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Le diable est dans les détails
N° 298 - avril 2011
Pas besoin de sacrifier sa particularité pour préserver la diversité
Lehen ikasgeia : on peut-tu laisser cabaret tranquille ?
Michel Usereau
Les Basques, c’est une nation sans pays : un pied dans la France jacobine, l’autre dans l’Espagne en apparence ouverte aux régions mais farouchement centralisatrice. Pour les besoins de mon article pi pour refléter le sentiment de plusieurs d’entre eux, on va appeler le territoire des Basques « un pays ».

Côté superficie, leur pays, c’est plus petit que la Gaspésie mais plus gros que la Slovénie ; ça rentre trois fois dans l’Abitibi-Témiscamingue, mais ça fait huit fois le Luxembourg. Les 3 millions d’habitants de ste pays-là sont répartis dans 7 provinces.

Leur langue, le basque, est’ parlée par 800 000 personnes. Est’ entourée par deux géantes, le français pi l’espagnol, deux des langues les plus parlées du monde, qui la rendent minoritaire presque partout sur son propre ­territoire.

On compte environ huit dialectes en basque. Pour unifier tout ce monde-là, y’existe une langue standard : le batua. Fait intéressant : le batua, les grammaires qui le décrivent (l’Euskal Gramatika osoa, entre autres) pi les locuteurs qui l’utilisent dans le quotidien, y’intègrent tellement d’usages régionaux qu’on pourrait facilement défendre l’idée qu’y’existe plusieurs standards en basque. Par exemple, dans l’est du pays, le verbe dire se dit erran, alors que dans l’ouest, on a plutôt esan. Le futur se fait en greffant – EN dans l’est (erranen), mais – GO dans l’ouest (esango).

Dans un cours que j’ai faite là-bas pour apprendre le basque, la prof a m’a dit, en écoutant une de mes réponses: « Non, c’est pas comme ça qu’on dit ». J’ai répliqué : « Mais c’est comme ça qu’i disent dans le nord ». A m’a regardé pi a’ répondu tout simplement, sans avoir l’impression de commettre une hérésie : « Ah ok ». Dix ans après, ch-t-encore ému de ste démonstration de tolérance-là vis-à-vis la diversité des standards. Un baume pour un francophone, habitué aux entreprises de stérilisation à grand déploiement.

Mais le respect de la diversité s’arrête pas là. Le basque standard i recouvre tout le pays, mais les dialectes restent toujours bin présents. Y’en a un qui est parlé par une infime minorité : le souletin, basque de la Soule, une province qui représente seulement 0,5 % de la population du pays, c’est-à-dire 16 000 personnes, dont 60 % parlent basque.

On trouve bin des affaires en basque souletin: du théâtre (les Pastorales, théâtre populaire bin particulier), des romans (Aita artzain zen, roman américain traduit en basque standard avant d’être traduit en souletin en 2010), des chansons (Niko Etxart, un des pères du rock basque), une radio (Xiberoko Botza).

On trouve aussi des articles de journaux en souletin (notamment dans Herria) ; des descriptions grammaticales de la langue (notamment Euskal Dialektologiaren hastapenak, publié par l’université d’été du Pays Basque, qui présente les principaux dialectes) ; un cahier d’activités accompagné d’une grammaire pour apprendre le souletin (publiés par l’association Sü Azia) ousqu’on enseigne entre autres niz, qui est la forme souletine de naiz, c’est-à-dire être à la première personne du singulier; pi même une école d’apprentissage du souletin (Xiberoko Gaü eskola) qui offre un stage d’immersion. L’association Sü Azia offre aussi un service de conseils linguistiques aux mairies pi aux commerces. Le souletin est utilisé dans d’autres contextes formels, comme par exemple sur des sites internet ou sur certaines pancartes d’informations routières.

