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Coteau rouge vous attend !
N° 302 - septembre 2011
Travailler moins pour le même salaire n’est pas une idée folle
Pour la droite, la Providence est de gauche
Jacques Beaumier
Il y a à peine 50 ans, au Québec, les positions politiques se définissaient selon les couleurs rouge et bleue. Et nous n’avions même pas la même définition du rouge que le reste du monde. Être Rouge aux États-Unis, c’était être communiste ou soupçonné d’être à la solde de l’Union soviétique. Être Rouge, au Québec, c’était être anticlérical, urbain et en faveur de l’industrialisation et du commerce. Par opposition, être Bleu, c’était privilégier l’agriculture et vouloir conserver la société façonnée par l’Église catholique depuis la défaite des Patriotes.

Deux politologues de l’Université de Montréal, Alain Noël et Jean-Philippe Thérien ont publié récemment un ouvrage, La gauche et la droite. Un débat sans frontière, dans lequel ils démontrent que ces notions de gauche et droite sont des plus pertinentes, car comprises universellement. Mais surtout pas neutres, car même au plan étymologique, le mot gauche a un sens péjoratif. Mieux vaut être adroit que gauche, et on revendique les droits de l’homme et non pas ses gauches.

C’est avec la Révolution française de 1789 que ces termes seront appliqués tout à fait par hasard à la politique. Lorsque s’est formé l’Assemblée nationale, les députés qui défendaient les privilèges de l’Ancien régime basés sur l’hérédité se sont assis à la droite du président alors que ceux qui revendiquaient les libertés individuelles et l’égalité de tous les citoyens sont allés vers sa gauche, tout naturellement.

Au XIXe siècle, avec le développement de la Révolution industrielle, les travailleurs d’usine ont vite compris que négocier leurs conditions de travail en citoyens libres, avec leur patron, tout aussi libre qu’eux, les conduisait directement sur le trottoir. La gauche s’est alors scindée autour de la notion d’égalité. D’un côté les patrons qui tenaient à négocier les conditions de travail individuellement avec leurs employés, sont devenus la droite et de l’autre, les ouvriers qui eux, voyaient la nécessité de négocier collectivement, seule façon d’obtenir l’égalité de fait, en plus de l’égalité de droit, sont devenus la gauche. La droite regroupe alors ceux qui ont une approche individuelle de la société, dite libérale, alors que la gauche regroupe ceux qui ont une approche sociale, dite socialiste.

Mais les notions de gauche/droite concernent aussi la conception que l’on se fait de l’être humain, de l’histoire, de l’État, de l’économie et même de l’éducation des enfants, nous disent Noël et Thérien. À droite, on croit que l’homme est dominé par ses instincts, alors qu’à gauche, on est persuadé qu’il est un être rationnel capable de modifier son milieu. Pour la droite, il y aura toujours des inégalités sociales, alors que la gauche croit plutôt qu’il est possible de transformer la société pour qu’elle soit plus égalitaire.

Durant la Grande Dépression des années 30, la droite libérale s’est vue forcée de concéder à la gauche le principe de l’action collective en acceptant que l’État intervienne massivement pour relancer l’économie. C’est ainsi que fut créé l’État social, aussi appelé l’État-Providence. Un compromis historique qui nous donnera trente années de prospérité.

Mais la mondialisation est venue de nouveau opposer ces deux visions du monde. La droite, maintenant appelée néolibérale, affirme haut et fort qu’il revient à chaque individu de se prendre en main comme au temps de la révolution industrielle, et que les choses ne vont pas si mal. Elle forme le monde des satisfaits, nous disent Noël et Thérien.

À l’opposé, la gauche soutient que l’État doit intervenir pour favoriser la justice sociale, car l’ordre mondial actuel va plutôt mal. Au monde des satisfaits, elle oppose le monde des insatisfaits.

Pour illustrer ces deux notions dans notre vie politique actuelle, prenons un sujet d’actualité controversé : la création de la richesse et son partage. Comme la droite croit que l’individu est le moteur de la croissance et de la prospérité, elle soutient que ­l’État, avec ses règlements et sa bureaucratie, l’empêche de mettre en valeur ses talents.

Elle s’oppose si bien à l’intervention de l’État dans l’économie que, depuis les derniers trente ans, elle est parvenue à faire accepter qu’il faillait démanteler ­l’État-Providence, supposément lourd et inefficace. Pour la droite, seule la prospérité des riches permet de faire une redistribution vers les plus pauvres, il faut donc que l’État leur permette de s’enrichir, d’où leur insistance à réclamer des baisses d’impôts et la privatisation des services publics au bénéfice des entrepreneurs privés.

