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N° 304 - novembre 2011
Le coup de foudre de Philippe Falardeau pour Monsieur Lazhar
Un prof suppléant algérien dont on se souviendra
Ginette Leroux
Les premières images du film de Philippe Falardeau « Monsieur Lazhar » sont celles de la cour d’une école primaire. Les enfants s’amusent et se taquinent. « C’est-tu ton tour pour les berlingots ? », crie Alice, une jolie petite blonde bouclée, à son camarade de classe. Le jeudi est jour de corvée pour Simon ; il apporte en classe la caisse de berlingots de lait pour lui et ses camarades. Contrairement à l’accoutumée, la porte est fermée à clé. Par l’étroite fenêtre, il aperçoit l’inconcevable : le corps inerte de son enseignante. Martine s’était pendue. Ne le voyant pas revenir, Alice s’aventure dans le corridor. Malgré eux, les deux enfants seront les seuls témoins de cet événement tragique.

Il faut vite remplacer Martine. Suite à une annonce parue dans le Journal de Montréal, se présente Bashir Lazhar, un immigrant d’origine algérienne. Il dit avoir 19 années d’expérience comme enseignant de niveau primaire à Alger. Peu importe, il acceptera ce qu’on lui offrira : temps partiel, temps plein, temps double, comme il dit, il est disponible à entrer en fonction aujourd’hui, s’il le faut. Des propos convaincants pour une directrice bouleversée par des circonstances extraordinaires.

L’homme bien mis, au sourire affable, l’air sérieux, se présentera dans la même classe où s’était produit le drame qu’on aura, bien entendu, pris soin de repeindre afin d’effacer toutes les traces de la tragédie. La vie continue…

À l’Hôtel Nelligan, un lieu agréable et raffiné du Vieux-Montréal, l’aut’journal s’est entretenu avec Philippe Falardeau sur l’origine de son intérêt pour la pièce d’Évelyne de la Chenelière ainsi que sur les principaux thèmes abordés dans son film : la langue française et la littérature, l’éducation, l’intégration des immigrants et le deuil.

Le coup de foudre pour le personnage de Bashir Lazhar s’est produit en 2007. Face à cet homme seul sur scène, placé au centre d’un décor dépouillé, Philippe Falardeau, comme tous les spectateurs autour de lui, avait dû imaginer l’environnement, la classe et les élèves. « Déjà, je faisais un petit film dans ma tête », nous confie-t-il d’entrée de jeu.

En 1992, alors que le cinéaste en herbe participait à la Course destination-monde, une bombe avait éclaté à l’aéroport d’Alger, deux semaines avant son arrivée dans ce pays. Le rendez-vous manqué à l’époque s’est transformé, au fil des années, en un intérêt soutenu pour les événements tragiques qui ensanglantèrent l’Algérie. La pièce de théâtre venait, 17 ans plus tard, raviver cette flamme. « Tous les ingrédients y étaient réunis : un Algérien immigrant et son drame personnel, des écoliers endeuillés et un processus de guérison mutuelle qui allait les réunir. »

Sans tarder, monsieur Lazhar impose son style d’enseignement : pupitres en rangées bien droites, qu’il rectifie après le départ des enfants. L’ordinateur est confiné au tiroir. Les dictées, puisées dans le roman « Peau de chagrin » d’Honoré de Balzar, sont mises au programme. À vos crayons ! « Onze cents francs… », dicte-t-il sans broncher aux élèves qui n’y entendent rien. « Onze enfants », répète Simon, perplexe devant ce nouveau vocabulaire.

Philippe Falardeau estime que Balzac appartient à notre patrimoine autant que Hubert Aquin « parce que, précise-t-il, nos écrivains, dramaturges, scénaristes s’inscrivent dans cette même langue française ». Il concède que lorsque monsieur Lazhar donne une dictée à partir d’un texte de Balzac, il y a là un ressort comique. « Il est un petit peu à côté de ses chaussures, il vise trop haut. C’est clair, dit-il, qu’il ne connaît pas le système scolaire québécois. » Par contre, il fait des efforts. On le voit lire le roman de Dany Laferrière, sur sa table reposent un livre d’Hubert Aquin et un de Jacques Godbout. « Pour moi, Balzac, Godbout et Aquin appartiennent à une même communauté linguistique », revendique-t-il.

D’accord, mais ce monsieur Lazhar parle-t-il mieux le français que nous, que vous ? lui demandons-nous. À cela, le cinéaste québécois rappelle que le personnage créé pour le théâtre avait déjà cette qualité de bien parler le français. Philippe Falardeau s’en prend à ceux pour qui bien parler sa langue relève du snobisme ou encore est associé à tout ce qui est intellectuel. Il se dit prêt à se battre à mort contre ce mépris affiché par certaines chaînes de télévision ou autres chroniqueurs radiophoniques. « Est-ce qu’on reproche à un sportif de haut niveau de bien pratiquer son sport, à un ingénieur d’être le top dans sa profession ? Il n’y a pas de honte à viser la bonne maîtrise de la langue française », affirme-t-il.

