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Une autre voie
N° 301 - juillet 2011
Le portulan de l’histoire
L’incurie est le miroir de la royauté anglaise
Jean-Claude Germain
Le scénario parlementaire commence à être usé à la corde. Refus catégorique du gouverneur d’entériner la nomination du président de la Chambre. Riposte carabinée de l’Assemblée?: Ce n’est pas à vous d’en décider ! Crise de nerfs du gouverneur qui saute les plombs. Lord Dalhousie a battu tous les records de prorogation. La session du Parlement de 1828 a duré deux jours.

Le parti patriote en a soupé de la dalhousite. Deux Montréalais, Denis-Benjamin Viger, Augustin Cuvillier, et un Québécois, John Neilson, sont partis à Londres pour y déposer un premier recours collectif contre la mauvaise administration d’un gouverneur. Une pétition dont les feuilles, collées les unes aux autres, présentent une longueur impressionnante, où s’additionnent 87?486 signatures (46?465 pour le district de Montréal, 10?665 pour Trois-Rivières et 30?356 pour Québec).

Elle a déjà valu aux Canayens le surnom peu flatteur de Chevaliers de la Croix. Les listes en comprenaient 77?000 en guise de signatures. On peut raisonnablement croire que les collecteurs ont sollicité les «?croix?» des personnes et invité quelqu’un d’autre à inscrire leur nom sur la liste. On peut également estimer que l’illettrisme n’empêche pas un citoyen d’avoir une opinion négative du gouverneur Dalhousie. Comme il n’est pas interdit de présumer qu’on a peut-être ambitionné sur la croix de Saint-André. Avec leur maigre récolte de 10?000 signatures pour Dalhousie, les partisans du gouverneur n’ont pas besoin d’une autre raison pour contester la comptabilisation des appuis patriotes.

Le juge de paix Thomas Porteous en a même témoigné sous serment. «?J’ai vu un grand nombre de petites filles de l’école tenue par les soeurs de la Congrégation entrer dans la maison du docteur Robert Nelson, dans le même ordre qu’elles sont conduites ou ramenées de l’église par les soeurs. J’ai soupçonné que ces enfants avaient été amenés chez le docteur pour leur faire signer les pétitions. Après avoir pris quelques informations, je suis en état d’affirmer qu’elles ont. non seulement signé, mais, qu’elles avaient reçu des instructions de ne pas signer leur nom de baptême en plein, mais seulement les initiales, afin que leur sexe ne puisse être reconnu?».

Le ministre des Colonies a envisagé la situation sous un tout autre angle. «?Même si seulement 9 000 signatures paraissent écrites par les parties, peu importent l’âge ou le sexe, c’est la preuve évidente que le Bas-Canada n’a pas été gouverné par la meilleure des législatures?».

La Chambre des communes a pris la pétition au sérieux. Elle forme un comité spécial qui entend le témoignage des trois délégués patriotes. Neilson dénonce le cumul des charges au Conseil législatif et exécutif. Viger rappelle que seulement trois juges sur onze sont de langue française, alors que les Canadiens forment 83 % de la population. Cuvillier conclut, en inculpant d’irrégularité constitutionnelle tout gouverneur qui puise dans les fonds publics sans l’assentiment de l’Assemblée.

Dans son rapport aux Communes, le Comité ménage la chèvre et le chou. Il recommande d’un côté de la bouche que les juges ne siègent plus au Conseil exécutif, et de l’autre, qu’on augmente la députation anglaise. Un pas en avant, deux pas en arrière !

Papineau néanmoins ne cache pas sa satisfaction dans une lettre à Neilson. «?Le succès de votre mission va au-delà de nos plus vastes espérances?». Mais, il conserve un doute raisonnable sur sa portée. «?Puisque la mise en œuvre des recommandations est confiée aux mêmes hommes immoraux, leurs intrigues seront incessantes pour les rendre illusoires?».

Le grand perdant a été le gouverneur Dalhousie, réduit à implorer le secrétaire d’État aux Colonies de ne pas brusquer son rappel. «?Mon honneur et ma bonne réputation ne me permettent pas un départ hâtif?». On peut être certain qu’aucun des Chevaliers de la croix ne l’a regretté.