Le souletin, c’est pas un cas d’exception : la mairie d’Oñati, dans le Gipuzkoa, a parle sur internet de « normalisation du basque d’Oñati » comme d’une de ses missions ; à l’école d’Oztibarre, en Basse-Navarre, y’enseignent quatre façons différentes de conjuguer les verbes, qu’on appelle toka, noka, zuka pi xuka, dont les deux dernières existent seulement dans ste vallée-là.

Plusieurs institutions, ou encore des universitaires (par exemple, Alan King, auteur de méthodes d’apprentissage du basque) insistent sur la valeur pi l’importance d’apprendre pi de maintenir les dialectes – sans bien sûr nier l’importance du batua.

Notez que tout ça se passe sans qu’aucun dialecte soye rabaissé par les locuteurs d’un autre dialecte. J’envie les Basques de Lekeitio en Biscaye – qui ont un basque ultradifficile à comprendre : personne dit jamais que leur basque « ne suffit pas à accéder au dialogue humain », comme le disait le frère Untel pi comme le répètent ses descendants din’ pages de La Presse pi du Devoir à propos du joual.

Parlant du Québec… Le 12 février 2011, loin de la Soule, Le Devoir publiait une lettre de neuf anciens terminologues de l’OQLF qui s’inquiètent que l’organisme intègre maintenant, par exemple, cabaret comme quasi-synonyme de plateau de service. Pourtant, cabaret, c’est un mot qui appartient clairement à toué registres du français québécois : qui serait choqué d’entendre un invité au Point parler de « cabarets dans les cafétérias » ?

Quessé qui dérange à ce point-là le groupe des neuf ? C’est-tu une idée si détestable d’accepter qu’un mot québécois, perçu par les Québécois comme parfaitement correct, i puisse recevoir une forme de reconnaissance par nos propres institutions ? Qu’on puisse voir Déposer les cabarets ici écrit sur une pancarte, comme on voit Gaztelü zaharra sur des pancartes en Soule ? Faut-tu à tout prix que le français du Québec devienne une copie conforme de celui de la France pour les satisfaire ?

Je repense à la Soule, pi je transpose au Québec… Imaginez des cahiers d’activités pour apprendre le français québécois dans tous ses registres; une grammaire pour se familiariser avec la particule interrogative –tu (comme dans On y va-tu ?) ; ou encore une école qui offrirait des stages d’immersion en français québécois, enseignant chu, qui, linguistiquement, est à je suis ce que niz est à naiz.

On peut remarquer au passage que, de la même façon, on enseigne – heureusement ! – I’m en anglais langue seconde, à côté de I am.

Évidemment, on pourrait dire que chu relève de la langue familière. Mais le souletin y’avait-tu un statut formel à l’écrit avant d’apparaitre sé’ pancartes de la Soule, après des décennies de répression française ousque le basque était confiné à’ maison pi ousque les enfants étaient punis si i le parlaient à l’école ?

Pour ce qui est de I’m, vous direz peut-être que c’est pas aussi mal vu en anglais que chu en français. Mais justement : les anglophones i se font pas un devoir sacré de freiner l’évolution de leur langue en cloisonnant à tout prix les registres !

Plutôt que de partir à’ chasse aux particularités régionales du basque pour se défendre contre le français pi l’espagnol, les Basques laissent paisiblement cohabiter les dialectes pi le batua, qui prend lui aussi différents visages de région en région. Pourquoi ça serait différent pour le français ? Pourquoi qu’on pourrait pas laisser vivre plusieurs standards (un québécois pi un français, entre autres) pi laisser la langue s’épanouir dans toutes ses diversités, tout en continuant à la défendre contre l’unilinguisme planétaire ?

Le Québec, pays de 1 667 441 km2 pi de 7 907 375 habitants, y’aurait peut-être quelque chose à apprendre de la Soule, 2048 fois plus petite que lui, 509 fois moins peuplée : on a pas besoin de sacrifier sa propre particularité pour préserver la diversité du monde.

Lehen ikasgeia (Leçon 1) : on peut-tu laisser cabaret tranquille ?

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