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Le NPD et le Québec
N° 300 - juin 2011
Le français dans tous ses états
Un vendeur de chars usagés
Michel Usereau
Dans un cours de compréhension du québécois parlé, j’arrive en classe avec mon agenda caché?: faire réaliser à des immigrants à quel point les Québécois sont pas fiers de leur langue, le français québécois.

À ma grande surprise, chu pas capable : la classe affirme que les Québécois leur paraissent bin fiers de leur langue. Ch-t-un peu décontenancé, je sais pas trop d’où ça sort, dans le pays du frère Untel pi de Gil Courtemanche, qui parlait encore récemment, à la conférence de clôture de l’Association québécoise des enseignants de français langue seconde, de la « pauvreté de langage » du Québec, sans justifier son jugement méprisant pi éculé.

Tout d’un coup, du fond de la classe, un commentaire lumineux: « Je pense que les Québécois ont honte de leur langue devant les Français, mais pas devant nous ».

En avril dernier, Le Devoir publiait un article sur une « crise linguistique » comme seuls les Québécois en ont le désolant secret : Air Transat avait diffusé des capsules audio qui proposaient des cours de langue québécoise pour les voyageurs franco-européens. Réaction outrée des «?amoureux » du français. Suite à ça, la compagnie a retiré les capsules.

L’objectif de ces capsules-là, c’était de faire connaitre certaines particularités de la langue d’ici à des voyageurs d’ailleurs. À l’époque, j’aurais peut-être aimé ça me faire expliquer quessé ça voulait dire « composter un billet de train » avant d’arriver en France; pourquoi ça serait scandaleux d’expliquer à un Français c’est quoi « un bain », une « prise de courant » ou bin le mot « pantoute » ?

N’en déplaise aux ayatollahs du français, ces capsules-là cherchaient seulement à expliquer le sens de mots qui existent déjà. Zéro volet politique ou idéologique icite.

En fait, la seule manifestation idéologique vient des « amoureux » : leur message, c’est que devant le reste de la francophonie, i faut pas que le Québec montre de créativité ou de divergence par rapport à’ langue française – sauf dans’ lutte fanatique aux anglicismes, où on se pose comme les héros du français jusse parce qu’on a une réaction de puristes obsédés par les emprunts.

Aux yeux des «amoureux», le Québec a pas assez de légitimité pour nommer les choses comme i veut. Étrange qu’on réclame d’un côté une place dans le monde, pi que de l’autre on s’offusque chaque fois qu’on en obtient un peu dans le domaine linguistique.

Refuser ces capsules-là, c’est comme dire aux Français: faites comme si vous compreniez toute, faites comme si on était pas là. Comme un complexé qui veut pas qu’on lui passe le micro, par peur d’être sous le spotlight devant une foule.

Lo Princilhon, Lo Prinçòt, Li P’tit Prince : toutes des traductions officielles du Petit Prince de Saint-Exupéry, en languedocien, gascon pi wallon. Imaginez la réaction si un Québécois osait publier une traduction sous le titre Le Ti Prince.

Y’aurait évidemment des attaques virulentes pi un grand déchirage de chemises. On a jusse à regarder la réaction que la traduction québécoise de « Coke en stock » de Tintin a provoquée. Toute se passe comme si l’objectif du Québec était d’éliminer ses particularités plutôt que de les voir recevoir une marque de reconnaissance.

La même affaire est arrivée avec des traductions québécoises de séries américaines, Ally McBeal par exemple, qui avait causé une commotion parce que les personnages parlaient le français d’ici. Comme si un avocat pouvait jamais dire « on reprend-tu toute l’affaire depuis le début???»

Heureusement, c’est pas le cas dans’ création: qui imaginerait « Gaz Bar Blues?» en français international ? Qui proteste encore devant du théâtre en français parlé ?

L’effarouchement vient plutôt de gestes qui marquent une sorte d’officialisation : traduction d’œuvres françaises en québécois, production de dictionnaires reflétant l’usage d’ici, comme le Dictionnaire du français plus en 1988 ou le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui en 1992, qui avaient soulevé des tollés.