Quant à la gauche, comme elle croit au contraire que l’État doit intervenir pour assurer la justice sociale, elle est en faveur de son intervention dans l’économie. L’État doit réglementer les activités économiques et nationaliser les entreprises liées au bien commun pour que les bénéfices profitent à l’ensemble des citoyens. La fiscalité est alors le moyen dont l’État dispose pour répartir la richesse entre les plus riches (individus et entreprises) et les plus pauvres.

Aujourd’hui, la droite soutient qu’on ne peut plus partager la richesse comme autrefois à cause de la concurrence engendrée par la mondialisation. Ainsi, elle aimerait bien qu’Hydro-Québec soit vendue à des intérêts privés, une idée qu’elle a réussi à faire accepter pour les petits barrages et pour l’énergie éolienne. Ainsi privé de revenus fort importants, l’État se devrait d’abandonner le principe de l’universalité des programmes sociaux et réduire encore davantage son rôle en privatisant des services publics au profit des entreprises d’économie sociale ou privées.

Jusqu’à maintenant, les néolibéraux ont assez bien réussi à imposer leur vision du monde. La gauche en fut ­déstabilisée au point où, selon certains observateurs, elle ne parvient plus à renouveler ses idées. Le Devoir se demandait, en novembre 2010, s’il ne fallait pas conclure à l’échec de la gauche devant ses difficultés à riposter à la vision de la droite néolibérale. Question légitime, mais la riposte de la gauche pourrait bien être formulée par ceux qui travaillent sans relâche à perfectionner la technologie. C’est qu’en diminuant constamment la part du travail humain nécessaire pour créer la richesse, ils glissent un as de pique dans le jeu de la gauche.

Depuis le début des années 80, la création de la richesse s’est effectuée avec un besoin de moins en moins grand en travail humain grâce à la formidable révolution technologique qui a décuplé les capacités de production. C’est ce qu’on appelle un gain de productivité, c’est-à-dire, qu’on produit plus en y mettant moins de travail. Cette nouvelle richesse produite n’est pas partagée et cette diminution du travail se traduit chez les jeunes et les travailleurs moins qualifiés par une mise à l’écart des emplois stables et payants, et un rejet vers des emplois précaires et mal payés.

Contrairement à ce que tentent de nous faire croire certains démagogues, cette situation n’est pas le complot d’une génération contre une autre, mais illustre plutôt que le principe de distribution de la richesse par l’entremise du salaire relié à un emploi est maintenant arrivé à sa limite. Les gains de productivité sont engrangés sous forme de capital par les entreprises et leurs actionnaires, accroissant de façon importante les écarts de richesse.

Certains économistes comme René Passet (1928- ), ou des philosophes comme André Gorz (1923-2007) sont parvenus à une conclusion étonnante. La seule façon de redistribuer cette richesse c’est de réduire de façon marquée le temps de travail. Il s’agirait en fait de travailler moins pour qu’il y ait du travail pour tous et, compte tenu du niveau de développement de nos capacités de production, nous pouvons même envisager de travailler moins sans perte de revenu. Selon Passet, la semaine de deux jours et demi est possible pour le même salaire que nous recevons pour cinq jours de travail. Gorz préfère effectuer le calcul sur une base annuelle pour rendre la chose plus facile à appliquer dans certains domaines. Selon lui, nous pourrions réduire les 1 600 heures que nous travaillons actuellement en moyenne par année, à 1 000 heures.

Mais comment les entreprises pourraient-elles augmenter autant leur masse salariale sans faire faillite ? C’est que, nous expliquent ces auteurs, cette idée que notre revenu doit être lié à un emploi doit être abandonnée. Le seul travail salarié n’est plus en mesure de distribuer la richesse produite et il ne revient pas à une entreprise particulière d’effectuer cette redistribution. Seul l’État, peut le faire en adoptant une politique de redistribution de la richesse par le moyen de la fiscalité. L’appau­vrissement relatif actuel provient du fait que les gains de productivités sont accumulés par les biens nantis soit sous forme de patrimoine familial dans des biens immobiliers de luxe ou souvent dissimulés dans des abris fiscaux.

L’idée de travailler moins pour obtenir le même revenu nous apparaît tellement utopique qu’elle nous fait rigoler. Faites le test dans votre entourage. Et pourtant, nous nous plaignons tous de ne pas avoir assez de temps pour vivre.

Aujourd’hui, ne se doutant de rien, la droite nous propose de nous serrer la ceinture et de travailler plus. Quant à la gauche, craignant le ridicule, elle hésite à revendiquer le temps libre sans perte de revenus et hésite à sortir de sa manche ce véritable as de pique.

Et si elle osait, serait-ce la fin de l’opposition droite/gauche ? Sûrement pas. Pendant que la droite dénoncerait l’immoralité de l’oisiveté, la gauche réclamerait que le temps libre devienne un temps de vie richement rempli pour tous.

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