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La chorale de la désinformation
N° 195 - décembre 2000

La juste part de l’assimilation
Charles Castonguay

85 % des transferts linguistiques au français



Des hauts-placés nous disent parfois des faussetés sur la langue. Par exemple, pendant la dernière campagne référendaire, les professeurs Jacques Henripin et Jack Jedwab nous ont assuré dans La Presse que le poids de la population francophone dans la région de Montréal continue à augmenter. Et Jean Chrétien vient de proférer en pleine campagne électorale qu’au Canada, le français se porte au mieux grâce à son gouvernement.

Voilà pourtant dix ans que le poids des francophones est en baisse à Montréal. Et le recensement de 1971 comptait 280 000 francophones anglicisés au Canada alors que celui de 1996 en énumérait 360 000. En fait, l’assimilation des francophones hors Québec a annulé la francisation de quelques dizaines de milliers d’allophones à Montréal. Si bien qu’après 25 ans de bilinguisme à la Trudeau et 20 ans de loi 101 à la sauce Cour suprême, le bilan de l’assimilation au Canada pour la population francophone demeure aussi négatif en 1996 qu’en 1971.

Le motif derrière pareilles menteries est bien connu. Deux jours après la publication de son texte dans La Presse, Henripin se faisait voir à la télé parmi les leaders des 100 universitaires pour le NON. Jack Jedwab dirige aujourd’hui l’Association d’études canadiennes, un « front » de Sheila Copps. Comme Chrétien, ce sont des croisés de l’unité canadienne. Leur devoir est de peindre en rose la situation du français.

Cacher ce sein qui me fait fourcher la langue…

À Québec, des hauts-fonctionnaires de la langue pratiquent, eux, la dissimulation. Les accusations de fascistes et de flics de la langue semblent avoir rendu tout croches certains de nos cadres. Pour se rendre la carrière plus confortable, ils ont décidé pour nous que la politique linguistique du Québec ne doit pas s’occuper d’assimilation. Elle ne vise que l’intégration linguistique des immigrants. Rayer l’assimilation de notre vocabulaire, parler seulement d’intégration, cela fait bien. C’est plus correct. Ça ne dérange pas.

Mais on a beau chasser le naturel, il revient au galop. Au lancement de son rapport biaisé sur l’usage du français en public, Mme Nadia Assimopoulos, présidente du Conseil de la langue française (CLF), nous a seriné que la langue que les citoyens choisissent d’utiliser à la maison relève de la vie privée et ne peut résulter d’une intervention de l’État. Du même souffle elle ajoutait, entre parenthèses, « qu’on peut évidemment espérer […] que les immigrants qui choisiront de changer de langue […] adopteront le français et que le transfert linguistique se fera de plus en plus en faveur de la langue officielle ».

Il y a assimilation sous roche. Pense-t-on gagner le respect de l’autre en jouant avec les mots, en faisant l’hypocrite ? Pourquoi ne pas dire que notre politique vise à orienter vers le français, dans les foyers, les transferts linguistiques des immigrants ? L’obligation de fréquenter l’école française n’a pas uniquement pour but de faire apprendre le français aux enfants des nouveaux immigrants. Les écoles anglaises auraient pu – et voulu – s’en charger. Non, par cette disposition de la loi 101, l’État a voulu infléchir en faveur du français leurs éventuels transferts linguistiques. Et ça marche !

Fort heureusement, les États généraux sur le français nous fournissent à tous l’occasion de libérer notre politique linguistique de la langue de bois.

Une brique sur la langue

L’anathème touchant l’assimilation est solennellement réitéré dans Le français au Québec 0 400 ans d’histoire et de vie, grosse brique que le CLF vient de pondre juste à temps pour les Fêtes… et les États généraux. Jean-Claude Corbeil, sous-ministre associé à la politique linguistique avant d’être nommé secrétaire de la Commission Larose, y met les points sur les « i ». Selon lui, notre politique a exclusivement pour but l’intégration linguistique des immigrants, non leur assimilation. Elle ne cherche qu’à favoriser l’adoption du français comme langue d’usage public et non comme langue d’usage privé à la maison 0 « l’assimilation […] est une décision personnelle […] elle ne saurait être, au Québec, l’objectif d’une politique gouvernementale ».

En effet, la brique de plus de 500 pages en quatre parties, 14 chapitres, 58 sections et 96 encadrés ne contient pas le moindre tableau sur les tendances en matière de transferts linguistiques au foyer ! Il y aurait eu tant de choses positives et belles à dire sur la nouvelle tendance parmi les immigrants plus récents à parler le français à la maison. Mais ça ne fait pas partie de nos 400 ans d’histoire, ça !

