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Le diable est dans les détails
N° 298 - avril 2011
Le portulan de l’histoire
Papineau à Londres et première pétition référendaire
Jean-Claude Germain
En 1816, Louis-Joseph Papineau a trente ans. Suite à l’interrègne bancal de James Stuart, il remplace Pierre Bédard à la tête du Parti canadien. Pour son ancien confrère du Séminaire de Québec, Philippe Aubert de Gaspé, cela allait de soi. « C’est une fonction qu’il était né pour assumer ! » affirme-t-il dans ses Mémoires.

De Gaspé se souvenait qu’au séminaire, les étudiants avaient obtenu le droit de constituer une salle d’Assemblée-école et de former des partis pour l’élection des députés. « Notre Parti conservateur tremblait pour l’élection de son candidat. Il propose de faire voter les ecclésiastiques du Grand Séminaire. Le Parti de l’opposition, dont Papineau était le chef, combat l’introduction de cette clause dans notre charte de toutes ses forces. Rien n’y fait, les tories triomphent ».

Le grand jour de l’élection arrive. Les candidats sont appelés à prononcer un discours d’usage et à promettre, comme on le fait aux élections du Bas-Canada, plus de pain que de beurre aux sots qui ajoutaient foi à leurs discours. L’ancien confrère du jeune Papineau admet qu’il était probablement du nombre. « L’âge d’or allait renaître pour les écoliers. Plus de pensums, plus de férules, mais des confitures à tous nos repas. Rien de plus aisé à obtenir. Il ne s’agissait que de présenter au supérieur une requête appuyée par un corps aussi auguste que notre Parlement ». Et obtenir sans aucun doute la même réponse que les requêtes de l’Assemblée auprès du gouverneur.

Papineau est alors âgé de treize ou quatorze ans. Il monte sur le husting et foudroie le malheureux candidat du futur auteur des Anciens Canadiens, dans un discours qui a duré une bonne demi-heure. De Gaspé ne l’a jamais oublié.

« Je l’ai souvent entendu depuis tonner dans notre Parlement provincial contre les abus, la corruption, l’oligarchie, mais je puis certifier qu’il ne fut jamais plus éloquent qu’il le fut ce jour-là ! Les prêtres du Séminaire s’écriaient à qui mieux mieux : C’est son père tout craché ! Quel champion pour soutenir les droits des Canadiens lorsqu’il aura étudié les lois qui nous régissent ! »

Papineau est né avec un toupette et du toupet. Il a tout du grand Pitt, et rien du Tipite que l’entourage canadophobe du remplaçant de George Prevost aimerait voir en lui. Il a un don pour faire tourner le gouverneur intérimaire en bourrique. La réaction de Gordon Drummond frise le délire chronique.

La session était à peine ouverte depuis un mois qu’il annonçait la dissolution du Parlement et un nouvel appel au peuple. « Non seulement monsieur Papineau manifeste un mépris marqué pour le gouvernement, écrit-il dans une note justificative adressée à Londres. Mais il se sert du prestige attaché à la présidence de la Chambre pour appuyer et encourager ceux qui cherchent à ruiner les intérêts et l’autorité de ce dernier ». Autrement dit, le parti canadien a réitéré vigoureusement ses demandes de contrôler les dépenses gouvernementales et de mettre fin aux exactions concussionnaires.

Comme les jérémiades de Craig au Secrétaire des colonies, les doléances de Drummond ne sont que vanité blessée. Au dire de ce dernier, lorsque Papineau prend congé de son auguste présence, « il le fait d’une manière brusque et insolente, sans le moindre salut devant le trône, le visage empreint d’une expression triviale de dérision difficile à décrire, mais visible pour tous ». Nul doute que « les vulgaires estiment cette contenance courageuse ».

Gordon Drummond est ombrageux. Dans le Haut-Canada, il n’a pas hésité à faire exécuter huit personnes pour avoir sympathisé avec l’ennemi américain. Heureusement que son intérim n’a pas duré assez longtemps pour qu’il puisse donner libre cours à son ressentiment. Quelques semaines avant son départ pour l’Angleterre, les électeurs élisaient, à quelques députés près, le même Parlement que le précédent.

