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On s’occupe de montréal...
N° 304 - novembre 2011
La débandade du français est aussi réelle au Québec qu’au Canada
L’assimilation œuvre au seul profit de l’anglais
Charles Castonguay
Il y a un an déjà, le gouvernement Charest adoptait sa loi 115 légitimant les écoles passerelles. Le directeur du Devoir s’est inquiété de l’indifférence de la population devant ce coup porté au cœur de la loi 101.

Dans son éditorial du 20 octobre 2010, Bernard Descôteaux a attribué la loi 115 au fait que ministres et députés libéraux francophones ne croient pas le français menacé. Bonasserie. Ils le savent et ça fait leur affaire. Ils tireront profit de leur loi 115. Anglophones et anglicisés continueront de voter libéral.

Descôteaux termine en déplorant de nouveau l’indifférence des Québécois. « Nous ne sommes pas enclins au Devoir à surdramatiser la situation du français, écrit-il, mais il y a un problème réel à Montréal. »

Le problème est tout aussi réel à l’échelle du Québec et du Canada. Mais Le Devoir refuse de le publier tout haut.

Le problème de fond est là. La crainte d’être accusé de surdramatiser. Pas étonnant, dès lors, que les gens ne descendent pas dans la rue.

À l’origine de l’atonie actuelle devant la déroute du français se trouvent Statistique Canada et l’Office québécois de la langue française (OQLF). Rien d’étonnant là non plus. Ces organismes sont au service du camp fédéraliste. Ils viennent de mettre à jour leur vision des choses. Voyons voir.

Statistique Canada a enfin publié Les langues au Canada. Recensement de 2006, avec comme auteur principal Réjean Lachapelle. La brique nous assomme dès la première page. Au Canada, « la dualité linguistique a persisté au cours du XXe siècle ». À preuve, le Canada était à 31 % d’origine française en 1901 comme en 1951. Et 29 % de la population se déclarait de langue maternelle française en 1951. Fin de la démonstration.

Il faut consulter ses données en annexe pour voir qu’à la fin du siècle, en 2001, le poids des francophones se trouvait à 23 %. Et pour constater que sa chute s’accélère. S’il a pris dix ans pour perdre un point de pourcentage entre 1951 et 1961, il n’en a mis que cinq pour perdre un point entre 2001 et 2006. Un record que Lachapelle prend soin de taire.

« Cette évolution n’a rien de surprenant », susurre-t-il plutôt, en dirigeant notre regard vers la sous-fécondité des francophones et l’immigration allophone. Sophisme éculé. L’immigration et une sous-fécondité semblable auraient dû abaisser de même le poids des anglophones. Or il n’en est rien.

La débandade du français tient au fait qu’à l’échelle canadienne, l’assimilation œuvre au seul profit de l’anglais. Si la population francophone du Canada avait joui d’un pouvoir d’assimilation proportionné à son poids, elle aurait affiché en 2006 un profit de quelque 800 000 allophones francisés. Et des enfants de langue maternelle française additionnels à l’avenant.

Au lieu de cela, elle accusait une perte nette de 200 000 francophones anglicisés. Au total, donc, un manque à gagner d’un million de locuteurs usuels du français. Et une jolie ribambelle d’enfants francophones en moins.

Lachapelle ne signale pas plus le recul sans précédent en 2006 du poids des francophones au Québec. Ni la hausse en 2006 du poids de l’anglais, langue d’usage, également du jamais vu. Tout au plus confirme-t-il que le poids des anglophones, langue maternelle, s’est stabilisé « après une baisse qui persistait depuis un siècle et demi ». Mais il s’empresse de rattacher ce regain de l’anglais à la récente faiblesse de ses pertes migratoires interprovinciales.

Écran de fumée. Il est vrai que le Québec n’a perdu que 8 000 anglophones au profit des autres provinces durant 2001-2006. Mais aucune perte, aussi faible soit-elle, ne saurait expliquer un gain. C’est la domination de l’anglais en matière d’assimilation qui explique la dynamique divergente de l’anglais et du français au Québec depuis 2001.

Par ailleurs, Lachapelle relève avec raison trois embûches qui guettent le suivi du poids des langues au fil des recensements. Statistique Canada a notamment constaté il y a belle lurette que la vaste majorité des répondants – au demeurant peu nombreux – qui déclarent à un recensement donné avoir deux langues maternelles, n’en déclarent qu’une seule au recensement suivant. Depuis, ses analystes, dont Lachapelle, simplifient à juste titre ces réponses aussi marginales qu’éphémères en les répartissant de façon égale entre les langues déclarées.