Dans sa conclusion, Michel Plourde, ancien président du CLF et directeur de cet ouvrage, juge cependant que « les concepts de langue d’usage public et de langue d’usage à la maison auraient intérêt à se compléter et à se renforcer l’un l’autre ». Mais alors, pourquoi cette brique accorde-t-elle autant de place au chimérique indice synthétique de langue d’usage public (SLUP) concocté au CLF, alors que 25 années d’observations portant sur les transferts linguistiques au foyer n’y méritent que des allusions au détour de quelques phrases ? Est-ce parce que Pierre Georgeault, à la fois «collaborateur » de la brique et responsable immédiat au CLF de la minable opération SLUP, y a vu? Serait-ce là la marque d’un incompétent aux abois ?

Qui mène, les fonctionnaires ou les élus ?

Le site Web des États généraux ne présente qu’une synthèse du fumeux rapport SLUP du CLF. Si l’évaluation de notre politique doit se faire au moyen de cet indice bidon, pourquoi a-t-on choisi de ne pas nous offrir le rapport intégral ? Quelqu’un a-t-il peur d’en trop exposer les tares criantes à l’examen public ?

En revanche, le site présente maintenant le rapport des cinq ministres, Les défis de la langue française à Montréal et au Québec au XXIe siècle 0 constats et enjeux (avril 2000), dont j’ai parlé dans ma chronique précédente. Il y est question des tendances touchant les transferts linguistiques au foyer et la langue de travail. Il y a un monde entre le ton direct et responsable de ce rapport de ministres et le flou artistique dans lequel les fonctionnaires enrobent leur langue d’usage public. À la fin, qui mène, au juste ? Les élus ou les fonctionnaires ?

Fait cocasse, on trouve aussi maintenant sur le site Web le Bilan sur la situation de la langue française au Québec en 1995. Ce rapport de fonctionnaires contient une analyse bâclée des tendances de l’assimilation – pardon, des transferts linguistiques – sous le titre « La langue de l’intégration des immigrants » ! Alors quoi ? Intégration et assimilation, cela revient-il en fin de compte à la même chose ? Encore ce naturel qui galope.

Le français, langue d’intégration et d’assimilation

L’objectif des militants péquistes à qui nous sommes redevables pour ces États généraux – cette précieuse occasion offerte au peuple québécois pour reprendre sa parole sur la langue – n’est pas l’assimilation. Mais puisque l’assimilation existe, disent-ils, pourquoi le français n’en tirerait-il pas au moins sa juste part ? Pourquoi ne pas donner à notre politique l’objectif de répartir l’assimilation des allophones au prorata des populations française et anglaise en présence au Québec ? Cela voudrait dire qu’environ 85 % des transferts linguistiques iraient au français et 15 % à l’anglais.

Cette politique serait équitable envers tous. Personne n’aurait à se plaindre. La population francophone ne subirait plus le préjudice démographique causé par l’assimilation disproportionnée des allophones à l’anglais. Elle serait libérée de son appréhension de l’immigration. Les anglophones aussi attireraient leur juste part d’allophones. Et les allophones qui choisiraient de ne s’assimiler ni au français ni à l’anglais continueraient tout simplement à parler leur langue à la maison.

Que nos hauts-fonctionnaires de la langue essaient donc de comprendre avant de monter sur leurs grands chevaux. À peu près personne au Québec ne prône l’assimilation qui se pratique aux États-Unis ou au Canada. Mais que voulez-vous, comme disait l’autre, l’assimilation est une réalité de la vie! À chaque recensement, 10 % des Canadiens déclarent parler à la maison une langue différente de leur langue maternelle. À Montréal, c’est pareil. Dix pour cent des Montréalais déclarent avoir fait un transfert linguistique. Pourquoi ne pas donner à nos politiques canadienne et québécoise l’objectif d’en faire bénéficier de façon équitable la population de langue française au moins au Québec ? Le français, langue d’intégration, d’accord, mais pourquoi pas aussi langue d’assimilation ? Rappelons que, selon le recensement de 1996, la population de langue anglaise en a profité pour recruter à l’échelle du Canada plus de deux millions de nouveaux locuteurs habituels au foyer, tandis que celle de langue française y perdait plus d’un quart de million !

La part du français dans l’assimilation est un concept simple et facile à mesurer. Et l’on dispose là-dessus d’une série d’informations qui s’étend déjà sur un quart de siècle. L’indice SLUP est au contraire si fuyant et subjectif que, selon Jean Marcel (L’Action nationale, janvier 2000), seul son auteur pourrait le reproduire. C’est à l’opposé d’un savoir scientifique.

Madame Beaudoin, on vous a monté tout un bateau. Certains de vos fonctionnaires cherchent à s’accaparer beaucoup trop de place. Les États généraux présentent au peuple québécois l’occasion de reprendre le contrôle de sa langue et de sa politique linguistique. Monsieur Larose, bonne chance ! Et Joyeuses Fêtes à tous!

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