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N° 299 - mai 2011
Il ne suffit pas que le président de la Centrale dise publiquement qu’on peut barrer la route aux Conservateurs
Il faut faire de l’éducation politique
Maude Messier
À l’occasion du Premier Mai et de la campagne électorale fédérale, l’aut’journal a cherché à prendre le pouls du mouvement syndical sur ses relations avec la politique. Nous avons rencontré Réjean Parent, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Louis Roy, vice-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), et candidat à la présidence au prochain congrès, de même que Jean-Pierre Fortin, directeur québécois du Syndicat national de l’automobile, de l’aérospatiale et du transport (TCA-Québec).

Un vent de droite souffle sur le paysage politique canadien, auquel n’échappe pas le Québec. Quelle lecture font les dirigeants syndicaux de la conjoncture actuelle et de l’avenir pour le mouvement syndical dans pareil ­contexte ?

La frappe anti-syndicale sans précédent du gouverneur républicain Scott Walker dans l’État du Wisconsin, aux États-Unis, et les visées du maire de Toronto, Rob Ford, quant à la privatisation des services publics sont de bien mauvais augure pour le mouvement syndical.

Le vice-président de la CSN, Louis Roy, affirme qu’on n’avait pas vu, depuis plus de cinquante ans, un parti politique afficher un programme aussi clair quant à son positionnement néolibéral que le Parti conservateur.

« Pour eux, l’imposition du programme de la droite économique, c’est fait. Maintenant, on passe à l’autre étape?: le démantèlement du système démocratique. »

L’apathie et le climat de morosité, dans lequel s’enlise la politique, constituent à cet égard un terrain glissant et dangereux pour la démocratie. « Ça avantage les partis de droite parce que, quand tu n’as pas les moyens de perdre une journée de travail, tu es moins revendicateur. Tu laisses les gouvernements s’occuper de tes affaires, parce que tu es obligé d’avoir deux ou trois jobs pour vivre. Ils ont créé un espace où le niveau de vie paraît somme toute acceptable, mais où, dans les faits, tu es pris à la gorge. »

Même son de cloche du côté du directeur québécois des TCA Jean-Pierre Fortin. Il estime aussi que les tenants de la droite ont bien su jouer sur les valeurs individualistes, « ce qui leur a bien servi parce que ça coupe le monde de l’action collective, de l’action politique. »

La présidente de la FIQ, Régine Laurent, s’insurge contre le dogmatisme idéologique actuel et réfute les orientations de la droite économique présentées comme inéluctables.

« Il s’agit toujours, uniquement, d’un discours économique. Je trouve ça dangereux parce que nous sommes des citoyens, avec une dimension globale qui va bien au-delà des finances. »

Les citoyens sont réduits à un rôle de pions sur l’échiquier des grands financiers. Un glissement qui fait en sorte qu’on ne considère plus la valeur de ces femmes et de ces hommes qui se lèvent chaque matin pour se rendre au boulot et contribuer à la création de la richesse collective par leur travail.

Pour Mme Laurent, la conjoncture actuelle se résume surtout aux questions qui ne sont pas posées. Quels intérêts se trouvent derrière ces machines politiques et idéologiques ? « Un côté de la médaille est complètement caché à la population et, en plus, on nous dit que nous n’avons pas d’affaire à en parler. »

Pour le président de la CSQ, Réjean Parent, il paraît évident que la possibilité d’un gouvernement conservateur majoritaire serait catastrophique.

« Juste sur la question des droits syndicaux, l’attaque contre l’équité salariale au fédéral, c’est digne d’une république de bananes. Sur le plan des droits fondamentaux, des droits syndicaux, humains, culturels et même des droits économiques, ce gouvernement a causé des dégâts majeurs. »

Sur le rôle qui revient aux syndicats dans un tel contexte, les dirigeants s’accordent tous pour dire qu’il y a d’abord et avant tout un travail d’éducation politique à faire auprès des membres.

« Est-ce réellement dans ce genre de société que l’on souhaite vivre ? », interroge Réjean Parent.

