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Une autre voie
N° 301 - juillet 2011
L’enrichissement rapide, c’est le sous-développement à la carte
Le Québec et le Canada sont des colonisés consentants
Robin Philpot*
J’ai un fils dépouillé

Comme le fut son père

Porteur d’eau, scieur de bois

Locataire et chômeur

Dans son propre pays

Félix Leclerc, L’Alouette en colère

Ne nous trompons pas ! C’est ce qui risque d’arriver car le gouvernement du Québec procède avec l’annonce de son Plan Nord à la plus grande braderie de l’histoire du Québec moderne.

Les ressources minières, dont le sous-sol québécois abonde, sont finies, en ce sens qu’elles ne se renouvellent pas. Et elles ne perdraient rien à attendre, surtout au moment où on assiste à une ruée mondiale inégalée. Pas besoin d’avoir un doctorat en économie ou de brandir un titre prestigieux comme celui d’ancien premier ministre ou d’ex-critique du Bloc Québécois en matière d’économie pour savoir que, dans une telle situation, le Québec est en position de force pour inscrire son développement économique dans la durée, de s’assurer que ces ressources profitent à tous et surtout aux générations futures.

Mais, pour cela, il faut que l’on voie dans le développement économique autre chose que de vastes projets d’exploitation de ressources naturelles, ce qui, pour le Canada, et partant pour le Québec, demande de rompre avec une tradition vieille de quatre siècles.

Dans son excellent livre de 1980, The Question of Separatism, qui vient d’être réédité, Jane Jacobs déplorait la nature coloniale de l’économie canadienne – et québécoise. Elle a démontré aussi comment cette obsession des grands plans d’exploitation de ressources naturelles a freiné le développement réel de l’économie.

Aujourd’hui, on appelle pudiquement les pays qui ne planchent que sur leurs ressources naturelles, des « pays en voie de développement ». Les moins pudiques les appellent le « tiers monde » ou des « pays en voie de sous-développement. »

Le Canada exploite et exporte ses ressources, écrivait Jane Jacobs en 1980, et néglige le développement d’industries et de services fondés sur le secteur manufacturier ou sur les inventions qui exigent de la fabrication. Il s’agit d’une approche de l’économie profondément coloniale, mais dans le cas du Canada, le colonialisme n’est pas imposé. Le Canada préfère le colonialisme.

« L’expérience au Canada nous démontre que les fortunes les plus importantes et celles obtenues le plus rapidement, qu’elles soient publiques ou privées, sont celles qui proviennent des ressources?: la fourrure, le bois, les pommes, le charbon, le fer, le nickel, l’or, le cuivre, l’argent, le blé, le cobalt, le poisson, l’uranium, l’hydroélectricité, l’aluminium, la potasse, le pétrole, le gaz – pour n’en nommer que les plus importantes. »

Mme Jacobs poursuit en expliquant qu’une société, comme un individu, est formée par son expérience. L’histoire canadienne de projets d’enrichissement rapide grâce aux ressources naturelles a conditionné toutes les institutions canadiennes, du gouvernement fédéral aux gouvernements provinciaux, en passant par les banques et toutes les autres institutions financières. Tous en sont éblouis.

Comment résister à ce tape-à-l’œil de l’enrichissement rapide – les pétrolières et gazières d’Alberta, les minières de la Bourse de Toronto (Barrick, Goldcorps, Arcelor Mittal,…) ? Leur richesse est tellement éblouissante que les dirigeants politiques de peu d’envergure y courent pour s’y associer en investissant de faramineuses sommes d’argent public pour construire routes, voies ferrées, barrages, réseaux de transport d’énergie, infrastructures portuaires et aéroportuaires, pipelines et autres.

Pense-t-on à ce qui se passera quand les ressources seront épuisées ou que la bulle minière aura crevé ? Parties les poches pleines, les minières n’auront rien à cirer des dégâts environnementaux qu’ils auront laissés, encore moins des dégâts sociaux : chômage, villes et villages fantômes, déplacement des populations, routes qui ne servent plus. On l’a déjà vu et on le reverra.

Ce sont des habitudes dont on ne se débarrasse qu’avec une autre vision du développement économique fondée sur la diversification et la durée… jumelée à une détermination de fer.

Déjà, en 1980, Jane Jacobs a remarqué que, parallèlement à l’engouement canadien pour l’exploitation des ressources, beaucoup d’inventions canadiennes et québécoises prenaient la route de l’étranger pour ensuite revenir sous forme de produits manufacturés importés de pays moins entichés du glamour de l’enrichissement rapide.

Pour renverser la vapeur, disait-elle, il faut constamment soutenir des activités innovatrices, même celles qui paraissent, à première vue, plutôt modestes. Mais l’argent étant déjà consacré aux ressources, il n’en reste plus rien pour la recherche et l’innovation. Pour illustrer son propos, elle dit que, si l’économie canadienne était un zoo, il n’y aurait que des éléphants.

N’est-il pas étonnant de voir les sommes énormes consacrées pour faciliter l’exploitation des ressources minières par des entreprises privées déjà archiriches, comparées aux miettes investies dans l’électrification du transport collectif au Québec, par exemple ?

Il s’agit pourtant d’une voie qui permettrait au Québec de développer son secteur manufacturier et de s’affranchir de sa dépendance du pétrole importé. Tant de sommes pour les minières sans exigence d’une participation de sociétés d’État aux profits, ni assurance de redevances équitables, ni garantie de transformation secondaire et tertiaire des ressources, mais un refus catégorique de soutenir le développement fondé sur la technologie du moteur-roue mis au point au Québec ? La liste est longue.

Presciente, Jane Jacobs nous a invité, dans The Question of Separatism, à nous inspirer de l’exemple de la Norvège et de la Suède, pas seulement sur le plan politique – la Norvège s’est séparée de la Suède après un référendum en 1905 – mais aussi, et peut-être surtout, sur le plan économique. Contrairement au Québec, la Norvège, pays de 4,7 millions d’habitants qui abonde en ressources naturelles, inscrit son développement résolument dans la durée, grâce à ses sociétés d’État, à son fonds souverain et à une kyrielle de mesures législatives qui feraient rougir de honte les décideurs québécois.

*L’auteur est éditeur et écrivain

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