus insultant que c’était vrai. Après la Défaite, les Canayens, ruinés par les Français et défaits par les Anglais, s’étaient d’abord préoccupés de leur survie, puis de leur survivance.

Dans la vie courante, la culture et la mémoire de leur histoire allaient de soi. Sauf qu’on n’avait pas eu le temps de la jeter sur papier, avant que son absence ne se fasse cruellement sentir. « Un Canadien n’a pas tout fait, mais il peut tout faire, une fois pris pour le faire ! » Fidèle à la maxime de Joseph-Charles Taché, l’état d’urgence a prévalu pour lui donner forme.

En 1848, François-Xavier Garneau avait déjà pondu le premier tome de son Histoire du Canada. Il avait tout naturellement adopté le point de vue des Patriotes. L’histoire des Canayens était conforme au premier toast du premier banquet de la Saint-Jean Baptiste : Au peuple, source de tout pouvoir légitime !

Dans la préface de son ouvrage, notre premier historien prenait bien soin de prévenir le lecteur que son récit historique ne serait pas à l’européenne, avec des rois, de hauts faits d’armes, des batailles rangées et des statues équestres. Nos ancêtres avaient appris des Amérindiens que le Grand Manitou avait planté les arbres pour faire la guerre, en se cachant derrière, et ils avaient tiré profit de la leçon pour découvrir l’Amérique au lieu de la conquérir.

L’approche démocratique de Garneau n’eut pas de véritables héritiers. Au tournant du XXe siècle, la légende dorée ecclésiastique tenait le haut du pavé dans les écoles. Avec le Roi et l’Église au sommet de la pyramide, les Amérindiens étaient à nouveau, comme dans les Relations des Jésuites, des païens à convertir et le bon peuple, ignare et crédule.

Pour occulter sa soumission à l’État colonial depuis la Défaite, l’histoire ecclésiastique y gratifiait l’Église d’un rôle décisif sous le Régime français, faisant fi que, dans un État totalitaire, le premier et le dernier mot n’appartenaient pas à l’évêque, mais au gouverneur, représentant d’un monarque absolu de droit divin.

Mais revenons au camouflet ! Dans le même soufflet, lord Durham soulignait que la population du Bas-Canada gardait le souvenir d’une France qui n’existait plus, celle de l’Ancien Régime. Ce qui était vrai. Il avait également noté que la colonie ne possédait aucun théâtre. La preuve par excellence, selon lui, qu’elle n’était plus française. En somme, il accordait ses lettres de créance à l’identité canayenne ou québécoise.

Sauf qu’on l’a pris de travers ! Et la riposte de Garneau s’est transformée progressivement en une plaidoirie pour prouver à un lord britannique, transformé en Bonhomme Seven O’Clock, qu’on était toujours Français. Alors que nous ne l’étions plus depuis les tout débuts ou presque !

L’Angleterre de 1839 n’est impériale que depuis l’Union avec l’Irlande en 1800. Elle est riche, victorieuse, admirée et invulnérable. Elle ne manque pas de marchés, se préoccupe avant tout de ses affaires domestiques et s’est refait une virginité en cessant d’être esclavagiste l’année précédente.

Enivrée par l’enthousiasme suscité par son couronnement, la jeune reine Victoria a écrit dans son journal : « Je ne sais comment dire combien je suis fière d’être la souveraine d’une telle nation ». Elle ne songe évidemment pas à un village du comté de Donegal en Irlande, où les 9 000 habitants n’ont que dix lits et quatre-vingt-treize chaises à se partager, mais à l’Angleterre des vrais « Britons ».

L’expérience malheureuse de la Révolution américaine a laissé un goût amer à une bonne partie des Anglais. Ils en ont retenu que la colonisation menait nécessairement à la répression : soit celle de compatriotes appelés à revendiquer leur liberté, soit celle d’étrangers qu’on aurait dû laisser se débrouiller avec leurs problèmes.

