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Le NPD et le Québec
N° 300 - juin 2011
Du Saint-Henri d’Hubert Aquin au St-Henri de Shannon Walsh
Deux générations de cinéastes arpentent les rues d’un quartier
Ginette Leroux
À St-Henri, le 26 août est l’œuvre collective de 16 cinéastes réunis autour de la cinéaste montréalaise Shannon Walsh. Cette chronique sociale s’inspire de celle d’Hubert Aquin À Saint-Henri, le cinq septembre tournée en 1962. Secondé à la production par Fernand Dansereau, Aquin avait mobilisé plusieurs des plus grands cinéastes du studio français de l’ONF de l’époque autour de son projet. Au générique, figurent les Claude Jutra, Michel Brault, Gilles Groulx, Claude Fournier, Jacques Godbout, Bernard Gosselin et Georges Dufaux.

Tourné en 24 heures chrono, à la façon du cinéma vérité des années 1960 qui va à la rencontre des gens du quartier populaire qu’est encore St-Henri, le documentaire de Shannon Walsh respecte en tout point le processus de production de son prédécesseur. Caméra au poing, les cinéastes, dont certains sont les plus prometteurs de leur génération, rendent compte du changement radical opéré en 50 ans dans cet ancien quartier ouvrier du Sud-Ouest. Non seulement la vie économique y a-t-elle suivi le mouvement de déclin déjà amorcé dans les premières années de la Révolution tranquille, subissant ainsi une cure complète d’amaigrissement, son visage démographique a également connu une transformation à l’image de la vie montréalaise. En 2010, la population de St-Henri frappe par sa diversité ethnique et culturelle.

À St-Henri, le 26 août rend hommage au film du légendaire et énigmatique écrivain, journaliste et cinéaste qu’a été Hubert Aquin.

Le Saint-Henri d’Hubert Aquin était homogène à l’exception près d’une petite communauté noire qui ne faisait pas de vagues, parfaitement intégrée à la vie simple du quartier, ni riche ni pauvre, appelé jadis Saint-Henri des Tanneries, village des tanneurs de cuir attirés par les eaux du canal Lachine.

À l’époque, la vie quotidienne était tissée serrée par la religion du chapelet en famille, les familles nombreuses réunies autour d’une mère au foyer et d’un père souvent au chômage, des enfants obéissants qui, revêtus d’un uniforme, marchaient en bandes vers l’école, accueillis par un directeur qui rrroulait ses «?r?». On veillait sur le perron au son des trains de la gare de triage et de la sirène des usines de l’Impérial Tobacco, de la Dominion Textile et de la Canada Malting Co et de la fumée qui voilait le quartier tout entier. «?Smoky Valley?» comme on appelait le quartier à l’époque, c’est le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy qui défile sous nos yeux.

Il reste peu de traces du Saint-Henri d’Hubert Aquin dans le film de Shannon Walsh. À St-Henri, le 26 août, la rentrée scolaire se fait une semaine avant la fête du Travail et la maman au foyer d’autrefois, peu encline à rire, est maintenant remplacée par un papa plus «?cool?». «?Bye, bonne journée. Amusez-vous !?» dit-il, en souriant, pendant que les enfants dévalent l’escalier, portant des sacs énormes sur le dos. Les parents du petit Frank accompagnent leur fils à sa première journée d’école, sa grand-maman l’accueillera au retour. Dans la cour d’école, c’est le royaume des Jessie Dubois-Lalonde, Anthony Garceau, Carlène-John Jacquet, Mathieu Légaré-Marenger, Joshua Miranda-Aviles. Nul doute, nous sommes bien en 2010.

Les enfants de St-Henri ne se baignent plus dans le canal Lachine, mais les petits garçons continuent d’aller à la pêche comme leur grand-père le faisait à l’époque pendant que d’autres de leur âge s’entraînent à la boxe au club sportif, comme Baby Face, le champion junior canadien de boxe.

Recycleuse par défaut, chômeuse malgré elle, ex-détenue, Doris fait sa tournée quotidienne. Tirant son chariot à roulettes, elle cueille, au passage, les bouteilles vides avant d’aller fouiner du côté du marché Atwater à la recherche de fruits et de légumes qu’elle partagera, au retour, avec ses amies plus démunies qu’elle. La femme généreuse et très croyante base désormais sa vie sur l’entraide et la solidarité comme c’était la coutume dans le Saint-Henri d’autrefois. Sa connaissance du quartier et de ses habitants fait d’elle le personnage clé du film.

Tous les jours, Robert, habillé «?swell?» prend son café au Green Spot, un restaurant populaire de la rue Notre-Dame. Il y rejoint Edmée, une dame encore très verte pour ses 90 ans. Tous les jours, l’aimable mémé, cigarette au bec, distribue des miettes de muffins à «?petits oiseaux?». Lorsqu’on retrouve le couple de tourtereaux à la retraite, assis sur un banc face au canal Lachine, c’est avec la plus grande assurance qu’Edmée lance à son compagnon?: «?J’te l’ai dit Robert, on vit nos plus belles années?». Pour ces anciens travailleurs d’usine qui ont trimé dur et vu ces mêmes usines fermer leurs portes les unes après les autres, la vie d’aujourd’hui paraît beaucoup plus douce qu’à l’époque de leur jeunesse.

Comme bien d’autres ouvriers qui ont commencé à travailler dans les usines du quartier à l’âge de 12 ans et qui passent maintenant leurs journées assis au bar du coin, ces vieux ont vécu les transformations industrielles et résidentielles de St-Henri. Ils se contentent, aujourd’hui, de regarder le spectacle… et d’en profiter.

Le «?nouveau?» St-Henri participe abondamment à la diversité culturelle qui caractérise la vie montréalaise actuelle. Le propriétaire du dépanneur est asiatique, la Togolaise Belinda y a ouvert son salon de coiffure, des jeunes mohawks du village voisin de Kahnawake y ont élu domicile.

Le musicien de grand talent qu’est Patrick Watson propose une musique, tantôt mystérieuse, tantôt poétique, qui rend avec justesse l’atmosphère d’une communauté éclatée, composée de cellules isolées, hétéroclites qui ont peu en commun.

Malgré un rythme lent qui contraste avec la vie trépidante du 21e siècle, malgré le manque de recul sur l’histoire de certains personnages comme Edmée et Robert ou l’absence de témoignages de parents ou de travailleurs actuels qui auraient ajouté une profondeur aux personnages, À St-Henri le 26 août n’en confère pas moins à l’exercice qu’a tenté la documentariste une valeur historique indéniable.

Entre le Saint-Henri de 1962 et le St-Henri fraîchement réalisé, ce sont cinquante années d’histoire qu’on ne peut oublier. Les deux films sont là pour nous le rappeler.

Étaient à St-Henri le 26 août 2010 Anaïs Barbeau-Lavalette, Richard Brouillette, Fabien Côté, Tracey Deer, Claude Demers, Yanie Dupont-Hébert, Halima Elkhatabi, Sylvain L’Espérance, Julien Fontaine, Paul Kell, Caroline Martel, Amy Miller, Selin Murat, Kaveh Nabatian, Sarah Spring, Brett Story, Denis Valiquette, Karen Vanderborght et Shannon Walsh.

St-Henri le 26 août, Documentaire de Shannon Walsh, Production de Parabola Films, Co-production de l’ONF, 2011

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