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N° 304 - novembre 2011
De quelques subtilités du « parler mal »
Les chicanes de l’enfance de Wajdi Mouawad
Michel Usereau
Une cour d’école au Québec, vla deux décennies. Les enfants, comme ça arrive trop souvent, transforment en intimidation les jugements que le grand monde leur a appris à porter : les rondelets se font niaiser parce qu’i sont « plus larges que hauts », comme disait Laura Cadieux ; y’a ceux qui ont don pas du beau linge ; y’a celui qui se fait traiter de tapette, mot que son agresseur avait peut-être appris de son père à’ maison un soir pendant le souper; ah pi y’a le ti gars à lunettes qui a un accent français pi qui se fait traiter d’intellectuel. Lui, c’est Wajdi Mouawad, futur auteur de la pièce Incendies.

Les insultes des enfants en disent long sur leur milieu familial pi leur société. Les enfants de Michel Chartrand se faisaient traiter de communistes par leurs petits amis à l’école, à l’époque où le méchant loup planétaire, c’était justement le communisme ; la visibilité quasi nulle des grosses personnes dans le monde de tout ce qui est in pi branché explique peut-être que les enfants les associent à queque chose de risible.

Dans une entrevue accordée à une radio française en 2009 pi ramenée dans l’actualité cet été par Patrick Lagacé de La Presse, Wajdi Mouawad tire des conclusions semblables sur son enfance. À cause de son accent français, on le traitait d’intellectuel ? Conclusion : le Québec aime pas les intellectuels.

Dans son blogue du 7 juillet 2011, Jean-François Lisée rive admirablement leur clou à ceux qui partagent cet avis-là, fac je m’attarderai pas latsu. Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt la relation automatique entre « accent français » pi « intellectuel ». Qu’est-ce que ça dit sul Québec pi sur sa langue ? Wajdi aurait dû pousser sa réflexion dans ste direction-là plutôt que dans celle un peu convenue de l’anti-intellectualisme.

Quand j’étais jeune, si on voulait « bien parler », fallait pas dire truck, towing pi une job, parce que c’était des mots anglais. Étrangement, aujourd’hui, on lit pi on entend partout weekend pi un job (au masculin), qui donnent un côté vachement chic à nos propos, parce que, évidemment, ça vient de France.

Pi c’est pas vrai seulement pour les anglicismes : le ministre des Transports peut bien dire à la française à Tout le monde en parle « Je dois retourner sur Québec », ça choque personne pi ça ajoute même de la classe. Mais la formule québécoise « sur la rue Laurier », elle, est’ toujours aussi farouchement combattue par les ouvrages de référence québécois, qui prônent dans.

C’est ça, le vrai problème qui ressort de l’histoire de cour d’école de Mouawad : le faite que, dès le plus jeune âge, la langue d’ici est associée à toute sauf à’ vie intellectuelle. Pi que le français de France, même en parlant du rugby, est automatiquement associée à l’intellectualité. Ça, c’est tordu. Mais ça échappe complètement à Mouawad.

Je me rappelle encore d’une prof qui nous demandait, tout naïvement, pourquoi on se forçait pas pour mieux parler. Je me rappelle de pas avoir compris quessé qu’a voulait dire pi d’avoir cru qu’a voulait qu’on prononce les E muets à’ fin des mots.

Après cette attaque en règle comme notre parler au grand complet, l’école nous fait lire des beaux textes en français, des textes qui parlent de choses qui valent la peine d’être écrites. Des textes intellectuels.

Tranquillement, l’association se fait entre langue écrite pi intellectualité, entre langue parlée au Québec pi mocheté. Pi, cerise sul sundae, on découvre un jour que les Français parlent une langue plus proche du français écrit que la nôtre. Conclusion tirée par tout le monde, incluant les petits amis de Wajdi : quelqu’un qui parle pas québécois pi dont la langue ressemble à celle des livres, bin c’est un intellectuel. C’est là qu’i faut voir le scandale.