En 1839, l’Angleterre ne ressent pas encore un besoin d’empire et la population en général manifeste peu d’intérêt pour le ramassis de colonies qui en constituent déjà l’embryon. Lorsqu’on aborde le sujet du Canada avec le Premier ministre Lord Melbourne, il adopte un ton badin. « Quel intérêt peut-on avoir pour un pays où les saumons n’arrivent même pas à voler ? »

Le rapport Durham a une longueur d’avance. Il annonce la politique coloniale d’un empire qui aura accepté une destinée au-delà des mers et un devoir de civilisation. C’est à ce titre précurseur que l’histoire britannique réserve une niche à Radical Jack.

Lord Russell, le père des Dix résolutions, a également tracé les grandes lignes de cette mission impériale pour les anciennes colonies esclavagistes. « Notre rôle sera d’encourager l’instruction religieuse des Nègres pour qu’ils puissent bénéficier des avantages de la Chrétienté ; de maintenir l’ordre et la paix sociale ; d’amener la race africaine à comprendre que là où flotte le drapeau britannique, elle trouvera ami et protecteur ; de contrer l’oppression et de voir à l’administration impartiale de la loi ».

Le rapport Durham aurait pu être écrit par un autre grand commis de l’État. Ils étaient nombreux, compétents et à l’aube d’une nouvelle ère. Si cela avait été le cas, on ne se souviendrait plus de son nom.

Lord Durham s’est taillé une place démesurée dans l’histoire des Québécois par un tour de passe-passe. Son rapport, perçu comme un coup de Jarnac politique, a occulté l’ombre du grand Papineau dans leur mémoire, en imposant, comme interlocuteur du pouvoir, celle d’un « nègre blanc », sans histoire et sans littérature.

Une distorsion frauduleuse dans laquelle les Canayens ne pouvaient pas se reconnaître puisqu’elle n’avait jamais existé que dans les divagations racistes d’Adam Thom dans les pages du Montreal Herald. « Un tel peuple est incompétent à comprendre les relations compliquées des sociétés. » La prestidigitation a réussi puisqu’on se souvient encore de l’affront de Durham et qu’on a oublié l’action historique de Papineau.

Pourtant, encore aujourd’hui, la meilleure réponse au fameux rapport est la sienne, publiée en 1839, à Paris, dans La Revue du Progrès, sous le titre Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais.

« Ce n’est plus à moi à me porter l’accusateur du gouvernement anglais, comme il a été de mon devoir de le faire pendant trente ans de ma vie publique. Ce gouvernement s’est lui-même confessé coupable dans les cent vingt pages in-folio que vient de publier lord Durham.

« Corruption systématique, péculats honteux, antipathies contre les peuples, exemples révoltants d’irresponsabilité dans les agents du pouvoir, accaparement du domaine public, rien ne manque à ce tableau des misères du Canada, tableau tellement hideux que son pendant ne pourrait être fourni que par l’histoire d’une autre possession anglaise, l’Irlande.

« Voulant prouver que sa race favorite, la race saxonne, est seule digne du commandement, lord Durham l’a mensongèrement peinte en beau, et il a assombri par les plus noires couleurs le faux portrait qu’il a tracé des Canadiens français.

« Mais malgré cette avilissante partialité, je renvoie avec confiance les lecteurs équitables à cet étrange rapport, bien convaincu qu’ils en tireront cette conclusion, que les Canadiens n’ont aucune justice à espérer de l’Angleterre ; que, pour eux, la soumission serait une flétrissure et un arrêt de mort, l’indépendance, au contraire, un principe de résurrection et de vie.

« Vrai quand il accuse le pouvoir, faux quand il accuse le peuple, le Rapport de lord Durham servira aussi à prouver que l’indépendance du Canada est un événement voulu par l’intérêt de l’ancienne comme de la nouvelle France, et par l’intérêt de l’humanité tout entière ».

Louis-Joseph Papineau a eu des héritiers politiques. Les Rouges de Joseph Doutre, Louis-Antoine Dessaules et des frères Dorion, Antoine-Aimé et Jean-Baptiste-Éric, ont combattu l’Union, la Confédération et fondé l’Institut canadien (1844) où le Grand provocateur sera invité à faire son dernier discours en 1867.

