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Faut pas perdre le nord !
N° 305 - décembre 2011

L’agriculture québécoise menacée d’abandon politique
Pierre Dubuc
Quelle a été la teneur des échanges entre Barack Obama et Stephen Harper, à Honolulu, en marge du Sommet de l’APEC, qui ont conduit le Canada à accepter de jeter dans la balance la gestion de l’offre en agriculture de l’Ontario et du Québec pour participer aux négociations de la zone ­­trans-Pacifique ?

Le Premier ministre canadien a-t-il troqué la vente du pétrole sale de l’Alberta aux États-Unis contre l’entrée libre au Canada de produits laitiers et de volailles des États-Unis et des autres pays de la zone du Pacifique ?

Quelques jours avant le Sommet d’Honolulu, Barack Obama avait annoncé, sous la pression des environnementalistes, le report d’une année de sa décision concernant le projet de 7 milliards $ d’un oléoduc entre l’Alberta et le Texas par la compagnie Trans-Canada Pipelines.

Le gouvernement canadien a alors réagi en menaçant d’exporter plutôt le pétrole vers les marchés asiatiques avec la construction d’un oléoduc d’une valeur de 6,6 milliards $, le Northern Gateway, vers le port de Kitimat en Colombie britannique.

La volonté exprimée par le Canada de diversifier ses exportations de pétrole est peut-être de bonne guerre, mais ne sera pas chose facile, puisque près de 100 % des exportations actuelles de produits pétroliers prennent le chemin des États-Unis. De plus, les environnementalistes et des groupes autochtones, qui font valoir leurs droits sur le territoire que doit traverser l’oléoduc du projet Northern Gateway, promettent une forte opposition.

D’autres mesures protectionnistes adoptées récemment par l’administration américaine ont irrité le gouvernement canadien. Parmi celles-ci, il y a la décision de ressusciter le « Buy America Act » et l’imposition d’une taxe de 5,50 $ à chaque passager canadien qui entre aux États-Unis par avion.

Déjà, en 2010, le Conseil international du Canada (CIC), un important labo d’idées parrainé par l’élite économique du Canada, publiait un document de stratégie géopolitique, intitulé Un Canada ouvert : stratégie de positionnement mondial à l’ère des réseaux, dans lequel on remettait en question le bien-fondé du libre-échange avec les États-Unis comme fondement de la politique économique du Canada (1).

Constatant que les échanges de marchandises (donc, à l’exclusion du pétrole, du gaz et de l’électricité) entre les deux pays étaient revenus à leur niveau d’avant l’adoption de l’ALENA, que les États-Unis multipliaient les obstacles à la libre circulation des marchandises et des hommes pour des raisons de sécurité, et que notre voisin du Sud entrait en récession prolongée, les auteurs du CIC prônaient une plus grande ouverture du Canada vers les marchés asiatiques.

Ils notaient, en le déplorant, qu’il y avait seulement six accords de libre-échange dans le monde dont le Canada faisait partie sur un total de 462 accords. Ils reprochaient au gouvernement canadien de ne pas avoir adhéré au traité de libre-échange du Pacifique, dont une des conditions d’entrée était l’abandon des programmes de gestion de l’offre dans l’agriculture.

« Nous voulons, écrivaient-ils pour illustrer les contradictions de la politique canadienne, libéraliser les marchés des céréales et des graines oléagineux », mais « nous appuyons un système agricole qui impose des quotas à l’ancienne pour protéger les producteurs laitiers et les éleveurs de volaille ».

Le gouvernement Harper répond aujourd’hui à ces demandes des milieux d’affaires avec la privatisation de la Commission canadienne du blé et l’annonce de sa participation aux négociations de la zone de libre-échange trans-Pacifique.

Bien entendu, cela ne changera pas les flux commerciaux du jour au lendemain. Près de 75 % des exportations canadiennes prennent le chemin des États-Unis, ce qui représente 25 % du PIB du Canada, alors que seulement 2,2 % de l’activité économique américaine est directement liée aux marchés canadiens.

Cependant, les États-Unis d’Obama, un président originaire d’Hawaï et élevé en Indonésie, cherchent, eux aussi, aujourd’hui, à faire « pivoter » leur économie vers la zone Pacifique, prenant acte des difficultés de la zone Atlantique avec la crise de l’euro et la vigueur économique des pays asiatiques.

