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N° 299 - mai 2011
Le portulan de l’histoire
La mitre mal lunée d’un évêque mal-aimé
Jean-Claude Germain
Conféré à l’abbé Jean-Jacques Lartigue par Monseigneur Plessis, en janvier 1821, à l’église Notre-Dame de Montréal, le titre inusité d’évêque de Telmesse était de ceux que le Vatican réservait à ses prélats sans domicile fixe. Être sacré pasteur d’un diocèse byzantin de l’Asie Mineure du VIe siècle équivalait en quelque sorte à être couronné roi de la fève.

Dès son inauguration, l’épiscopat de Lartigue était mal fondé et sa mitre mal lunée. Sauf pour son titulaire ! Le jour de son sacre, il était d’une tout autre disposition. «?Lartigue partit de l’autel pour donner la bénédiction avec un air et une démarche qui auraient mieux convenu à un général vainqueur sur le champ de bataille qu’à un ministre d’un Dieu de paix?».

Depuis son retour d’Angleterre, l’abbé ne portait plus à terre. «?Ceux qui l’ont connu avant ne le reconnaissent plus?». L’avis de Monsieur Rousseau est confirmé par un autre collègue sulpicien. «?Lartigue a du talent et une très grande opinion de lui-même. Mais, il reste encore à ce bigot à apprendre qu’il existe en ce bas-monde des hommes dont l’intelligence et la compréhension dépassent les siennes?».

Le nouvel évêque auxiliaire parle avec une autorité surfaite et arbore une superbe démesurée. Dès son premier sermon, il laisse entendre qu’il est titulaire de Montréal. Or, tout le problème est là ! Monseigneur Lartigue n’est pas l’évêque de Montréal, mais évêque à Montréal. Il s’attendait à une nomination de vicaire apostolique, dépendant de l’évêché de Québec. Ce n’est pas le cas. Le gouvernement britannique n’a consenti qu’à la nomination d’un vicaire général, suffragant de l’évêque de Québec, pour le district de Montréal.

Lartigue plastronne. Mais sans cathédrale et sans palais épiscopal, il n’en mène pas large. Il se cherche un toit et les Sulpiciens lui cherchent noise. Il s’en confie d’ailleurs à Monseigneur Plessis. « Depuis que Votre Grandeur a quitté Montréal, j’ai sondé le terrain pour constater si l’on agréerait mon séjour dans le Séminaire avec le caractère épiscopal, et je me suis aperçu qu’il ne fallait plus penser à une pareille proposition : enfin, on m’a signalé officiellement que la chose n’était pas faisable?».

Les Messieurs de Saint-Sulpice ne sont pas les seigneurs en titre de l’île de Montréal pour la forme, ils en ont l’allure et le comportement. Sous la soutane, ils ont conservé l’usage des culottes courtes de l’Ancien régime et portent des souliers à boucles et des chapeaux bas à large bord. En hiver, ils se coiffent d’un casque de loutre ou de martre. Ils se déplacent dans des voitures aux couleurs du Séminaire. La caisse est peinte en vert foncé ; les brancards, les roues et le travail, en rouge sang.

Les Sulpiciens ne s’en laissent pas imposer. Ils ont une longue tradition d’indépendance ecclésiastique. Leur supérieur est élu par eux sans ingérence de l’évêque, tous les cinq ans. Une fois en poste, il dispose de tous les pouvoirs.

L’élévation à l’épiscopat de Lartigue a brisé tous les liens avec ses anciens compagnons. Il est devenu persona non grata. Trois semaines après le sacre, le supérieur du Séminaire prend les grands moyens pour le mettre au fait de sa disgrâce sulpicienne. Sans préavis, Monsieur Roux fait transporter tous les effets et meubles de l’abbé, du séminaire, où il avait eu jusque-là ses appartements, à l’Hôtel-Dieu. Mettant à profit une absence prolongée, il fait également disparaître le dais et le trône épiscopal du sanctuaire de l’église Notre-Dame.

L’église paroissiale de Montréal n’est pas la cathédrale. Que l’évêque de Telmesse se le tienne pour dit ! Il aurait été étonnant que les marguilliers de Notre-Dame n’approuvent pas le geste cavalier des Sulpiciens. En revanche, la population et le clergé sont restés sur leur quant-à-soi. Lartigue étant né à Montréal, on ne s’interdisait pas de croire que son origine canayenne avait suscité la réaction méprisante de ces Messieurs, qui étaient pour la plupart des Français de France.