Dans les déclarations officielles, l’usage de la langue française est souvent aussi rare que l’eau potable dans les faubourgs ou les quartiers résidentiels montréalais. La ville a beau avoir les pieds dans un fleuve, son ravitaillement en eau demeure aléatoire. La Compagnie des propriétaires des eaux de Montréal, présidée par Thomas Porteous, a planté sa nouvelle usine de pompage à vapeur trop près des bouches d’égout. Comme toujours, on s’en est rendu compte après.

Le trois septembre 1830, la proclamation annonçant la mort du roi George IV a été lue, en anglais seulement, dans quatre endroits de la ville, par le shérif Louis Gugy. La Minerve a souligné que le mépris affiché du shérif pour ses concitoyens était d’autant plus flagrant que le français est sa langue naturelle.

En Angleterre, George IV était méprisé de tous. C’est l’hommage funèbre qu’on lui a rendu. En vieillissant, il s’était laissé envahir par une épaisse torpeur. L’ancien dandy mondain et brillant oscillait perpétuellement entre la stupeur et l’hébétude. Sa paresse était devenue telle qu’il ne tendait même plus le bras pour prendre un verre d’eau sur sa table de chevet. Alors qu’il avait une montre dans sa poche, il pouvait sonner un page quarante fois dans la même soirée pour lui demander l’heure. Le roi s’était mis à vivre de plus en plus dans son lit où, comme un cochon dans son auge, il buvait comme un trou et mangeait comme un ogre.

Il n’avait jamais participé à une bataille, de près ou de loin, mais il se targuait d’être un foudre de guerre. Sa seule contribution à la vie militaire a été l’immense bonnet de fourrure de la Garde à cheval, un appendice démesuré qui rendait instable l’équilibre des cavaliers. Particulièrement les jours de grands vents ! Le duc de Wellington l’a appris à ses dépens lors d’une revue. Il a piqué du bonnet en bas de sa monture. Le roi en a été absolument ravi.

George IV s’était pris de haine pour son premier ministre, en raison de l’Emancipation Act (1829) que ce dernier a soutenu. Désormais, grâce à Wellington, les catholiques britanniques peuvent à nouveau occuper tous les emplois publics, un droit qui leur était interdit depuis l’adoption du Test Act en 1673, aboli au Canada avec l’Acte de Québec en 1774.

Le roi n’était catholique en rien et plutôt hérétique dans ses mœurs de table. Le diagnostic malicieux de Madame Arbuthnot, la meilleure amie du Grand Duc, en témoigne. «?Un soir, le roi a bu deux verres de bière chaude, trois verres de vin claret, mangé des fraises et enfilé un ballon de brandy. Je ne crois pas que le vin lui fasse du mal, mais un mélange comme la bière et les fraises, c’est assez pour tuer un cheval !?»

Le successeur du goinfre est âgé de 65 ans. C’est son frère, Guillaume, le duc de Clarence. On a dû le réveiller pour lui annoncer qu’il était roi. Le vieux marin à la tête en forme de poire n’a pas paru ému outre mesure. Il a aussitôt annoncé à son entourage qu’il retournait dans son lit pour expérimenter la nouveauté de dormir avec une reine. Une autre princesse allemande qui ne partage sa couche que depuis douze ans.

Pendant vingt ans, le duc de Clarence avait eu pour maîtresse une actrice comique au franc-parler, Madame Jordan. Elle lui avait donné six enfants, auxquels elle en avait ajouté trois qu’elle avait déjà. On ne savait plus lequel des deux entretenait l’autre. Chaque fois que l’actrice remontait sur les planches, les journaux cancanaient que c’était pour boucler le budget familial.

Sitôt couronné, Guillaume IV, dit le Matelot, est descendu dans la rue sans façon, à son habitude. On a dû l’arracher des mains d’une foule par trop familière. Le commentaire du nouveau roi était conforme à son surnom. « Ne vous en faites pas pour ça ! a-t-il bougonné. Ils vont s’habituer ! Et après un certain temps, ils ne me remarqueront plus?».