Pour Régine Laurent, il faut d’abord déconstruire le discours néolibéral. Elle ajoute que, de partir du vécu des membres, de leur quotidien constitue une base solide et tangible pour eux. « Votre vécu, c’est ça, alors voici pourquoi c’est difficile de le régler. Voici qui tire les ficelles, qui met des bâtons dans les roues. Comme ça, nos membres comprennent mieux la nécessité d’agir sur le plan macro et aussi pourquoi on dénonce telle ou telle politique. »

Contrairement à la croyance populaire, les organisations syndicales ne dictent pas à leurs membres pour qui voter. « Notre expérience syndicale nous a aussi appris au fil des années que, sur le terrain, ce n’est pas la façon de faire, explique Jean-Pierre Fortin. Ce qui marche, c’est de prendre les programmes des partis et de dire pourquoi on ne peut pas appuyer un parti comme celui des conservateurs. »

Certains critiquent vertement la légitimité de l’engagement des organisations syndicales dans les campagnes électorales et dans les affaires politiques en général.

Qu’en est-il du positionnement de ces organisations syndicales dans la présente campagne électorale fédérale ?

Les syndicats se retrouvent dans la mire des idéologues de la droite et nombreux sont ceux qui dénoncent leur engagement politique. « C’est précisément parce que nous sommes organisés et financièrement indépendants, soutient Louis Roy. Les cotisations syndicales sont le nerf de la guerre, et c’est pour ça qu’ils s’y attaquent, pour couper la ligne de revenu. »

Il rappelle que la CSN a invité, il y a quelques semaines, ses membres à voter stratégiquement. La centrale n’apporte cependant pas son appui à un parti spécifique. « Ça remonte aux années 1970 ; notre constitution nous empêche d’appuyer un parti politique », explique Louis Roy.

Le dirigeant syndical précise que la CSN est actuellement en tournée des régions en vue de son congrès du mois de mai, une tournée qui tombe à point pour susciter des discussions avec les membres.

Il confie que, parce qu’il y a un désintéressement général quant à la chose politique, le défi est d’autant plus grand pour les organisations de faire ce qu’elles ont trop souvent omis. « Finalement, ça nous aide à faire plus d’éducation politique. Et, s’il y a une affaire dans laquelle on a un déficit, c’est bien ça. »

Du côté des TCA, l’engagement politique est une question depuis longtemps tranchée, le syndicat ayant toujours pris position lors des campagnes électorales. « Malgré que, nous soyons un syndicat pancanadien nous avons notre entière autonomie au niveau politique. Au Québec, après réflexions et discussions dans nos instances, la recommandation est d’appuyer le Bloc québécois », indique Jean-Pierre Fortin, combinée à un vote stratégique dans les comtés où les candidats libéraux ou NPD ont plus de chances d’être élus.

« Les syndicats qui nous disent qu’ils ne font pas de politique, je leur dis que c’est une grande erreur. Tu ne peux pas dissocier la boîte à scrutin de ta boîte à lunch. » Autrement dit, les améliorations aux conditions de travail doivent également s’inscrire dans une perspective économique et sociale plus large. « Une hausse des salaires ne donne rien si, en bout de ligne, les tarifications augmentent tous azimuts ou si l’usine ferme. »

La FIQ a, quant à elle, déjà promu des affiliations politiques très claires par le passé, suivies d’une période où l’action politique a été écartée de la mission de l’organisation. « Depuis quelques années, on assiste au retour du balancier. Nos deux derniers congrès, et toutes nos actions depuis, nous ont ramenées à l’action politique, parce que c’est nécessaire. »

C’est toutefois sans affiliation à un parti que la FIQ se lance dans l’arène, optant plutôt pour l’approche ABC, « anything but conservative », stratégie de l’ancien Premier ministre de Terre-Neuve, Dany Williams, qui avait causé bien du tort au Parti conservateur lors des dernières élections fédérales.

La FIQ a choisi de juger le gouvernement Harper par son bilan, à partir d’une grille d’analyse basée sur la déclaration de principes de la Fédération. Démocratie, politiques économiques et baisses d’impôts accordées aux grandes entreprises qui ont un effet grave sur les transferts aux provinces et, donc, sur les services publics et le réseau de la santé, accointances avec la droite religieuse qui représentent des reculs assurés aux droits des femmes?: le bilan des conservateurs est lourd aux yeux de la FIQ. « On a fait le tour et nous sommes aujourd’hui en mesure de dire?: tout, mais pas ça. »

Pour le président de la CSQ, poser la question de la légitimité de l’engagement des organisations syndicales, c’est y répondre. « C’est quoi, la mission fondamentale d’un syndicat ? Défendre et promouvoir les droits professionnels, économiques et sociaux de ses membres. »

Il insiste sur le fait que, dans un contexte où plus de 99 % des membres de la centrale proviennent du secteur public, il est indéniable que les politiques publiques ont une incidence directe sur les conditions d’exercice de leur métier, de leur profession.