L’Institut sera excommunié deux ans plus tard et Louis-Joseph s’éteint en 1871. « Je suis le même en tout » déclarait-il à son retour d’exil. Il n’avait changé en rien et il a tenu parole même sur son lit de mort. « Si l’on me refuse le repos dans ma chapelle funéraire auprès de ma femme, de mon père, de plusieurs de mes enfants et petits-enfants – ce qui a été le cas – enterrez-moi dans la tour de ma bibliothèque. Quelle soit mon asile sacré ! »

Dans l’ouvrage remarquable qu’elle lui a consacré en 1924, Éva Circé-Côté souligne avec une grande pertinence que « Si Papineau avait fait sa paix avec l'Église avant de trépasser, on ne lui eût pas ménagé les éloges qu'on lui sert si parcimonieusement aujourd'hui parce qu'il est resté fidèle jusqu'à la fin à son idéal philosophique. Sa statue ornerait notre plus beau square et tous les bambins de l'école sauraient par coeur les Quatre-vingt-douze résolutions ».

Le dernier discours de Louis-Joseph Papineau, prononcé le 17 décembre 1867, est un peu son testament politique. Comme tous les grands hommes, il ne nous lègue pas sa vision du passé, mais de l’avenir.

Et l’avenir est l’ombre qu’il projette devant lui : les Rouges, le parti national d’Honoré Mercier, la Ligue nationaliste d’Asselin, de Lavergne et de Bourassa, l’Union Nationale de Gouin et de Duplessis, le Bloc populaire d’André Laurendeau, le Ralliement pour l’indépendance nationale (RIN) d’André d’Allemagne et de Pierre Bourgault, le Parti Québécois de René Lévesque, de Jacques Parizeau et de Bernard Landry, le Bloc Québécois de Gilles Duceppe et le Québec solidaire de Françoise David et d’Amir Khadir.

Le Grand orateur n’a pas changé. Il se tient droit, la tête haute, la huppe altière et il embrasse la foule immense qui s’est pressée pour l’entendre d’un long regard qui traverse le temps.

« Vous me croirez, je l’espère si je vous dis que j’aime mon pays. L’ai-je aimé sagement ? l’ai-je aimé follement ? Au-dehors, les opinions peuvent être partagées. Néanmoins mon cœur et ma tête, consciencieusement consultés, je crois pouvoir décider que je l’ai aimé comme il doit être aimé.

C’est à mes concitoyens de toutes les origines que j’en appelle aujourd’hui, comme je l’ai toujours fait ; que je dis que nous devons être non seulement soucieux de conserver les droits acquis, mais que, par la libre discussion, nous devons nous efforcer sans cesse d’en acquérir de nouveaux.

Bien aveugles sont ceux qui parlent de la création d’une nation nouvelle, forte et harmonieuse – nous sommes en 1867 – et qui ignorent et dénoncent le fait majeur et providentiel que cette nationalité est déjà toute formée, grande, et grandissante sans cesse ; qu’elle ne peut être confinée dans ses limites actuelles ; qu’elle a une force d’expansion irrésistible ; qu’elle sera de plus en plus dans l’avenir composée d’immigrants venus de tous les pays du monde, non seulement de l’Europe, mais bientôt de l’Asie, dont le trop-plein, cinq fois plus nombreux, n’a plus d’autre réservoir que l’Amérique ; composée, dis-je, de toutes les races d’hommes, qui avec leurs mille croyances religieuses, grand pêle-mêle d’erreurs et de vérités, sont poussées par la Providence à ce commun rendez-vous pour fondre en unité et fraternité toute la famille humaine.

La patrie n’aura de force, de grandeur, de prospérité, de paix sérieuse et permanente qu’autant que toutes ces divergences d’origine et de croyances s’harmoniseront et concourront ensemble et simultanément au développement des forces et de toutes les ressources sociales ».

Chaque fois qu’une affirmation encore plus forte de notre identité politique lui fait écho, l’ombre de Papineau s’agrandit à la taille de l’indépendance.

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