Le président Obama a fait pression sur le Canada, le Mexique et le Japon pour qu’ils participent aux négociations de la zone de libre-échange trans-Pacifique à laquelle prennent part neufs autres pays, en plus des États-Unis, l’Australie, le Brunei, le Chili, la Malaisie, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Viêt-Nam.

Certains observateurs se sont réjouis de la présence nippone en y voyant un allié potentiel du Canada dans la défense de son agriculture, le Japon imposant des tarifs douaniers de 800 % pour protéger sa production de riz. Mais une autre interprétation est plus probable. Les États-Unis comptent sur la présence canadienne pour faire pression sur le Japon, le Canada donnant l’exemple en éliminant ses propres tarifs en agriculture.

La Nouvelle-Zélande est particulièrement agressive à cet égard. Au lendemain de la déclaration d’intention d’Ottawa, le gouvernement néo-zélandais est intervenu pour exiger l’engagement immédiat du Canada à abandonner sa gestion de l’offre en agriculture.

La position néo-zéalandaise n’est pas désintéressée. La plus importante compagnie du pays, Fonterra Co-operative Group, est la plus grosse entreprise laitière du monde. 96 % de sa production est exportée partout dans le monde. Elle est la première entreprise laitière au Chili, la deuxième en Australie et au Brésil. 70 % du lait traité vient de la Nouvelle-Zélande, mais 30 % provient d’autres pays.

Le dirigeant de Fonterra, un Canadien d’origine montréalaise, Andrew Ferrier, expliquait au Globe and Mail (14 novembre 2011) les succès de l’entreprise par la levée, il y a trente ans, de tous les filets de sécurité (quotas, gestion de l’offre, etc.). Mère nature apporte aussi sa contribution. Le climat néo-zélandais fait en sorte que, contrairement au Canada, il n’est pas nécessaire de mettre le bétail dans une étable l’hiver. Celui-ci peut brouter les pâturages à l’année longue. Cependant, Andrew Ferrier n’a pas su quoi répondre au journaliste qui lui demandait de commenter le fait que les agriculteurs au Canada jouissaient d’un meilleur niveau de vie que ceux de Nouvelle-Zélande.

Depuis plusieurs semaines, le Globe and Mail publie régulièrement des articles sur la gestion de l’offre, comme s’il s’agissait de préparer l’opinion publique à son abandon. Dans son édition du 10 novembre, le journal aborde le sujet par le biais des prix à la consommation pour les produits laitiers et la volaille. Dans un article intitulé « It’s time to question Canada’s cheese prices » (Il est temps de remettre en question le prix des fromages au Canada), le journaliste Campbell Clark compare les prix de différents articles à Ottawa et à Buffalo aux États-Unis.

Deux litres de lait se vendent 2,99 $ à Ottawa et 1,83 $ (en dollars canadiens) à Buffalo. La poitrine de poulet 8,23 $ la livre à Ottawa contre 3,35 $ à Buffalo. Le parmesan coûte à Buffalo entre 6,10 $ la livre pour le produit local et jusqu’à 15,29 $ pour le fromage importé. À Ottawa, le prix oscille entre 13,79 $ pour le produit local et jusqu’à 22,42 $ pour le produit importé.

Le journaliste mentionne le fait que l’abandon de la gestion de l’offre toucherait un nombre important de circonscriptions rurales au Québec et en Ontario. Cependant, il souligne que le nombre de producteurs laitiers est passé de 30 000 en 1999 à moins de 13 000 aujourd’hui.

Il est bien évident que ce ne sont pas les producteurs laitiers du Québec qui pèsent bien lourd dans la balance politique, les conservateurs ayant réussi à former un gouvernement majoritaire avec seulement cinq députés au Québec.

De plus, il est possible qu’avec la refonte de la carte électorale et l’ajout de 27 nouveaux sièges au Canada anglais, la plupart dans des banlieues, le poids des producteurs laitiers ontariens soit dorénavant, négligeable lui aussi.

Devant ce nouveau traité de libre-échange, dont l’administration américaine a déclaré qu’il servirait de base à une renégociation de l’ALENA, le Premier ministre Harper a déclaré que « tout était sur la table », mais qu’il défendrait les « intérêts vitaux » du Canada. Encore, faut-il savoir quels sont, pour M. Harper, ces intérêts vitaux !t

(1) Pour une analyse fouillée de ce rapport, voir Pierre Dubuc, Le Québec et la nouvelle donne internationale.

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