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On s’occupe de montréal...
N° 304 - novembre 2011

Occupons-nous d’abordde la domination étrangère !
Pierre Dubuc
Que les émules du mouvement Occupy Wall Street aient dû se rabattre sur le square Victoria avec le slogan « Occupons Montréal » en dit long sur le statut de l’ancienne métropole financière du Canada et, le fait qu’ils n’expriment pas de revendications, sur celui du mouvement contestataire.

Il y a quelques décennies, le cri de ralliement aurait été « Occupons la rue St-Jacques », cœur financier du Québec d’alors, et les forces indépendantistes et populaires y auraient convergé. Quant à la Bourse de Montréal, rappelons qu’elle a été la cible, le 13 février 1969, d’un attentat à la bombe, signé du FLQ, qui causa des dommages considérables et blessa 27 personnes.

Autre temps, autres mœurs politiques. Jadis, le capital financier anglo-saxon de la rue St-Jacques était également contesté par la « garde montante » du Québec Inc. Il y a quelques jours, les plus beaux fleurons du monde financier québécois, la Caisse de dépôt et de placement, la Banque Nationale, le Mouvement Desjardins et le Fonds de Solidarité, participaient à la prise de contrôle du Groupe TMX, qui gère les bourses de Toronto et de Montréal, avec leurs associés anglophones, la Banque CIBC, la Banque Toronto-Dominion et la Banque Scotia, au sein du bien nommé groupe Maple, formé pour l’occasion. La feuille d’érable a remplacé la fleur de lys, et le Canada Inc. a avalé le Québec Inc.

Cette évolution explique en partie la faiblesse actuelle du mouvement souverainiste et du Parti Québécois. Depuis la fondation du Parti Québécois, en 1968, le mouvement souverainiste a été instrumentalisé par les milieux financiers québécois pour arracher des concessions à la bourgeoisie canadienne anglaise et obtenir le statut de « junior partner ».

Dans L’autre histoire de l’indépendance (1), nous avons décrit en détails la série de transactions intervenues à la veille du référendum de 1980 par lesquelles des institutions comme le Mouvement Desjardins, la Banque Laurentienne, la Banque d’Épargne (qui se fondra dans la Banque Laurentienne), la Banque Nationale (née à cette époque de la fusion de la Banque Canadienne nationale et de la Banque Provinciale), ont pu, au moyen d’acquisitions, élargir comme par magie leurs activités au Canada anglais. Le manège se répéta à la veille du référendum de 1995. Le message était clair : la menace de la séparation est bénéfique, sa réalisation serait néfaste.

Dans une allocution prononcée le 18 février 2008, à l’occasion de la prise de contrôle de la Bourse de Montréal par la Bourse de Toronto, Jacques Parizeau a constaté la fin du Québec Inc. « La caractéristique principale de notre système financier québécois était qu’il n’était pas achetable, pas vendable et que les décisions étaient prises dans le cadre de la communauté québécoise », a déclaré l’ancien Premier ministre.

« Le Québec Inc. a été le produit de la collaboration de ces institutions avec ce qu’on a appelé la “ garde montante ” du milieu des affaires. On avait alors une vision commune des choses à faire, même si certains ne l’ont réalisé qu’après coup », d’enchaîner M. Parizeau en déplorant que ce n’était plus le cas (2).

La plupart de ces preux chevaliers de la « garde montante » ont prospéré grâce à l’appui des nombreuses sociétés d’État, nées dans le cadre de la Révolution tranquille. Puis, à partir des années 1980, ils ont retourné leur veste et exigé leur privatisation pour s’en partager les dépouilles, avant d’être eux-mêmes, dans bien des cas, l’objet d’une prise de contrôle par des sociétés étrangères.

Nos économistes étant plus préoccupés de la maîtrise de modèles mathématiques inutiles que de la connaissance de l’état actuel de notre économie, nous n’en avons pas de portrait précis et détaillé. Cependant, on peut parier que la domination étrangère, aujourd’hui si manifeste dans l’industrie minière avec le Plan Nord, touche bien d’autres secteurs de notre économie. Dans plusieurs cas, on peut parler à bon droit d’exploitation de type colonial.

Les souverainistes qui, depuis des années, avaient mis tous leurs espoirs dans le ralliement à leur cause des milieux d’affaires québécois, se retrouvent Gros-Jean comme devant. Leur désarroi est d’autant plus grand qu’ils ont devant eux un gouvernement fédéral et une opinion canadienne-anglaise totalement fermés aux revendications du Québec.

Pour ajouter aux difficultés, le gouvernement Harper et Bay Street mènent, tambour battant, une offensive tous azimuts contre les mouvements souverainiste et syndical, par le biais de la Coalition pour l’avenir du Québec de Sirois-Legault, des médias de Quebecor et de Gesca et d’organismes comme l’Institut économique de Montréal et le Réseau Liberté Québec.

Devant ces assauts, les forces souverainistes combattent en rangs dispersés, sans stratégie cohérente et sans leadership affirmé et reconnu. De plus, pour avoir été trop longtemps assis entre deux chaises, celle de la « garde montante » et celle des milieux populaires, plusieurs de leurs représentants, particulièrement les députés du Parti Québécois, sont persona non grata dans les luttes en cours.

Pendant que les souverainistes du Bloc pansent leurs plaies et que ceux du Parti Québécois s’entredéchirent, la colère gronde dans la population contre la corruption, les milieux financiers et le pillage des ressources naturelles.

Cela va des militantes et militants d’Occupons Montréal aux citoyens engagés contre l’exploitation du gaz de schiste et des hydrocarbures dans le golfe Saint-Laurent ; des groupes qui se mobilisent contre le nucléaire à Gentilly II ou l’exploitation des mines d’uranium à Sept-Îles, aux étudiants qui luttent contre les frais de scolarité ou à la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics.

De plus en plus, les artistes expriment le mécontentement populaire, que ce soit au théâtre avec Tout ça m’assassine de Dominic Champagne, ou encore au cinéma avec Trou Story de Richard Desjardins ou encore République, un abécédaire québécois de Hugo Latulippe.

Pas à pas, patiemment, nous redécouvrons l’abc de notre lutte de libération nationale. Premièrement, qu’elle n’est pas principalement une lutte entre la bourgeoisie québécoise et la bourgeoisie canadienne, quoiqu’en pensent les chantres de la « garde montante ».

Deuxièmement, qu’elle ne résume pas à une lutte constitutionnelle, quoiqu’en pensent bon nombre de membres de la députation péquiste.

Notre lutte de libération nationale, pour l’appeler par son nom, plonge ses racines au plus profond de l’exploitation et de la dépossession économique, de l’oppression culturelle et linguistique et de la domination politique et sa sève doit irriguer l’ensemble des classes populaires.

Dans République, Pierre Curzi affirme que les artistes sont toujours « un peu, mais seulement un peu, en avance sur la société ». Espérons qu’il en soit ainsi dans la situation présente, et que le mouvement social en développement sera, lui aussi, « un peu, mais seulement un peu, en avance… sur le mouvement politique ».

(1) Pierre Dubuc, L’Autre Histoire de l’indépendance, Éditions Trois-Pistoles, 2003.

(2) Pierre Dubuc et Gabriel Ste-Marie, Compte rendu de quatre allocutions ­économiques de Jacques Parizeau, Carnets de l’aut’journal.

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