L'aut'journal
Le jeudi 17 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Voter ça compte !
N° 299 - mai 2011
Le Conseil supérieur de la langue a beau affirmer le contraire
Le libre choix ne profite qu’au cégep anglais
Charles Castonguay
Le Conseil supérieur de la langue française vient de recommander au gouvernement Charest de maintenir le libre choix de la langue d’enseignement au cégep. À dix jours du congrès du PQ. Son président, Conrad Ouellon, prétend que c’est pure coïncidence.

Ne soyons pas naïfs. Cela participe évidemment d’une stratégie de déstabilisation des congressistes du PQ.

Surtout lorsque Ouellon sort de son chapeau des données inédites sur les nouveaux inscrits au cégep en 2008 et 2009, qui font voir un important mouvement d’allophones vers le cégep français. Depuis des mois, plusieurs chercheurs réclamaient sans succès de semblables données de la Direction de la Recherche, des Statistiques et de l’Information au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS).

Selon les plus récentes données rendues publiques jusqu’ici par le MELS, le pourcentage d’allophones qui s’inscrivaient au cégep français avait augmenté au rythme de moins d’un demi-point de pourcentage par année entre 1998 et 2007. Ce qui s’explique facilement par la modification graduelle de la composition de la population allophone au fil du recrutement par le Québec d’immigrants francotropes, c’est-à-dire déjà francisés ou prédisposés à l’être.

Coup de théâtre ! Le CSLF nous apprend qu’entre 2007 et 2009, ce pourcentage aurait bondi de 52 à 64 %. Un gain de 12 points en l’espace de deux ans seulement, soit une croissance de plus de 12 fois plus rapide qu’au cours des dix années précédentes.

Comment expliquer cette accélération fulgurante ? Selon l’avis du CSLF, « l’obligation faite aux allophones de fréquenter l’école française continue à produire les fruits escomptés […] indubitablement, les effets de cette obligation se répercutent sur le milieu collégial ».

« La loi 101 fait son travail », comme dirait Christine St-Pierre. Or, s’il ne s’agissait que de cela, ce résultat aurait dû se manifester beaucoup plus tôt.

Pour voir clair dans la situation au cégep il faut en tracer un portrait d’ensemble, comme nous le ferons ci-dessous. Ce que l’on voit alors, c’est que le libre choix profite uniquement au cégep anglais et ce, jusqu’en 2008-2009 inclusivement.

Le CSLF prend soin, au contraire, de ne présenter que des morceaux choisis. Il justifie notamment sa recommandation de maintenir le libre choix par trois observations distinctes. À celle concernant la hausse des inscriptions d’allophones au cégep français, il ajoute en deuxième lieu que « on perçoit une tendance positive, bien que timide, des anglophones à s’inscrire au cégep français » et, troisièmement, que « environ 95 % des francophones continuent de s’inscrire au cégep français ».

Comme s’il y avait un mouvement digne d’intérêt des anglophones vers le cégep français mais rien de tel quant aux inscriptions de francophones au cégep anglais. Ces deux dernières prémisses du CSLF sont douteuses, ainsi que nous le verrons.

L’avis du CSLF se limite à présenter des pourcentages. Ouellon a néanmoins accepté de me transmettre ses chiffres réels sur les nouveaux inscrits de 1998 à 2009, afin que je puisse en faire ma propre analyse.

Ces chiffres confirment l’existence d’anomalies majeures que les pourcentages de l’avis ne laissent que deviner. Par exemple, les nouvelles inscriptions de francophones au cégep anglais bondissent de 2 138 à 3 141 entre 2007 et 2008, puis retombent aussi abruptement à 2 243 en 2009. Une telle fluctuation est absolument hors norme par comparaison avec ce qu’on pouvait voir à ce jour dans les statistiques du MELS. En même temps, les inscriptions d’anglophones au cégep anglais fluctuent tout aussi bizarrement en sens contraire, plongeant d’abord de 4 703 à 3 961, puis rebondissant à 4 852.

De toute évidence, il faut prendre du recul vis-à-vis des données du CSLF. Notre tableau d’ensemble répartit donc la période 1998-2009 en trois groupes d’années consécutives afin de lisser les données irrégulières, à défaut d’en connaître l’explication. Pour chaque groupe de quatre années, il présente la moyenne annuelle des nouvelles inscriptions, d’après les données Ouellon, pour chaque cas de figure où la langue maternelle du nouvel inscrit diffère de la langue d’enseignement du cégep où il s’est inscrit.

