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On s’occupe de montréal...
N° 304 - novembre 2011
Les crises que nous traversons sont le fruit de l’incurie néolibérale
La farce a assez duré, il faut reconstruire l’État
Jacques Beaumier
L’AFL-CIO, la plus grosse centrale syndicale américaine, nous apprend sur son site web qu’il y aurait actuellement 68 842 ponts dont la structure présenterait des déficiences sur l’ensemble du réseau routier américain. On nous présente le décompte État par État. À elle seule, la Pennsylvanie en aurait 5 906. Grossière négligence inspirée des politiques néolibérales de réduction des budgets de l’État vue comme un frein au développement économique.

N’eut été de la tragédie du pont de la Concorde, toute proportions gardées, nous en serions là nous aussi, car jamais le gouvernement libéral n’aurait consenti à entreprendre ce vaste chantier de mise à jour de nos infrastructures routières qui a cours depuis quelques étés au coût de 40 milliards sur cinq ans.

L’assouplissement de la réglementation des normes régissant l’exploitation des nappes de pétroles sous-marines est responsable de la catastrophe écologique du golfe du Mexique du printemps 2010. Au Québec, le laxisme du ministère de l’Environnement a conduit à la prolifération des algues bleues dans nos lacs, dont on n’ose plus parler, au point de les rendre dangereux pour la vie humaine.

Les électeurs américains affichent autant de désabusement à l’égard des politiciens que l’électeur québécois qui l’exprime, sondage après sondage. Nous pourrions ainsi allonger la liste des parallèles à faire entre le Québec, ou le Canada et les États-Unis.

Pourtant, l’annonce de la propagation au Canada du mouvement Occupy Wall Street, initié à New York, entre autres au square Victoria à Montréal et à la place d’Youville à Québec a suscité des réactions plutôt tièdes de la part des médias. On s’est empressé de dire qu’ici, la situation n’était pas la même, les banques n’ont pas eu besoin du soutien du gouvernement, car le système financier y est davantage réglementé. L’économie ne se trouve pas non plus dans un état aussi délabré qu’aux États-Unis, a-t-on fait valoir, et le taux de chômage n’y est pas aussi élevé.

Bien sûr, on a déjà oublié que la crise financière de 2008 a tout de même fait perdre 40 milliards de dollars à la Caisse de dépôt et placement du Québec. La tenue d’un tel événement a d’abord été vue comme une variante régionale qui rassemblerait les gens autour du thème de la corruption dans l’industrie de la construction.

Plusieurs commentateurs ont été frappés par l’absence de revendications précises de la part des participants au mouvement Occupy Wall Street. Pourtant, au fil du temps, un lien se dessine de plus en plus clairement. Le voici.

La crise que nous traversons a de multiples facettes, crise financière, crise écologique, crise de la démocratie et crise du partage de la richesse. Elle est l’aboutissement de trente années de politiques néolibérales qui nous ont fait privilégier le laisser-faire pour assurer le développement économique.

Aujourd’hui, nous vivons les conséquences de ces politiques qui ont visé à affaiblir l’État par la déréglementation, la sous-traitance, les réductions d’effectifs, l’empêchant ainsi de jouer son rôle de gardien du bien commun.

Dans certains cas, comme l’a démontré le rapport Duchesneau à propos du ministère des Transports, il s’agit d’un démantèlement qui a laissé la porte grande ouverte à la corruption et à une possible prise de contrôle par la mafia. C’est la journaliste Manon Cornellier qui écrit : « […] le secteur privé ne peut remplacer les fonctionnaires, peu importent leurs fonctions. Loin de là, parce qu’il y a danger de conflits d’intérêts et, surtout, parce que le public et le privé ne jouent pas les mêmes rôles et n’ont pas les mêmes objectifs. […] La fonction publique a pour priorité le service aux citoyens, leurs besoins et ceux des générations futures. En deux mots, le bien commun, ce qui n’a rien à voir avec la satisfaction rapide d’actionnaires gloutons. Pour les fonctionnaires, l’efficacité a un sens différent et la rentabilité est une considération étrangère, à moins de diriger une société d’État à vocation commerciale. » (Un État ratatiné, Le Devoir 28 septembre 2011)

C’est à un véritable changement de paradigme que nous convie madame Cornellier, d’autant plus difficile à faire que les populations ont fini par intégrer le discours néolibéral du « faire plus avec moins » qu’on leur martèle depuis trente ans.

Les scénarios catastrophes sur le vieillissement de la population qui nous mènerait tout droit à un État surendetté incapable de financer ses programmes sociaux ont terrifié les populations, faisant ainsi apparaître les politiques néolibérales d’austérité comme non seulement inévitables, mais souhaitables.

Certains se réjouissent de voir enfin l’émergence d’un mouvement de protestation aussi spontané, sans chef et sans revendications précises, mais le danger qui guette un tel mouvement n’échappe pas à la journaliste Naomi Klein qui déclarait aux manifestants à Wall Street, le 29 septembre dernier : « Être un mouvement horizontal et profondément démocratique est formidable. Et ces principes sont compatibles avec le dur labeur de construction de structures et d’institutions suffisamment robustes pour traverser les tempêtes à venir. » Elle précisait sa pensée en entrevue à une journaliste en affirmant que l’un des problèmes aux États-Unis était la faible organisation de la gauche, conséquence des attaques soutenues de la part des mouvements de droite qu’elle faisait remonter jusqu’aux années du McCarthysme.

Heureusement, au Québec, nous ne sommes pas aussi démunis. Les organisations syndicales ont démontré leur capacité de réagir, mais elles doivent saisir la fenêtre qui s’ouvre à elles. Les campagnes de défense des services publics correspondaient bien à une conjoncture qui imposait la défensive, mais elles aussi, doivent maintenant changer de paradigme.

Le temps est venu de réclamer la reconstruction de l’État parce que nous voyons maintenant les conséquences de la fausseté énoncée par Ronald Reagan en janvier 1971 « Government is not the solution to our problems, Goverment is the problem ». La farce a assez duré, il faut reconstruire l’État pour qu’il soit en mesure de remplir son rôle de défenseur du bien commun.

La tâche est d’autant plus urgente pour les Québécois que les politiques de réduction de la taille de l’État ont eu des conséquences douloureuses sur leur confiance collective obtenue à la faveur de la Révolution tranquille alors que leur gouvernement provincial leur apparaissait de plus en plus comme un véritable État.

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