Le mauvais sort – en excluant le Parti canadien – semblait s’acharner sur les gouverneurs. Sir John Coape Sherbrooke (1816-1818) était parvenu à calmer le jeu. Lorsque l’Assemblée lui a proposé de rémunérer son président, Louis-Joseph Papineau, il a accepté à condition d’accorder le même traitement à Jonathan Sewell qui préside le Conseil législatif. Tout le monde y a trouvé son compte. Mais l’accalmie a été de courte durée. Sherbrooke est frappé subitement de paralysie.

Son successeur Charles Lennox, duc de Richmond (1818-1819) laissera plutôt le souvenir d’une entrée qui était également une sortie dramatique. Fin août, il revenait d’un voyage dans le Haut-Canada et des arcs de triomphe jalonnaient tout le parcours, de Lachine à l’hôtel de John Molson. Comme le nouveau gouverneur fait attendre indûment tout le gratin anglais montréalais réuni dans la salle de bal du Mansion House, un officier est dépêché à sa recherche. La calèche qui vient à sa rencontre transporte un cadavre.

Charles Lennox est mort dans des circonstances atroces que rien ne laissait prévoir. Pendant tout son séjour au Haut-Canada, il s’est amusé comme un jeune homme. Il a mangé, bu, ri. À la mi-août, il laisse échapper un étrange constat lors d’un repas. : « Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais je ne déguste pas mon vin comme d’habitude. Je me sens comme un chien enragé qu’on va abattre ». On apprendra plus tard pourquoi. En mars, il s’était fait une coupure au menton en se rasant et son chien favori l’avait mordu légèrement en léchant la blessure. Le 25 août, atteint d’hydrophobie, le nom qu’on donne à la rage, le duc est secoué de spasmes à la vue de l’eau. Deux jours plus tard, il prend le lit et passe de la raison à la démence. Le troisième matin, il rend son dernier souffle, l’écume à la bouche.

La ronde des gouverneurs se poursuit. En attendant l’arrivée du dernier en liste, Lord Dalhousie, le président du Conseil législatif, James Monk, déclenche un nouveau scrutin en plein hiver, se disant que ça ne changerait probablement rien au résultat. Il ne s’est pas trompé.

Le Bas-Canada est assurément l’endroit au monde où les électeurs sont appelés aux urnes le plus souvent. Le Petit Catéchisme électoral que Ludger Duvernay publie pour le scrutin de 1820 tombe à point. Quant à voter, aussi bien savoir pourquoi ! La formule question réponse de sa Gazette de Trois-Rivières demeure la plus accrocheuse.

Qu’est-ce que la constitution du Canada ? C’est une émanation de la constitution de l’Angleterre. Qu’entendez-vous par émanation ? On appelle émanation ce qui dérive d’une chose ; mais on ne peut pas dire que ce qui dérive de cette chose soit cette chose elle-même. Donc, la constitution du Canada diffère de la constitution anglaise.

Quelle différence y a-t-il entre ces deux constitutions ? La même différence qu’il y a entre une mère et sa fille : si la jeune demoiselle parle trop haut, la vieille maman peut lui imposer le silence. Mais si d’aventure la jeune demoiselle se moque de sa maman ? La maman se moquerait encore plus de la jeune demoiselle ; celle-ci n’est pas majeure et elle ne le sera pas de longtemps. La vieille maman tient les deniers, a de l’expérience et est, comme toutes les autres vieilles mamans, passablement obstinée.

Après dix ans d’aliénation mentale, Georges III meurt. Sitôt élu, le Parlement est dissout. Vive le roi ! Vive George IV ! C’est le moment que George Ramsay, comte de Dalhousie, avait choisi pour débarquer à Québec. Le nouveau gouverneur n’est pas un parangon de diplomatie ou de souplesse. Dès l’ouverture de la nouvelle session, il signifie à la Chambre qu’elle devra adopter une liste civile de 45 000 livres. La Chambre lui répond du même souffle qu’elle ne fera rien de tel. Elle acceptera la dépense pour un an. Voter une liste en bloc « pour la vie durant du Souverain » est une proposition irrecevable !