Devant le fait accompli, le mal-aimé se résigne à métamorphoser la chapelle de l’Hôtel-Dieu en cathédrale de poche. De passage à Montréal, l’évêque de Boston, informé de la mise à l’écart de l’auxiliaire, décrit l’embrouille ecclésiastique à Monseigneur Plessis. «?De la manière dont les marguilliers sont montés, je doute qu’on lui accorde la chapelle Bonsecours. S’il se retirait dans une cure de campagne et qu’il y fit ses visites, par votre autorité et uniquement comme votre Grand vicaire, tout s’arrangerait, ça me semble?». Qu’advient-il d’un évêque sans évêché et d’un pasteur sans brebis ? Tout le monde y perd son latin, son français et même à terme… son anglais !

Louis-Joseph Papineau, cousin de Lartigue, va aux nouvelles auprès de sa femme qui habite Montréal. «?Quand tu m’écriras, donne-moi des détails de ce que l’on dit de la singulière situation dans laquelle on laisse languir Monseigneur Lartigue à l’Hôtel-Dieu. Ne dis à personne que je désire avoir des renseignements sur ce point?». Les préoccupations de Papineau ne sont pas d’ordre religieux, mais politique. «?Les citoyens ne croient-ils pas que ce serait bon, très bon, de voir un homme en robe violette se promener fréquemment dans nos rues pour augmenter le poids du clergé canadien ? »

Il appartiendra à la famille Papineau de résoudre l’imbroglio. Cousin du chef du Parti canadien et également de l’évêque de Telmesse, Denis-Benjamin Viger, donnant suite aux dernières volontés de sa mère, fera don d’un terrain à Monseigneur Lartigue pour y construire une église. Joseph Papineau, le père de Louis-Joseph, complétera d’un deuxième terrain le geste généreux de Viger envers son neveu. Situé de l’autre côté de la rue Saint-Denis, à l’angle Sainte-Catherine, il servira de place publique en face de la future église Saint-Jacques.

Lartigue profite de ce court moment de répit pour confronter Monsieur Roux. « Je puis vous assurer que j’ai projeté sincèrement de me retirer à la campagne, jusqu’à ce que j’aie été convaincu que votre avis venait d’un esprit antiépiscopal et que le seul parti à prendre était de rester à mon poste ».

Chassez le naturel, il revient au galop ! Montréal n’aime pas le cousin de Papineau. II n’avait pas retiré la chasuble de sa première messe à Saint-Jacques qu’on lui prêtait déjà l’intention de transformer cette église épiscopale en une église paroissiale et de la doter d’un cimetière.

De quoi indisposer grandement ces Messieurs de Saint-Sulpice et les marguilliers de la Fabrique Notre-Dame qui appliquent leurs instructions à la lettre?: il n’y a qu’une seule paroisse sur toute l’île de Montréal, celle de Notre-Dame dont toutes les autres églises sont des dessertes. Avant que le conflit ecclésial de juridiction ne s’envenime plus avant, Monseigneur Plessis a rapidement tranché. Les fidèles pourront suivre les offices du dimanche à la cathédrale Saint-Jacques. Mais les mariages, baptêmes et sépultures, ainsi que la communion pascale, devront se faire à Notre-Dame.

Bientôt remplacé par Monseigneur Panet en 1825, Plessis admoneste son Grand vicaire. «?Rendez-vous aimable, glissant, coulant, et ne laissez aucun prétexte à la malveillance de dire que vous ne vous montrez qu’en mitre et en crosse. Je crains, mon cher Seigneur, que vous n’ayez encore bien des déboires à essuyer et ce n’est qu’avec une peine extrême que j’ai aperçu dans ces marguilliers et dans une partie considérable des prêtres de votre district une opposition personnelle qui ne peut conduire à rien que de fâcheux?».

De leur côté, les Sulpiciens sont harcelés de revendications et de procès. Ils ont entrepris depuis 1826 de négocier une entente à l’amiable avec le gouvernement de Londres. Pour sauver les meubles, Monsieur Roux serait prêt à renoncer à la seigneurie si, en échange d’une cession de ses droits seigneuriaux sur l’île de Montréal, le Séminaire obtenait enfin une charte qui reconnaisse son existence juridique. Dans le compromis envisagé, les Sulpiciens conservaient le séminaire, le collège et recevaient, en indemnité, une pension annuelle et perpétuelle. Ils se voyaient également accorder l’autorisation de recruter des Sulpiciens en France.

