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Une autre voie
N° 301 - juillet 2011
Le sentiment d’injustice nous vient du singe
Le pire péché ? S’endetter ou surprêter ?
Gabriel Ste-Marie
Dans un récent ouvrage, l’écrivaine canadienne anglaise Margaret Atwood aborde le thème de l’endettement. Elle affirme que la dette est désormais le pire péché, ayant supplanté drogues, alcools, cigarettes, et même l’obésité. C’est que le sujet occupe une place de choix dans l’actualité. Le niveau d’endettement des ménages a triplé au cours des soixante dernières années, représentant désormais 150 % de leurs revenus annuels.

Il y a aussi les dettes spectaculaires des jeunes, sans compter celles des États, surtout depuis la crise économique. Plusieurs gouvernements ont absorbé la dette des banques. D’ailleurs, la crise actuelle découle en grande partie du laxisme des institutions financières qui ont facilité et incité à l’emprunt de façon abusive.

L’auteure étudie le sujet dans la littérature et en remontant dans l’Histoire, adoptant même une approche anthropologique. À cause de l’instinct de survie, notre cerveau de chasseur-cueilleur inciterait à l’endettement. Dans la nature, quand la manne passe, on la mange. Lorsqu’on est soumis à un choix, cet instinct donne l’avantage aux bénéfices immédiats au détriment des engagements à plus long terme.

Lorsque la possibilité lui est offerte, l’humain aurait donc un penchant à l’endettement. Si aujourd’hui on vit davantage selon notre capacité d’emprunt que selon nos revenus, c’est davantage parce que l’offre de crédit a explosé, que par relâchement de nos valeurs.

Pour Margaret Atwood, lorsque l’emprunteur n’est plus capable de rembourser, c’est souvent parce qu’on lui a trop prêté : « En d’autres termes, l’emprunteur et le prêteur sont conjointement responsables de l’échec de leur entente : le premier a compromis sa sécurité en empruntant, tandis que le second a cherché à réaliser un profit – qu’on suppose exorbitant – en exploitant la situation désespérée de l’emprunteur ou les risques excessifs qu’il a pris. »

Le thème de l’équité et du sens de la justice est également étudié en profondeur. Atwood explique que ce sens est nécessaire aux échanges, mais aussi aux prêts, afin de déterminer les modalités de remboursement et les limites acceptables d’emprunt.

Cet attribut ferait également partie de la nature humaine, étant le propre des animaux sociaux qui doivent travailler ensemble pour atteindre leurs buts.

L’auteure rappelle une expérience universitaire où l’on a conditionné des singes capucins à échanger des cailloux contre des tranches de concombre. Tout fonctionne bien jusqu’au moment où les chercheurs troquent un raisin contre un caillou à un seul singe. Flairant l’injustice, un raisin est bien meilleur qu’un morceau de concombre, les autres se révoltent. Ils lancent leur récompense et refusent de poursuivre le jeu, qui se déroulait à merveille avant l’iniquité.

L’écrivaine explique : « Chez les animaux sociaux qui doivent collaborer pour atteindre des buts communs – tuer et manger des écureuils pour les capucins ou tuer et manger des galagos pour les chimpanzés, par exemple –, les participants doivent juger équitable le partage des fruits d’un effort collectif. » Ce serait pareil chez l’humain. Le fait que la théorie économique orthodoxe évacue toute référence au sentiment de justice est pour le moins paradoxal.

D’ailleurs, l’idée de justice et de balance est commune à toutes les cultures. Dans l’Égypte ancienne, on pesait les âmes. Il y a près de 4000 ans, le code d’Hammourabi édictait déjà la loi du Talion, œil pour œil.

La loi judaïque effaçait les dettes tous les sept ans, afin de permettre aux communautés d’éviter révoltes et révolutions. Dans le même esprit, on empêchait aussi de prendre en gage moulins, meules ou autres moyens de subsistance. Il s’agit là d’arguments suffisants pour éradiquer la dette des pays en développement !

Plusieurs œuvres littéraires portent sur l’idée d’injustice, souvent en lien avec l’endettement. Il y a tous les pactes avec le Diable, qui fait habituellement signer des contrats pour conserver une preuve de l’engagement. Margaret Atwood rappelle le Shylock de Shakespeare qui exige « une livre de chair » comme garantie de prêt.

L’auteure s’intéresse longuement au cas d’Ebenezer Scrooge, le personnage radin du conte Un chant de Noël de Charles Dickens. C’est celui qui rencontre les trois fantômes des Noëls passé, présent et à venir. À en croire son défunt associé qui le visite, ce prêteur injuste et avare qu’est Scrooge doit se libérer de ses chaînes pécuniaires au plus vite afin de ne pas les porter pour l’éternité.

Plus loin, Atwood imagine un Scrooge au goût du jour qui mènerait une vie flamboyante en s’inscrivant au club sélect des milliardaires. Le fantôme du futur lui fait voir les catastrophes environnementales imminentes. Elle conclut que sa dette, tout ce qu’il a fait et possède, il le doit à la Terre. Comme dans le conte de Dickens, ce milliardaire, étant donné tout son pouvoir, détient réellement la possibilité de changer la situation.

Si les références littéraires de l’auteure sont nombreuses et variées, il est décevant qu’elle soit passée à côté de notre Séraphin Poudrier. Ce prêteur avare par excellence est sans aucun doute le personnage le plus marquant de notre littérature québécoise.

Margaret Atwood aborde la fonction des prêteurs sur gage dans l’histoire. Ils auraient existé dans la Rome, la Grèce et la Chine antiques. En Orient, ces prêteurs étaient des moines bouddhistes. En Europe au Moyen-âge, des Franciscains. C’étaient les seuls à accepter de prêter aux pauvres et l’auteur réhabilite leur rôle en l’apparentant aux premières formes de microcrédit. Elle rappelle que le Père Noël, Saint-Nicolas, est entre autres le patron des prêteurs sur gage.

S’éloignant de ces joyeux prêteurs, Atwood rappelle tristement les liens entre la garantie de prêt et l’esclavagisme dans l’histoire. L’emprunteur et sa famille pouvaient ainsi devenir esclaves dans le code d’Hammourabi. Et ça continue. L’auteure s’indigne du sort des 15 millions d’enfants indiens asservis, encore aujourd’hui. Même chose pour les immigrants clandestins qui doivent souvent travailler toute leur vie pour le passeur afin de le rembourser.

Le livre de Margaret Atwood fait réfléchir sur l’essence et les fondements de l’endettement. Il donne du recul sur ce sujet qui occupe une place omniprésente dans notre société.

Comptes et légendes - La dette et la face cachée de la richesse, Margaret Atwood, Boréal, 2009

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