C’est à nouveau l’affrontement ! La majorité entend gouverner et la minorité n’acceptera jamais qu’elle soit une minorité. Pour sortir de l’impasse, le parti bureaucrate favorise l’adoption d’urgence d’un projet d’union des deux Canadas, avec l’appui résolu de James Stuart, revenu au bercail après une incartade dans les rangs du Parti canadien.

Le but de réunir les Assemblées du Bas et du Haut est d’établir, une fois pour toutes, la prédominance britannique avec la mise en minorité des Canayens et l’espoir ultime de leur assimilation.

Une solution draconienne qui provoque une levée de boucliers de ces derniers et suscite un battage assez important de ses partisans pour qu’elle se retrouve au menu législatif de la mère ou de la belle-mère patrie. Ainsi depuis janvier 1823, Louis-Joseph Papineau et John Neilson, l’imprimeur-éditeur de La Gazette de Québec, sont à Londres pour combattre le projet d’union des deux Canadas. Les deux émissaires du Parti canadien sont porteurs d’une première pétition référendaire de 60 642 signataires qui s’opposent à l’union. Papineau et Neilson ne s’attendaient pas à ce que leur meilleur allié politique soit l’indifférence caractérisée des parlementaires britanniques. Le projet a été abandonné sans plus d’explication.

Dans une lettre à son épouse, Papineau se réjouit de la réception franche, ouverte et amicale qu’on leur fait et, en même temps, s’étonne du peu d’intérêt qu’on accorde au sort des colonies en Angleterre. « J’ai vu des membres de la Chambre des Communes qui ignoraient que le bill pour l’union avait été agité l’an dernier au Parlement. Mais, lorsqu’ils nous entendent, ils nous disent que les Canadiens ont raison de s’opposer à ces changements injustes ».

Par prudence, les représentants du Parti canadien sont demeurés sur place pour s’assurer que le projet de loi ne refera pas surface à la prochaine session du Parlement. Tout comme James Stuart qui lui, souhaite le contraire. Habiles propagandistes, Papineau et Neilson multiplient les rencontres politiques, rappelant à tous leurs interlocuteurs qu’il n’y a probablement pas dix membres de l’actuelle assemblée du Bas-Canada qui ne comprennent pas la langue anglaise. Et que plusieurs la parlent couramment.

James McKintosh a pris position contre le projet des bureaucrates à la Chambre des Communes. C’est un membre influent de l’opposition. Si les colonies étaient gouvernées avec modération, croit-il, rapporte Papineau à la suite d’une rencontre fructueuse, « la séparation pourrait avoir lieu lorsque le temps en serait venu, sans que des sentiments de haine nuisent aux liaisons de commerce qui subsisteraient plus tard ».

Après deux mois d’un lobby intense auprès de la classe politique britannique, le bilan du voyage de Papineau est mitigé. « Par rapport à son objet principal, il n’aura pas été inutile, mais, sous tout autre rapport, peu, ou moins utile que je n’aurais espéré ». La session parlementaire s’est terminée sans qu’il soit fait mention de l’union. « On ne veut pas s’occuper du Canada et rien de plus ! ».

Lorsque le jeune chef quitte l’Angleterre pour la France, il était temps. « J’étais passablement bon sujet au Canada, sincère admirateur des Anglais et de leur gouvernement, mais depuis que je séjourne en Angleterre, j’y remarque tous les jours de si insupportables abus, que j’y deviens mauvais sujet » , confesse-t-il à sa Julie.

Il a eu l’occasion de voir la capitale de l’Empire avec les yeux du poète Percy Bysshe Shelley. « L’Enfer est une ville très semblable à Londres / Une ville populeuse et enfumée / Avec toutes sortes de gens ruinés / Peu ou pas d’amusement / Peu de justice et encore moins de pitié ».

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