Pour sûr, les méthodes de monsieur Lazhar sont rigides. Si elles ne sont pas formellement contestées, elles s’attirent quelques remarques, fondées chez les enfants, ironiques de la part de ses pairs. Pour le maître d’école (expression lazharienne), la grammaire traditionnelle n’envie en rien la nouvelle grammaire : le sujet du verbe ne cédera pas sa place au groupe du nom (GN) ni l’adjectif possessif au déterminant possessif. Marie-Frédérique, plus frondeuse que ses camarades, lui fait remarquer son erreur.

Lorsque monsieur Lazhar suggère « Le Malade imaginaire » comme sortie de fin d’année pour ses élèves, son idée devient objet de moquerie chez ses collègues. Mais, contrairement à toute attente, il les séduira tous, sans exception. Comment expliquer qu’il s’en sorte si bien ?

« Parce que j’ai décidé qu’il allait s’en sortir, admet Falardeau. La situation reste particulière. La directrice va tolérer ses méthodes parce qu’elles ont un effet bénéfique sur les enfants. Les enfants, à leur tour, vont cesser de contester. » Les élèves voient en Bashir l’homme tendre et attentionné qui écoute et console, le prof stimulant et exigeant et l’inépuisable humaniste qu’ils ont appris à apprécier. « Monsieur Lazhar incarne la force tranquille dont les enfants ont besoin pour faire face au grand bouleversement auquel ils sont confrontés », explique-t-il.

Philippe Falardeau nous fait remarquer que l’immigrant algérien n’est pas aussi imperméable qu’on le croit au drame de l’école. « Vous trouvez ça normal qu’une femme se pende dans sa classe ? », lance l’Algérien à ceux qui ont tendance à absoudre le choix de Martine. Un geste incompréhensible pour un homme venu d’un pays où la violence politique et sociale s’exerce à coups de couteau.

Le prof suppléant croit profondément à l’effet d’exorcisme, bénéfique pour ses élèves, en revenant avec eux sur la mort de leur enseignante, mais la directrice le lui interdit formellement. Là, non plus, il n’est pas d’accord avec ces façons de faire. Au Québec, la mort reste un sujet tabou, caché, personnel.

« J’ai eu l’idée d’inventer le personnage de Simon, qui n’existait pas dans la pièce d’Évelyne, pour expliquer le geste fatal de l’enseignante dans sa propre classe, raconte le metteur en scène. L’ami d’Alice porte un secret douloureux. Il a accusé publiquement Martine de l’avoir pris dans ses bras et embrassé. » Ce ressort cinématographique allait donner à monsieur Lazhar la clé pour dénouer l’intrigue.

Le deuil occupe une place centrale dans ce film. Monsieur Lazhar quitte son pays pour se réfugier au Québec. Peut-on voir dans le film une allégorie de la rédemption par les immigrants ?

« Les immigrants ne vont pas nous sauver, mais nous réveiller », dit Philippe Falardeau, intéressé par la question. Selon lui, les immigrants peuvent participer à notre survie collective principalement parce qu’ils nous forceront à revoir nos questions sociales et politiques et notre survie identitaire sous un autre angle, tout en nous obligeant à des choix plus radicaux en termes d’intégration.

Sans nier le droit d’être ce qu’ils sont, ils devront apprendre le français et participer à la vie collective. « Même chose pour nous, ajoute-t-il, il faut avoir la volonté d’affirmer notre identité, notre façon de faire et de ne pas craindre de le dire à haute voix. »

À la mi-octobre, « Monsieur Lazhar » a été projeté devant une salle de 200 enseignants de la région de Montréal. Deux cents paires d’yeux en train de le scruter à la loupe. Le cinéaste était nerveux. « Un film de fiction n’est pas la réalité, mais une histoire enracinée dans une réalité, leur a-t-il dit d’emblée. Nous ne sommes pas dans le domaine de l’impossible, mais de l’improbable. »

Lorsque des parents demandent au prof de leur fille de se contenter d’enseigner plutôt que d’éduquer leur enfant – la scène clé du film, selon Falardeau – le cinéaste répond que la tâche d’éducation appartient naturellement aux enseignants. « Éduquer, poursuit-il, c’est former l’enfant, l’aider à devenir un homme ou une femme. » Les spectateurs du milieu de l’enseignement se sont vite reconnus dans ce coup de chapeau. Ce soir-là, le film a passé le test.

Un film en préparation ? L’infati­gable réalisateur planche, depuis un an, sur l’écriture du scénario d’une comédie politique dans laquelle il sera question du rôle du député au Québec, sans toucher à la question nationale.

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