Quoi de neuf au Bas-Canada en 1831 ? Du pareil au même ! Un nouveau représentant du roi ! Peut -on espérer qu’il ne sera pas à l’image des deux derniers et du présent titulaire du titre?: un fou, un soûlon ou un fafouin ? Après un long tête-à-tête avec le gouverneur, le chef du Parti patriote est prêt à accorder la chance au coureur. «?Lord Aylmer et sa femme sont de bonnes gens. Ils parlent le français avec élégance et la plus grande facilité?». Papineau a noté à l’intention de Julie «?qu’ils le parlent avec l’accent parisien?», ce qui, semble-t-il est présentement à la mode «?parmi les messieurs et dames ­d’outre-mer?».

Lady Aylmer est un cas d’espèce, intarissable sur ses états d’âme dans son journal. «?Je préfère tellement plus la langue française à la nôtre, telle qu’on la parle dans nos classes populaires, que je suis tout heureuse que la population soit française?». Elle observe tout sans jamais perdre de vue qu’elle est le centre d’attention. «?Je m’entends beaucoup mieux ici avec les Canadiennes françaises qu’avec les femmes de ma propre nationalité, tout comme je le faisais en France ».

La lune de miel entre Papineau et Aylmer a duré un mois. C’était un mariage blanc ! «?Chaque pas du gouverneur a été une suite de bévues si palpables qu’il n’y a plus d’hésitation à admettre de toutes parts que c’est l’administration Dalhousie qui reprend du service?», soupire un président du Parlement exaspéré.

Papineau peste contre la mauvaise donne dans le compte-rendu régulier qu’il adresse à son épouse Julie. «?Lord Aylmer est un homme du monde, il a le ton de la bonne société, mais en matière de droit, de constitution, d’administration, il est même inutile de lui en parler, il s’étonne et ne comprend pas?». Le gouverneur n’est pas à la hauteur du poste. Le jugement est sans appel. «?Ses amis disaient, il y a quelques jours, que nous l’aurions sept ou huit ans. Bien des gens croient que nous l’aurons à peine sept ou huit mois?».

En avril, Lord et Lady Aylmer profitent du printemps pour convier la bonne société coloniale montréalaise à la ferme des Sulpiciens sur la montagne. Le nouveau supérieur du Séminaire, Monsieur Quiblier, fait les honneurs. La première dame du Bas-Canada se range immédiatement dans le camp de ses admiratrices. «?Un homme intelligent et très agréable. Il aurait du succès dans n’importe quelle société, car ses manières bienveillantes préviennent en sa faveur?». Militaires, notables et prêtres se sont donc prélassés ainsi tout un après-midi sous les arbres.

Pour ne pas demeurer en reste, Monseigneur Lartigue a invité les Aylmer à son tour. La réception aura lieu à la maison de campagne des Papineau, sous la présidence d’honneur de ses cousines par alliance, Mesdames Viger et Papineau.

L’infatigable Lady gouverneur griffonne aussitôt. «?La soirée était dansante et la fête fut brillante. On a littéralement mangé du gouverneur. Ses armoiries en sucre ornaient les petits gâteaux. Madame Louis-Joseph Papineau m’a bien impressionnée. Il est certainement dans le caractère d’une Française de montrer beaucoup de tact en société et de se conduire comme s’il était tout naturel pour elle de vivre en évidence?».

Ce qui n’a pas empêché la diariste de noter qu’on parle généralement anglais en société. «?Mais plusieurs des dames canadiennes sont bien contentes quand vous causez avec elles en français, et quelques-unes ne parlent pas un mot d’anglais, ce qui prouve bien qu’elles n’ont aucune inclination à s’anglifier?».

Si Julie Papineau est à l’aise dans le grand monde, Louis-Joseph l’est beaucoup moins. «?Quoique j’ai le plaisir d’y rencontrer des hommes instruits et estimables qui me voient avec plaisir, la pensée que mes compatriotes soient injustement exclus, de participer aux mêmes avantages m’a toujours attristé au milieu de ces réunions?».

Pour le chef du Parti patriote, l’avenir politique s’annonce sombre. «?La génération croissante sera appelée à agir à une époque de crise qui, sans un long avenir, décidera de la force ou du malheur de notre pays?».

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