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Faut pas perdre le nord !
N° 305 - décembre 2011

Lord Durham se porte à merveille et vit à Ottawa
Charles Castonguay
Au gré de l’actualité linguistique, une phrase revient souvent trotter dans ma tête d’anglophone (du moins selon ma langue maternelle) : « Lord Durham Is Alive and Well and Living in Ottawa ».

Lord Durham se porte à merveille et vit à Ottawa. J’en suis venu à voir ainsi la politique linguistique canadienne. Comme une mise en œuvre de l’assimilation à petit feu que recommandait le bon lord.

Cette perception des choses dérange. Déplaît, même. Mais comment voir autrement, par exemple, les récentes nominations d’unilingues anglais à des postes clés par lord Harper ?

Fort de sa foi suprémaciste, Durham prétendait, en les anglicisant, affranchir les Français du Canada de leur condition de misérables ignorants de sorte qu’ils puissent, eux aussi, bénéficier des avantages de la civilisation anglo-saxonne. Harper fait preuve d’une semblable bienveillance envers les indigènes, en les dotant de haut-placés unilingues d’une compétence sans pareille.

Dans son livre Sorry, I Don’t Speak French, Graham Fraser, aujourd’hui Commissaire aux langues officielles, présentait comme un net progrès le fait qu’un candidat à la chefferie d’un parti politique fédéral se doive maintenant d’être bilingue. Avec Harper, on voit combien cela peut n’être que façade.

Je préfère un premier ministre unilingue de bonne volonté. Tel Lester B. Pearson qui aurait voulu refonder le Canada sur la base d’un partenariat d’égal à égal entre Canadiens anglais et Canadiens français. Mais les pirouettes de Trudeau ont ensuite fait leur œuvre. L’occasion de restructurer le Canada de façon à assurer un authentique épanouissement à sa composante d’ascendance française s’est envolée.

Le Canada en est rendu à se donner comme modèle au reste du monde pour la gestion de sa diversité, entre autres linguistique. Syndrome que résume bien le slogan « The World Needs More Canadas ». Attitude aux antipodes de la sagesse requise pour accepter de remettre en question une politique qui s’avère non seulement inadéquate mais, osons le dire, assimilatrice.

Le Canada n’a pas que trop changé dans sa tête. Il a trop changé aussi dans sa population. À chaque recensement s’ajoutent un million de personnes de plus qui déclarent savoir parler l’anglais mais ignorer le français. Un million à tous les cinq ans. Cela donne en 2006 sept millions de Canadiens unilingues anglais de plus qu’au temps de Pearson. L’équivalent de la population du Québec.

Ajoutés aux 14 millions déjà énumérés en 1971, cela fait au total 21 millions d’unilingues anglais dans le Canada d’aujourd’hui. Pardon, un nouveau recensement vient d’avoir lieu : 22 millions, donc. Trois fois le Québec.

Réfléchissons. Un politicien fédéral n’a-t-il pas davantage intérêt à flatter cette majorité d’unilingues en constante progression qu’à se soucier des jappements de quelques chiens au Québec ?

Que les défenseurs du bilinguisme à la canadienne soient, oui ou non, des exécuteurs conscients de la recommandation de lord Durham, le résultat est le même : la domination absolue de l’anglais en matière d’assimilation.

On pouvait autrefois mesurer l’effet cumulatif de l’assimilation en comparant l’origine ethnique et la langue maternelle de la population, disponibles toutes deux depuis le recensement de 1931. À partir de 1971, on pouvait le suivre encore mieux en comparant origine ethnique et langue d’usage actuelle à la maison. Dans Les langues au Canada. Recensement de 2006, Réjean Lachapelle, ex-mandarin de Statistique Canada, affirme cependant que de nos jours « l’intérêt s’est déplacé » vers l’analyse des seules données linguistiques.

Dissimulateur accompli, Lachapelle était la raison première de ce déplacement d’intérêt. Le gouvernement fédéral a sciemment saboté l’information sur l’origine ethnique et, partant, sur le degré d’assimilation cumulative des Canadiens d’ascendance française au fil des générations. Lachapelle le sait parfaitement.