La première colonne du tableau révèle une hausse substantielle des nouveaux inscrits francophones au cégep anglais entre 1998 et 2009. La légère baisse en milieu de période (2002-2005) correspond à une baisse concomitante de la population totale de nouveaux inscrits francophones. Les inscriptions de francophones au cégep anglais représentent en effet 4,7 %, 4,9 % et 5,6 % du total des nouveaux inscrits francophones en début, milieu et fin de période respectivement.

Sur un total qui joue autour de 40 000 francophones, cette augmentation de presque un point de pourcentage sur douze ans représente plusieurs centaines d’étudiants par année. Une hausse appréciable, contrairement à ce que laisse entendre que « environ 95 % des francophones continuent de s’inscrire au cégep français » du CSLF.

La deuxième colonne du tableau montre que la « tendance positive, bien que timide, des anglophones à s’inscrire au cégep français » s’apparente également à un leurre. Il s’agit tout au plus de quelques dizaines d’étudiants.

On notera, enfin, que les inscriptions d’allophones augmentent effectivement au cégep français. Mais on notera aussi qu’elles se maintiennent au cégep anglais.

Réglons donc la question de fond à laquelle Ouellon évite de répondre. Par rapport à leurs clientèles naturelles de langue maternelle soit française, soit anglaise, quel profit le cégep français et le cégep anglais retirent-ils, toujours d’après les données Ouellon, du va-et-vient qui découle du libre choix au ­collégial ?

Dans le cas du cégep français, presque rien. En 2006-2009, par exemple, son profit annuel moyen, selon la troisième ligne de notre tableau, était de 252 anglophones plus 2 282 allophones, moins 2 353 francophones inscrits au cégep anglais. Cela donne un excédent de 181 nouveaux inscrits au cégep français. Une quantité négligeable par rapport à sa clientèle annuelle naturelle de quelque 40 000 nouveaux inscrits francophones.

Le même calcul se solde par un léger déficit de -248 nouveaux inscrits en 1998-2001 et un maigre excédent de 100 en 2002-2005. Il faut conclure que tout au long de la période 1998-2009, le cégep français n’a retiré aucun profit significatif du régime actuel de libre choix.

Le show Ouellon a ainsi escamoté l’essentiel. Jusqu’en fin de période inclusivement, les inscriptions de francophones au cégep anglais continuent d’annuler à peu près totalement les inscriptions d’allophones et d’anglophones au cégep français.

Le profit du cégep anglais se calcule de façon semblable. Durant 2006-2009, par exemple, 2 353 francophones plus 1 732 allophones, moins 252 anglophones inscrits au cégep français donnent un joli excédent annuel moyen de 3 833. Cela se compare bien à de tout aussi jolis excédents de 3 403 et 3 319 en 1998-2001 et 2002-2005.

Le bilan d’ensemble des données Ouellon ne fait par conséquent que corroborer ce que nous savions déjà. Pour l’essentiel, le libre choix profite exclusivement au cégep anglais.

Ce constat est d’ailleurs indépendant du regroupement d’années que l’on pourrait effectuer. En particulier, pour les deux seules années 2008 et 2009, les données Ouellon dégagent un profit annuel moyen de 155 pour le cégep français, contre 4 007 pour le cégep anglais.

C’est encore et toujours le monde à l’envers. Si en 2008-2009 les excédents étaient proportionnés à l’importance relative des populations francophone et anglophone du Québec, ils seraient de 3 775 pour le cégep français et de 387 pour le cégep anglais.

Un CSLF au service de Charest ne saurait nous montrer ça.

« Assurer l’indépendance des organismes institués par la Charte de la langue française vis-à-vis du pouvoir politique », lisait-on dans le programme électoral du Parti Québécois en 1989 et 1994. Lucien Bouchard n’y a pas donné suite. Un CSLF partisan ne se gêne pas maintenant de monter l’opinion publique contre le PQ et ceux qui voudraient mettre fin à la primauté de l’anglais dans l’enseignement collégial.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.