La même chose se produit aujourd’hui avec les attaques virulentes de Lionel Meney contre le Franqus de l’Université de Sherbrooke, dictionnaire qui commet, par exemple, le crime de décrire en premier une limonade comme une « boisson rafraichissante à base d’eau sucrée additionnée de sirop ou de jus de citron », pi ensuite dans son usage français: « Boisson gazeuse aromatisée au citron ». En faisant ça, le Franqus décrit simplement la norme d’ici. Pourquoi des attaques si passionnées contre un ouvrage qui reconnait simplement qu’y’existe ici un usage qui est pas le même qu’en France ?

Tiens, on revient encore à’ France. Mon étudiante aurait-tu raison ? Ça se pourrait-tu qu’on ait pas encore été sevrés de notre mère patrie ? Le Québec serait-tu un grand enfant qui aurait quitté le foyer familial sans oser faire son changement d’adresse ?

Mon étudiante disait aussi qu’à l’inverse, les Québécois étaient fiers de leur langue devant les immigrants. J’ai pas vraiment su quessé qu’a voulait dire. Peut-être qu’y’a véritablement quelque chose de positif dans le comportement des Québécois, une tendance à faire connaitre la langue d’ici à des immigrants à qui on enseigne souvent une langue morte (« Quelle heure est-il ? ») plutôt qu’une langue vivante (« Y’est quelle heure ? »).

Mais j’ai aussi une crainte, qui s’est matérialisée durant la dernière campagne électorale fédérale. Dans un article sur Cyberpresse, Nathalie Collard rapporte le type de commentaires faits sur Twitter sul débat des chefs; entre autres, sur « le niveau de français des quatre candidats (jugés sévèrement) ».

Trouver le temps de parler de qualité de la langue dans un texte de 140 caractères pendant qu’y’a quatre chefs qui sont en train de débattre sur l’avenir d’un pays : faut le faire ! Côté profondeur, on est pas loin des commentaires sa’ moustache de Jack Layton.

Mais encore plus troublant, c’est que le français des chefs anglophones posait aucun problème de compréhension: i contenait même des traits qui montrent une bonne maitrise de la langue.

Le français de Layton, par exemple, est ponctué d’éléments qu’on apprend rarement en classe pi qui démontrent une connaissance plus naturelle de la langue. Pourtant, c’était pas assez pour ces francophones-là sur Twitter. C’est-tu ça, la fierté des Québécois devant les locuteurs du français langue seconde: une intolérance pour toute forme de divergence par rapport au français des francophones pur laine ?

Pour ce qui est de la langue de Duceppe, le fait que des commentaires dénigrants aient été faits à son sujet montre que, pour plusieurs personnes, c’est la norme d’ici – que Duceppe maitrise très bien – qui pose problème. On pourrait dire qu’i faut pas se fier à Twitter pour avoir le portrait global d’une population.

Pourtant, je serais curieux de voir si les Canadiens anglais y faisaient des commentaires sur l’anglais de Layton, Harper pi Ignatieff. Je parierais que non. J’envie les anglophones, qui pratiquent pas la contemplation pathologique de leur propre langue comme sport national.

Le Québec se dit plus à gauche que le Canada. Pourtant, quand un des membres de Loco Locass affirme que Jack Layton « parle le français comme un vendeur de chars usagés », j’ai un sentiment de malaise d’appartenir à un peuple qui, d’un côté, est à peine assez mature pour accepter de couper le cordon d’avec la mère patrie, pi qui, de l’autre, fait preuve d’un conservatisme linguistique à faire pâlir l’extrême droite.

Chaque fois que monsieur Layton ouvre la bouche, i nous raconte son histoire, par sa façon de parler: toute dans son français nous dit qu’y’a appris la langue avec des Québécois, qu’i les a côtoyés plutôt que d’aller suivre un cours par opportunisme politique. En gros, i nous renvoie notre propre image en reproduisant notre langue. Pi ça, c’est une erreur pour un peuple qui s’accepte pas. Quessé que certains voient dans ste reflet-là de nous-mêmes ? Un vendeur de chars usagés.

Aussitôt qu’i s’agit de donner un caractère officiel à leur variété de langue, les Québécois s’écrasent.

J’aimerais ça nous voir debout linguistiquement. Pas vis-à-vis des Anglais ou des Français. C’est plus intime que ça: i s’agit de se tenir debout devant nous-mêmes. D’accepter qu’i pourrait émaner de nous-autres quetchoz qui serait en soi légitime, jusse parce qu’on l’a décidé.

Pi attention : être debout linguistiquement, ça veut pas dire marcher sa’ tête de ceux qui, comme Jack Layton, parlent la langue d’ici.

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