Cependant, en ce qui concerne le nombre de personnes non recensées, Lachapelle indique seulement qu’il diffère d’un recensement et d’une langue à l’autre, sans intégrer à son suivi les estimations du sous-dénombrement net pour chaque groupe linguistique que réalise Statistique Canada à chaque recensement depuis 1991.

Enfin, il souligne que les modifications apportées aux questions linguistiques d’abord en 1991, puis de nouveau en 2001, ont peut-être abîmé la comparabilité des données, mais il ne reconnaît jamais que ces changements ont effectivement gonflé l’assimilation des allophones ainsi que la part du français dans celle-ci au Québec.

La brique de Lachapelle a été réalisée sous la supervision de Jean-Pierre Corbeil, qui lui a succédé comme grand patron des données linguistiques à Statistique Canada.

Quant aux études que vient de publier l’OQLF, l’une est cosignée par un jeune retraité de Statistique Canada, dénommé Réjean Lachapelle. Ça me dit quelque chose. Pas vous ?

Une autre étude simplifie correctement les réponses multiples et intègre les estimations du sous-dénombrement. Mais elle ne tient pas compte de la troisième embûche, soit l’assimilation des allophones provoquée en sus par le nouveau questionnaire de 2001.

Une autre encore, signée Michel Paillé, fonce tête basse dans chacune des embûches. Paillé ne simplifie rien et ne tient compte de rien. Pire, il se permet de trafiquer une publication de Statistique Canada de façon à lui faire dire que les questions linguistiques ont été modifiées en 1996 et conclut, péremptoire, que « les données du recensement de 1991, comme celles des recensements antérieurs, ne sont donc pas strictement comparables à celles de 1996, de 2001 et de 2006 ».

C’est en 2001 que Statistique Canada a modifié ces questions. Ce sont les résultats de 2001 et 2006 qui ne sont pas comparables aux données antérieures.

Qu’importe. Fort de semblables médiocrités, Paillé fait comme si les données brutes pour la période 1996-2006 étaient directement comparables.

Bref, aucune des études ne déjoue l’ensemble des trois embûches relevées ci-dessus. Aucune n’assure donc un suivi raisonné de la composition linguistique du Québec selon la langue d’usage. Aucune n’insiste non plus sur le fait que l’évolution divergente du poids du français et de l’anglais depuis 2001 est une première absolue.

Et l’OQLF de publier ça. Avec l’approbation de Jean-Pierre Corbeil, nouveau responsable de la Section des statistiques linguistiques à Statistique Canada et qui, depuis 2009, siège en même temps au Comité de suivi de l’Office.

Quant à inféoder l’OQLF au fédéral, à quand la nomination de Lachapelle à la présidence dudit comité ? Il n’y aurait pas meilleure façon de tuer l’information sur la langue.

Dans son prétendu rapport qui ne fait que résumer les études sans même réconcilier leurs méthodologies plus douteuses les unes que les autres, la présidente de l’Office estime que le tout devrait permettre « de mieux comprendre l’évolution de la situation linguistique » et de donner lieu à « une juste évaluation des dynamiques en présence ».

Désolé, Madame. Selon votre simili-rapport, le poids du français, langue d’usage, aurait d’abord nettement augmenté partout au Québec entre 1996 et 2001, puis diminué nettement partout entre 2001 et 2006. Corrélativement, la population allophone, langue d’usage, aurait augmenté de seulement 8 000 durant 1996-2001, mais aurait bondi de 94 000 durant 2001-2006.

Ça ne tient pas debout. Et ça dissimule l’essentiel : depuis 2001, une baisse record du poids du français.

Soyons cohérents, pour voir.

Notre figure tient compte aussi bien du sous-dénombrement que de la nécessaire simplification des réponses multiples. Et pour la langue d’usage, elle présente deux tracés disjoints. Le premier parcourt la période 1991-2001 dans l’optique du questionnaire introduit en 1991. Le second recouvre la période 2001-2006 selon les réponses obtenues avec le questionnaire introduit en 2001.

Le second tracé débute au-dessus du premier en raison de l’assimilation additionnelle des allophones provoquée par le questionnaire introduit en 2001, qui a surtout accentué leur choix du français comme langue d’usage. L’effet de ce changement de questionnaire se trouve mesuré dans mon étude Incidence du sous-dénombrement et des changements apportés aux questions de recensement sur l’évolution de la composition linguistique du Québec entre 1991 et 2001 (OQLF, 2005).

Cette figure parle d’elle-même. Et son message est clair.

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