Une perspective qui a eu le don de hérisser le poil épiscopal canadien. Panet et Lartigue ne veulent plus de maudits Français ! «?Voilà le véritable motif pour lequel le clergé canadien s’oppose à l’arrangement du Séminaire avec le gouvernement anglais?», explique Roux à Rome. La riposte de Panet est cinglante. «?Les Sulpiciens ne sont que les administrateurs des biens qui leur ont été concédés pour l’avantage et pour l’instruction des habitants, non pour perpétuer et étendre l’illustre congrégation de Saint-Sulpice?». Sa vive opposition a marqué des points à Rome et surtout à Londres.

Dans toute cette affaire, le laissé-pour-compte est l’évêque de Telmesse. Selon lui, ses cousins, Viger et Papineau, le compromettent auprès de l’administration coloniale. Il compte peu d’amis et possède des ennemis jurés, ces Messieurs de Saint-Sulpice. Encore plus résolus maintenant que l’intervention de l’épiscopat canadien a sonné le glas de la transaction négociée par Monsieur Roux.

Avec l’achèvement de la nouvelle église Notre-Dame, Lartigue s’attend, néanmoins, être invité à la bénir. Il partage déjà son plaisir avec Monseigneur Panet. « Ce serait pour moi l’occasion la plus décente et la plus favorable de rentrer dans leur église paroissiale et de ramener la paix et la joie dans toute la paroisse qui gémit de cet air de schisme?». Un gémissement qu’il est bien le seul à entendre !

Pour les marguilliers de Notre-Dame, n’importe qui serait mieux choisi pour la consacrer qu’un évêque en mal d’un diocèse. Tout d’abord, l’évêque de Québec est sollicité. Il se récuse, en mettant les points sur les i «?La responsabilité en incombe à Lartigue?! » Qu’à cela ne ­tienne !

Monseigneur Signay ? Il s’excuse à son tour. Pourquoi se limiter au Bas-Canada ? L’évêque de New York, Monseigneur du Bois ? Il décline l’invitation. Le 7 juin 1829, le supérieur des Sulpiciens, Monsieur Roux, quitte son lit de malade et se rend de grand matin à Notre-Dame pour bénir la nouvelle église selon les rites. La mesquinerie ecclésiastique est infinie.

La saga protocolaire n’est pas terminée. Reste l’inauguration officielle. Le gouverneur fripon Dalhousie a été rappelé à Londres. Son remplaçant intérimaire, sir James Kempt, est donc invité à y assister un mois plus tard. Conseillé en sous-main par Monseigneur Panet, il exige la présence de Lartigue. Les Sulpiciens s’inclinent devant l’autorité politique et concèdent à leur souffre-douleur le privilège de chanter la première messe solennelle à l’église Notre-Dame. L’auxiliaire s’exécute avec pompe en présence du gouverneur et de toutes les notabilités montréalaises. Prêché avec éloquence et panache, le sermon de Monsieur Quiblier a marqué sans contredit le temps fort de la cérémonie. La franche profession de foi monarchiste et loyaliste du Sulpicien a plu énormément à un Lartigue encore sous le choc de l’appui public du gouverneur.

Presque autant qu’elle a déplu au journal patriote, La Minerve. Lartigue n’est parent de Papineau et de Viger que par le sang. Il se situe aux antipodes par la pensée politique. Frappé d’illégitimité comme évêque de Montréal, il ne rêve que d’autorité légitime.?«? Il est important que dans cette crise, le clergé montre une conduite uniforme et se mêle le moins possible aux discussions. D’une part, l’Administration comprendra que c’est le meilleur moyen de garder sur nos fidèles une influence qui pourra lui être nécessaire un jour. D’autre part, le peuple comprendra qu’il ne nous servirait à rien de blesser le gouvernement et que les autorités en Angleterre sauront interpréter notre silence comme une approbation de ces plaintes contre l’Adminis­tration. » Un clergé tantôt quiet et tantôt coi était-il plus accomodant ou plus asservi ?

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