« Il me semble que c’est normal que ton syndicat puisse influencer le domaine politique. J’irais même plus loin, ne pas se servir des cotisations syndicales à cet effet serait irresponsable, compte tenu que l’issue des élections a une influence sur la vie des membres au quotidien. »

Si la CSQ n’a pas encore pris position publiquement dans cette campagne électorale, c’est que la centrale renoue avec l’action politique après des années d’« engagement sur la pointe des pieds ».

« La force du syndicalisme, c’est le nombre. Il ne suffit pas que le président de la centrale dise publiquement qu’on veut barrer la route aux conservateurs. » Une résolution du dernier congrès de la CSQ implique donc qu’une proposition en faveur d’un positionnement public de la centrale dans toute campagne électorale soit d’abord soutenue et entérinée par au moins 50 syndicats.

Réjean Parent estime que cette façon de faire amène plus de crédibilité et force à une intervention sur le plan politique. « Ça assure un certain relais dans les milieux et force le travail d’éducation politique. Les syndicats doivent faire les débats, discuter et prendre position. »

Le lock-out au Journal de Montréal a mis en lumière les lacunes évidentes de la Loi anti-briseurs de grève. Or, bien d’autres facettes du syndicalisme sont régulièrement remises en question par les tenants de la droite économique?: la formule Rand, la perception et l’utilisation des cotisations syndicales, la sécurité d’emploi, les régimes de retraites, etc. Dans cette perspective, la tenue d’états généraux sur le mouvement syndical s’avère-t-elle pertinente ?

Tant du côté des TCA que de la CSN, l’idée est bien reçue. « C’est d’ailleurs une réflexion que nous avons avec d’autres organisations syndicales depuis un bout de temps », de déclarer le vice-président de la CSN.

Pour le directeur québécois des TCA, il importe, plus que jamais, que les organisations syndicales unissent leurs forces. Sans être alarmiste, il indique que la situation du Wisconsin ne devrait pas nous paraître si lointaine, parce qu’il s’en faudrait de bien peu pour tout faire basculer. « Un gouvernement majoritaire conservateur et c’est fait. Ça ne prend pas grand’chose. »

Louis Roy va cependant plus loin sur la question de la solidarité syndicale. « Sur le plan idéologique, on a intérêt à une unité bien plus grande au niveau canadien. Sur une échelle mondiale, on est ridicule. On est en train de laver le plancher du Titanic pendant qu’il coule. »

Il en appelle à une concertation plus grande, voire nord-américaine. À cet effet, la tenue possible du Forum social mondial de 2013 à Montréal pourrait bien constituer une expérience phare pour le mouvement syndical.

Les deux dirigeants partagent une même inquiétude?: les idées véhiculées par la droite économique gagnent du terrain dans la population, à cause de leur surexposition dans les médias et l’absence de modèle alternatif. « Dans la tête de notre monde, on perd du terrain aussi et ça, c’est préoccupant. On construit, on construit, mais pendant ce temps-là, eux, ils arrachent le sous-sol ! »

La présidente de la FIQ n’est, pour sa part, pas vraiment favorable à la tenue d’états généraux sur le syndicalisme, indiquant même sa crainte que ça ne soit interprété comme un échec du mouvement syndical.

Elle estime que les organisations syndicales doivent plutôt, pour tirer leur épingle du jeu, effectuer un virage en mode action pour confronter le modèle néolibéral. « Il faut développer des propositions sur de nouvelles façons de faire. »

Ultimement, indique-t-elle, les forces et les propositions syndicales convergeront nécessairement vers un objectif commun plus large. « Mais la première étape, à ce moment-ci, c’est de proposer des nouveaux modèles. »

Une vision également partagée par la CSQ. « Sans verser dans l’utilitaire, je crois qu’on doit plutôt miser sur la tenue de forums, de colloques conjoncturels en vue d’un objectif commun. On traverse une période où c’est tellement fragmenté. »

À l’instar de Mme Laurent, Réjean Parent estime que la tenue d’états généraux, par exemple sur l’enseignement supérieur et sur la santé, pourrait aussi contribuer à consolider les forces syndicales, dans une perspective de convergence.

À son avis, les centrales syndicales doivent poursuivre leurs efforts dans la construction de coalitions, telles que le Secrétariat intersyndical des services publics (SISP), le Front commun et l’Alliance sociale.

« Il faut rendre permanents ces regroupements. Il faut travailler à la construction d’un front social, maintenant, avant que le feu ne soit pris dans la maison. »

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