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Faut pas perdre le nord !
N° 305 - décembre 2011
Une gifle retentissante aux admirateurs québécois du Tea Party
La législation anti-ouvrière de l’Ohio est éconduite
Marc Laviolette et Pierre Dubuc*
La population de l’Ohio a rejeté la législation anti-ouvrière du gouverneur républicain John R. Kasich, lors d’un référendum, par un verdict sans appel de 62 % à 38 % !

Il s’agit là d’une immense victoire syndicale, non seulement pour les travailleuses et les travailleurs de l’Ohio, mais également pour celles et ceux du Wisconsin, du Michigan, de l’Indiana et de l’ensemble des États américains qui ont été ciblés par le Tea Party et les riches financiers qui tirent en coulisses les ficelles de cette offensive antisyndicale sans précédent.

La victoire des syndiqués de l’Ohio est également une gifle cinglante et retentissante à la figure de la droite québécoise, qui suit religieusement les événements aux États-Unis et s’en inspire pour nous concocter la même médecine. Le succès de l’extraordinaire campagne militante de nos confrères et consœurs américains est aussi riche d’enseignements pour notre propre mouvement syndical.

Dans une note de recherche publiée récemment, l’Institut économique de Montréal ne cachait pas son admiration devant l’ampleur de la réforme proposée par le gouverneur Kasich de cet État de 11 millions d’habitants. Sa législation interdisait la négociation collective avec les quelque 40 000 fonctionnaires de l’État et les 20 000 employés des universités publiques, en plus de retirer le droit de grève aux 300 000 employés des municipalités et des écoles.

Pour ces derniers, elle limitait aussi les questions pouvant faire l’objet d’une négociation collective, en excluant notamment les assurances médicales et les régimes de retraite. Le principe de l’ancienneté n’était plus le critère prioritaire pour déterminer quels employés allaient être mis à pied lors de réductions d’effectifs, ni pour fixer les salaires désormais liés au rendement.

La loi prévoyait aussi un nouveau mécanisme de règlement des différends lors d’une négociation collective en cas d’impasse entre un syndicat et un organisme public. C’était tout simplement la meilleure offre patronale qui s’appliquerait ! Enfin, dans le cas où une nouvelle convention collective causerait une hausse d’impôts, un référendum pouvait être tenu pour permettre aux électeurs de se prononcer !

On comprend toute l’attention portée aux événements en Ohio par l’Institution économique de Montréal, le Conseil du patronat et le Réseau Liberté Québec, pour ne nommer que les principaux porte-voix de la droite ­québé­coise.

Les syndiqués et les progressistes américains ont fait preuve d’un militantisme exemplaire. Pour forcer la tenue du référendum, ils ont recueilli 1,3 million de signatures au bas d’une pétition. Puis, ils ont mené une campagne tous azimuts pour convaincre les électeurs de la justesse de leur cause. L’organisme We Are Ohio, principal groupe organisateur de l’opposition à la législation, a dépensé 30 millions de dollars, selon Melissa Fazekas, la porte-parole du groupe.

Plus important encore, des milliers de bénévoles ont fait du porte-à-porte pour joindre les électeurs. Au cours de la fin de semaine précédant le scrutin, ils étaient plus de 17 000 ! « C’est notre gagne-pain qui est en jeu », a déclaré au New York Times (9 novembre 2011), Monty Blanton, un travailleur retraité qui a déclaré avoir consacré, au cours du dernier mois, 14 heures par jour à plaider la cause syndicale devant ses concitoyens. « Nous sommes même allés à des endroits qui n’étaient accessibles qu’en quatre roues », a-t-il confié au journaliste.

Les syndiqués de l’Ohio ont aussi bénéficié de l’appui des syndiqués des autres États, particulièrement de ceux du Wisconsin qui luttent contre des politiques similaires. Stephanie Blooming­dale, la secrétaire-trésorière de l’AFL-CIO, qui était l’invitée du SPQ Libre au printemps dernier, a justifié ainsi leur engagement, lors d’une importante assemblée, tenue quelques jours avant le scrutin : « Ce sont les mêmes grandes corporations qui sont derrière le gouverneur Kasich en Ohio et le gouverneur Scott Walker au Wisconsin. Nous faisons face à une offensive concertée pour détruire la classe moyenne et enrichir davantage les mieux nantis ».

Bien que les syndiqués du Wisconsin aient essuyé des revers au cours des derniers mois dans leur tentative de faire invalider les législations antisyndicales adoptées au début de 2011, ils n’ont pas jeté l’éponge. Loin de là. Les lois du Wisconsin ne permettent pas la tenue d’un référendum comme en Ohio. Qu’à cela ne tienne ! Depuis le 15 novembre, la loi du Wisconsin autorise une campagne pour la destitution du gouverneur Scott Walker. Ce jour-là, les syndiqués et les progressistes ont commencé à faire signer une pétition à cet effet.

Après la tournée organisée par le SPQ Libre, Mme Bloomingdale a été invitée à prendre la parole devant les congressistes de la CSN, puis de la FIQ. À chaque occasion, elle s’est fait un point d’honneur de dire, dans les quelques mots de français qu’elle avait tenu à apprendre, que « la solidarité n’a pas de frontières ». La nécessité de la solidarité internationale est, en effet, une leçon importante à tirer de la lutte des syndicalistes américains. Mais elle n’est pas la seule.

En Ohio, tout comme au Wisconsin, les organisations syndicales ont rapidement compris que la stratégie patronale était de « jouer » les travailleurs du secteur privé contre ceux du secteur public. Au cours des trente dernières années, le taux de syndicalisation aux États-Unis a chuté de 33 % à 15 %. Mais la dégringolade a surtout touché le secteur privé, durement frappé par la délocalisation des entreprises, la sous-traitance et des lois antisyndicales.

Par contre, le secteur public a été relativement épargné, surtout dans les États du Nord. En Ohio et au Wisconsin, le taux de syndicalisation du secteur public s’établit respectivement à 42 % et à 49,6 %. C’est dans cette perspective que Mme Bloomingdale a insisté sur la nécessité, préalablement à toute action, de forger une solide alliance entre les travailleurs des secteurs public et privé.

Dans ses discussions avec les syndicalistes québécois, la dirigeante syndicale américaine a montré l’importance de l’engagement syndical sur la scène politique. Elle attribuait d’ailleurs à une certaine apathie du mouvement syndical du Wisconsin, un État traditionnellement démocrate, l’élection du républicain Scott Walker, avec les conséquences que l’on connaît.

Au Québec, où le taux de syndicalisation est de 80 % dans le secteur public et parapublic et de 25 % dans le secteur privé, il devrait être évident que la cible toute désignée de la droite est le secteur public. C’est le message que distillent, jour après jour, l’Institut économique de Montréal, le Réseau Liberté Québec et les grands médias de Gesca et Quebecor.

Cela figure aussi en bonne place dans le programme de la Coalition Avenir Québec de Charles Sirois et François Legault. Ce dernier ne cachait d’ailleurs pas son intention, dans le reportage que lui a consacré récemment Radio-Canada, de vouloir rouvrir les conventions collectives des secteurs de la santé et de l’éducation.

Les syndicalistes et les progressistes québécois aiment proclamer qu’il faut tirer les leçons des expériences des autres pays. En voici une facile, à partir des événements au Wisconsin et en Ohio : organiser dès maintenant un front commun des secteurs privé et public pour barrer la route à la CAQ-ADQ de Sirois-Legault !

* Respectivement président et secrétaire du SPQ Libre

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