Le plus ironique là-dedans, c’est que c’est du monde comme Mouawad qui alimentent ce sentiment d’infériorité linguistique-là. Quand qu’i dit en entrevue, en parlant du français québécois: « C’est mal parlé, quoi ! », i fait rien d’autre que d’alimenter les préjugés qui sont à’ source même des accusations d’intellectualité qu’i critique...

J’ai aucune pitié pour la petite histoire de Français mal intégré de Mouawad : d’ailleurs, y’avoue en entrevue avoir faite des gros efforts pour pas prendre l’accent d’ici. Non, je l’accuse même de cultiver notre sentiment d’infériorité. C’est en partie des gens comme lui qui sont responsables des propos tenus dans cette cour d’école-là des années 80.

Une des tâches de l’intellectuel, c’est de débusquer les idées reçues. Mouawad a pas réussi dans ce cas-ci, mais c’est pas un crime que d’échouer. Par contre, c’en est un de fausser les faits:

« À partir du moment où (…) l’autre comprend ce que vous voulez, voilà, le but est atteint. Vous rentrez dans une épicerie, vous dites “ lait ”, ça suffit, le type vous donne du lait. On va pas dire “ bonjour monsieur, j’aimerais bien avoir du lait ”, à quoi ça sert (…) Et ça c’était extrêmement, extrêmement, extrêmement récurrent. »

Malhonnête, Mouawad altère les faits pour amener de l’eau à son moulin. De toute ma vie, j’ai jamais entendu quelqu’un garrocher «lait» dans une épicerie, même pas une fois, pi encore moins extrêmement extrêmement extrêmement souvent.

Supposons, pour l’exercice, qu’on admet que les Québécois ont moins tendance que les Français à circonvolutionner autour du pot, comme le laisse entendre Mouawad : on peut tout de même faire une analyse posée de ste phénomène-là.

I serait permis de se demander si les Français pi les Québécois attribueraient pas des fonctions différentes au langage dans certaines circonstances. C’est connu que la longueur des formules utilisées, chez certains peuples, témoigne de différents niveaux de politesse. Peut-être qu’au Québec, sauter dans le vif du sujet sans attendre, ça témoigne d’un côté sérieux, alors qu’en France, ça témoigne d’un manque de vernis, d’un manque de décorum, comme on peut imaginer qu’y’en a déjà eu à la cour des rois. Mettons.

Mais même une analyse hasardeuse comme ça, ça commande pas une lecture populiste des faits qui remettrait en cause l’intellectualité des Français, du style « les Français noient le vide intellectuel de leur discours par l’enflure de leurs paroles vides ». On met tout simplement ces comportements-là sul compte de différences culturelles dures à expliquer. Autrement dit, on passe par-dessus.

J’ai un ami qui trouvait ça dommage que, dans Incendies, l’auteur donne pas le nom du pays où l’histoire se déroule. Moi je trouvais ça intéressant parce que ça délocalisait le conflit pour en faire une histoire universelle.

Mouawad nous demandait de passer par-dessus l’innommable. Dans le vertige des humains brulés vifs, des villages rasés, des femmes violées, des vengeances qui vengent d’autres vengeances qui en vengeaient d’autres, i nous incite à passer par-dessus nos différences. La femme violée finit par le faire dans Incendies, en se rapprochant de l’ennemi d’une façon troublante. Les gens doivent se comprendre d’une religion, d’une société ou d’un parti à l’autre.

Mais pour Mouawad, pas de rapprochement possible entre les locuteurs des différentes variétés de français, pas question de passer par-dessus des différences linguistiques: « Au bout de vingt ans, mes amis les plus intimes et les plus proches sont tous des gens qui viennent d’ailleurs », qu’i nous rappelle sans broncher.

Après avoir fait la morale sur l’intellectualité pi lancé des appels à l’ouverture, Wouajdi s’amuse à reproduire les chicanes de son enfance. Ses camarades de classe québécois l’accusaient d’être un intellectuel à cause de son français ? Du haut de sa tribune, i les accuse de pas être des intellectuels à cause de leur français.

C’est pas de l’intellectualité ni de l’ouverture : c’est de la contre-intimidation pi de la fermeture.

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