À partir du recensement de 1996, tout en admettant qu’un groupe ethnique « canadien » n’a aucun sens sur le plan scientifique, Statistique Canada propose la réponse Canadian ou « canadienne » à la question sur l’origine ethnique. Piégés par ce tour de passe-passe, plus de la moitié des Canadiens d’origine française, comme des millions d’autres Canadiens d’ascendances diverses, se déclarent maintenant d’origine ethnique « canadienne ». Si bien que la population d’origine française au Canada ne serait plus, à en croire le recensement de 2006, que de trois millions !

Suivons néanmoins jusqu’en 1991 à quel point les mesures assimilationnistes adoptées à l’extérieur du Québec à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, relayées par le refus du Canada d’emprunter la voie envisagée par Pearson, ont porté fruit.

En 1931, le Canada comptait une population de langue maternelle française de 2,83 millions, pour une population d’origine française de 2,93 millions. La différence représente une perte nette de 100 000 personnes, soit 3 % de la population d’origine française, qui auraient reçu l’anglais comme langue maternelle, du fait que leurs parents ou grands-parents s’étaient anglicisés.

En 1961, les chiffres correspondants étaient de 5,12 millions en regard de 5,54. Le déficit de plus de 400 000 représentait près de 8 % de la population d’origine française.

En 1971, à la suggestion de la Commission Laurendeau-Dunton mise sur pied par Pearson, Statistique Canada a ajouté au recensement la question plus pertinente sur la langue d’usage actuelle à la maison. Le Canada comptait alors 5,55 millions de personnes de langue d’usage française contre 6,31 millions d’origine française. Le déficit net de près de 800 000 ou de 12 % représentait des personnes d’ascendance française soit qui s’étaient anglicisées de leur vivant, soit dont les parents ou grands-parents s’étaient anglicisés.

Notons qu’à partir de 1971, il faut ajuster les données de recensement pour tenir compte d’un glissement général des déclarations vers l’origine « anglaise » provoqué par la cueillette des données par auto-énumération, introduite à ce recensement. Quelque 125 000 Canadiens d’origine française totalement anglicisés, qui auraient été identifiés comme étant d’origine française par un agent recenseur, se seraient auto-recensés en 1971 comme étant d’origine anglaise. Plus de 400 000 personnes d’une autre origine que française ou britannique, anglicisées au même degré, auraient fait de même.

En 1991, au dernier recensement à poser de façon honnête la question sur l’origine, le Canada comptait une population de langue maternelle française de 6,29 millions, pour une population d’origine française de 7,29 millions. Le déficit d’un million représentait un taux d’assimilation cumulative de 14 %.

Pas mal, mon cher lord. Sans compter l’anglicisation cumulative de quelque 8 millions de personnes d’origine autre que française ou britannique.

À partir de 1996, nous l’avons vu, il n’y a plus moyen de mesurer l’assimilation cumulative. Il ne reste que les données sur les langues maternelle et d’usage pour nous informer sur la partie de l’assimilation qui est actuellement en cours, c’est-à-dire sur le nombre de personnes de langue maternelle française ou autre qui, de leur vivant, se sont anglicisées. Ce qui en ressort demeure tout de même instructif.

Notre figure résume le mouvement de cette assimilation courante entre les trois principales composantes linguistiques de la population, représentées par des blocs proportionnés à leurs poids selon la langue maternelle au sein de la population canadienne. Les flèches chiffrées indiquent le solde de l’assimilation entre les groupes au recensement de 2006.

Comparés aux 400 000 francophones et aux 2 400 000 allophones anglicisés de leur vivant, les 200 000 allophones francisés, recensés presque tous au Québec, ne pèsent pas lourd. D’autant plus que nombre d’entre eux étaient des immigrés déjà francisés à l’étranger.

Au total, cela représente un gain net de 2,8 millions pour l’anglais et une perte nette de 200 000 pour le français. L’assimilation courante continue ainsi à alimenter l’anglicisation du Canada que révélait la marche de l’assimilation cumulative.

Dire que certains éprouvent encore une petite gêne à franciser comme il faut la société québécoise !

Durham se porte effectivement à merveille à Ottawa. Aux dernières nouvelles, il en mène pas mal large à Montréal aussi. Finissons-en avec lui.

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